Des secouristes fouillent les décombres d'un immeuble détruit par une frappe israélienne, Beyrouth, 8 avril 2026. Keystone / AP / Bilal Hussein
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Bombardée, Beyrouth tente d'aider 1,2 millions de déplacés: avec Caritas Suisse

«Ma fille est encore très jeune. Elle ne sait heureusement pas que les explosions que nous entendons sont des bombes.» Comme tous les Libanais, Wael Darwish, directeur du programme Moyen-Orient de Caritas Suisse, est profondément affecté par la situation humanitaire de son pays. Dans son témoignage du 2 avril 2026, il dit comment lui et son équipe s’accrochent néanmoins. Six jours plus tard, en ce 8 avril 2026, jour de la trêve de la guerre avec l’Iran, des frappes israéliennes d’une violence sans précédent se sont abattues sur Beyrouth.

«Nous entrons dans le 32e jour de cette nouvelle guerre, 32 jours de bombardements par Israël, et dans le 30e  jour de déplacement des populations des villages du sud du pays. Moi, j’ai de la chance, je vis à Beyrouth et j’ai encore un toit, même si hier il y a eu des bombardement dans la rue juste en bas.»

À la suite des ordres d’évacuation de l’armée israélienne et de ses opérations de guerre, les gouvernorats du Liban-Sud et d’une partie de la Bekaa (sud-est), ainsi que le sud de la banlieue de Beyrouth, ont été vidés de leurs habitants. Seules 150’000 personnes (chiffres de l’ONU) y vivraient encore, par choix ou par impossibilité de se déplacer, les routes et les ponts ayant été détruits.

Une redite, en pire, de 2024

Les chiffres fournis par le gouvernement libanais donnent le tournis: en un mois, 1,2 millions de Libanais, soit 20% des habitants du pays, ont été contraints de quitter leurs maisons et leurs terres et de chercher refuge plus au nord, à Beyrouth en particulier. Triste redite, en pire, du précédent déplacement de masse datant de l’automne 2024, qui avait fait suite à la reprise de la guerre entre Israël et le Liban.

Une grande partie des déplacés étaient rentrés chez eux à la suite de l’annonce du cessez-le-feu de novembre, en dépit des risques confirmés par les violations constantes des accords. Aujourd’hui, bon nombre de ces familles sont déplacées pour la deuxième ou la troisième fois. Plusieurs sont revenues dans ces mêmes écoles où elles avaient trouvé refuge en 2024.

Des kits de dignité

Les Libanais qui ont un toit essayent d’héberger ces gens dans des tentes, des maisons ou des immeubles. «Là où je vis, 120 personnes sont accueillies. Tous les immeubles débordent, mais tout le monde ne peut pas être logé, rapporte Wael Darwish. A Beyrouth, 130’000 personnes se trouvent encore dans les abris collectifs mis à leur disposition par le gouvernement, des écoles le plus souvent.»

Une famille du sud Liban, déplacée à Beyrouth, soutenue par Caritas | © Caritas Suisse

Avec ses partenaires, Caritas Suisse organise des distributions de matériel de première nécessité: eau, repas chaud, colis alimentaires, matelas, couvertures, médicaments…. «Les gens sont arrivés en masse en l’espace d’une semaine, avec rien sur le dos. Nous avons lancé cette intervention d’urgence dès les premières 24 heures. C’était particulièrement difficile, car nous étions en plein Ramadan. En plus, il faisait froid et il pleut encore souvent.»

Parmi les déplacés, il y a des personnes âgées, des personnes handicapées ou avec des maladies chroniques. Les petites cliniques gérées par Caritas Liban ou d’autres associations sont remplies de personnes qui viennent demander leur aide. «Nous leurs distribuons aussi des kits d’hygiène, des kits de dignité…», lâche Wael Darwish.

Quant aux 380’000 enfants déplacés, ils trouvent difficilement place dans des écoles déjà pleines ou réquisitionnées pour l’accueil des déplacés. Le gouvernement tente de leur offrir une scolarisation en ligne, mais avec difficulté, concède Wael Darwish. «Ce sont des enfants: ce qu’ils veulent, c’est retourner à l’école avec d’autres enfants.»

Les finances de l’humanitaire ne suivent pas celles de guerres

Directeur depuis six ans du programme Moyen-Orient de Caritas Suisse, il dit n’avoir jamais affronté une crise aussi grave que celle du Liban aujourd’hui.«J’ai vécu le tremblement de terre en Syrie, la crise économique au Liban et la guerre de 2024. Mais aujourd’hui, la situation est encore plus difficile, car l’aide humanitaire traverse une crise financière. Avec toutes les guerres et les catastrophes dans le monde, les besoins sont énormes partout et nous ne trouvons plus d’argent, malgré la générosité des populations.»

Les rapports des agences onusiennes confirment ce sombre tableau. Le 27 mars dernier, Karolina Lindholm Billing, représentante du Haut Commissariat pour les réfugiés (HCR) au Liban, a lancé l’alarme depuis Genève. «Le risque d’une catastrophe humanitaire est réel au Liban», a-t-elle annoncé, et un soutien d’urgence au Liban doit être organisé. Quelques jours avant, l’ONU estimait les besoins du pays, pour trois mois, à 308 millions de dollars, dont 94 millions ont été reçus depuis.

Un pari sur l’avenir

Ce soutien va au-delà de l’urgence immédiate, a précisé Karolina Billing. Il s’agit de renforcer les systèmes de protection sociale que le gouvernement libanais s’efforce de réformer. «Sans cela, les risques pour les enfants, les femmes et les groupes vulnérables s’accroitront et la détresse se transformera en tensions», avertit-elle.

Une réalité qui inquiète Wael Darwish. Après une visite au Liban, fin mars 2026, Tom Fletcher, le Coordonnateur des secours d’urgence des Nations Unies, a déclaré que le Liban compterait parmi les cinq crises mondiales les plus graves d’ici les deux prochaines années. Pour le représentant de Caritas Suisse au Moyen-Orient, il faut tout faire pour prévenir cette catastrophe, et trouver pour ce faire des ressources logistiques et financières. «Plus d’un million de déplacés, si rapidement… c’est colossal. Fatalement, nous sommes tous dépassés.»

«Les besoins sont énormes partout et nous ne trouvons plus d’argent, malgré la générosité des populations.»
Wael Darwish

Un peuple aujourd’hui épuisé

 Son équipe travaille sur deux fronts: l’aide d’urgence et l’appui psychologique. «Nous essayons de mettre en place des mesures pour sauver des vies dans l’immédiat, et nous tentons de voir ce que nous pourrons faire à l’avenir, explique-t-il. Nous aurons tout le temps d’être en colère et tristes quand la guerre prendra fin…»

Car les déplacés n’auront nulle part où retourner, déplore-t-il. Beaucoup ne retrouveront pas leur foyer, à Beyrouth aussi. «Les destructions sont immenses. Ces familles auront besoin d’un soutien économique pour satisfaire leurs besoins fondamentaux. Et d’un soutien psychologique pour gérer la situation.»

«Les Libanais sont physiquement et mentalement épuisés, confie encore le directeur du programme Moyen-Orient. Ils sont beaucoup à souffrir de troubles du stress post-traumatique (TSPT).  Dans les journaux télévisés, on ne voit que les bombes. Les gens oublient les personnes sur le terrain qui les subissent.»

Une expérience collective qui touche chacun

«Tout le monde au Liban a perdu quelqu’un ou des biens, raconte Wael Darwish. Comme toutes les familles du pays, les membres de notre personnel ou de nos associations partenaires sont touchés. Chacun a de la famille ou des amis déplacés. Moi-même je viens de Kaakaiet la Jiser, un village du sud sur lequel les bombes pleuvent. Ma famille se trouve dans des abris à Beyrouth. Et ceux avec qui nous travaillons dans le sud ont eux-mêmes dû partir. Ils se retrouvent aujourd’hui dans des abris publics ou dans les bureaux de Caritas, tout en continuant à apporter leur soutien aux déplacés.»

Mais pas question pour autant, pour l’équipe de Caritas, de baisser les bras. Son travail, Wael Darwish le vit comme un devoir. Les guerres, il connaît. Né durant l’une d’entre elles, il a lui-même était un déplacé en 2006 et a perdu des proches. Cette expérience, remarque-t-il, lui permet de comprendre ce que son prochain traverse aujourd’hui et de rendre les bienfaits qu’il a lui-même reçus par le passé.

Wael Darwish, directeur du programme Moyen-Orient de Caritas Suisse. Beyrouth, 2 avril 2026 | © Lucienne Bittar

«Personne ne gagne les guerres, s’émeut-il. Elles ne rendent pas notre planète plus sûre. J’espère que les enfants libanais d’aujourd’hui ne grandiront pas dans la haine, car alors le monde deviendra un endroit encore plus dangereux. Je sais ce que c’est que de grandir dans la colère, et ce n’est pas facile d’en sortir. Savez-vous tout le travail qu’il faut fournir auprès de ces générations pour s’assurer qu’elles gardent une vision positive de la vie? L’ampleur du traumatisme auquel nous devons faire face, auquel le monde doit faire face! La guerre doit prendre fin, une fois pour toutes, pour que les gens puissent commencer à reconstruire leurs communautés, leurs vies.»

Un cercle vertueux

Et de renchérir. «Nous ne pouvons pas abandonner, nous en sommes tous convaincus, parce que les gens comptent sur nous pour les soutenir. Ce serait abandonner notre identité même. Nous sommes au service des démunis. Et je ne parle pas que de Caritas, mais de toutes les agences humanitaires qui tentent d’unir leur force pour répondre aux besoins de la population.» Une approche qui lui semble essentielle pour implanter des graines de compassion dans le cœur des victimes.

La foi en Dieu soutient encore les Libanais, malgré cette situation individuelle et collective désastreuse. «C’est très émouvant d’entendre de leur part: ›Dieu est grand, Il prendra soin de nous, de nos enfants’, témoigne Wael Darwish. Comme si la religion allait les protéger. Mais c’est parfois le seul espoir qui leur reste. Et ils vivent cela comme une épreuve à laquelle leur foi est soumise.»

Les Libanais ne sont pas abandonnés: la voix du pape

Mais d’autres se sentent abandonnés, de Dieu et de la communauté internationale. Avec la guerre au Liban, Gaza est passé en 2e plan. Et avec la guerre en Iran, le même oubli frappe le Liban, souligne le directeur de Caritas Suisse au Moyen-Orient.

La visite du pape Léon XIV au Liban, en décembre 2025, lors de laquelle il avait invité les catholiques à espérer malgré le bruit des armes, et son insistance à dire que les guerres sont une manifestation du mal sont à ce titre particulièrement précieuses, estime Wael Darwish. «Combien de calculs sont faits dans le monde pour tuer des innocents; combien de fausses raisons sont revendiquées pour les éliminer!» s’est indigné le pape à Monaco, le 28 mars. «C’est la miséricorde qui sauve le monde», a-t-il assuré, «face à l’insistance du mal».

Par l’intermédiaire du cardinal Pietro Parolin, Léon XIV a du reste adressé à Pâques un message particulier aux chrétiens du Sud-Liban pour leur exprimer sa proximité. «Dans votre malheur, dans l’injustice que vous subissez, dans le sentiment d’abandon que vous éprouvez, vous êtes tout proches de Jésus», a assuré le cardinal au nom de Léon XIV. (cath.ch/lb)

Lettre d’une collégienne au pape Léon XIV
À l’occasion de la visite de Léon XIV au Liban, le quotidien libanais L’Orient-Le Jour avait invité les collégiens du pays à écrire des lettres qui lui seraient adressées. Extrait de l’une d’elle, de Fidèle NASR, du Collège des Saints-Cœurs, Sioufi.
«Comment espérer lorsque nous avons vu tant de maisons détruites, tant de familles déplacées, tant de prières interrompues par les sirènes? Comment vivre normalement après avoir croisé des regards que la souffrance a vidés? (…) Ma grand-mère répète: «Répare ton cœur et le pays se réparera.» Mais comment réparer un cœur quand la réalité le fissure chaque jour davantage? Comment prier avec foi quand les faits semblent contredire les promesses d’apaisement?
Nous croyons en Dieu, oui! Nous savons qu’Il console et relève. Mais notre génération a aussi besoin de justice, de dignité, de signes humains. Nous avons grandi parmi les crises économiques, les pénuries, la peur, la perte. Et pourtant, on nous demande encore d’être forts, patients, silencieux. L’espoir devient lui-même un effort. Très Saint-Père, ce n’est pas une jeunesse perdue: c’est une jeunesse blessée. (…) Tout devient superficiel: le travail, la vérité, la foi, l’amour même. Un pays où l’amour se dévalorise devient un pays où le pardon n’a plus de racines. Le plus grand danger aujourd’hui n’est pas seulement la guerre, mais aussi la tentation de la haine. Si nous cessons de reconnaître la douleur de l’autre comme légitime, si nous célébrons les malheurs des uns comme les victoires des autres, alors il ne restera plus rien qui puisse unir ce pays.
(…) Nous avons besoin d’une Église qui dépasse les appartenances, qui défende les innocents, qui rappelle que chaque vie vaut la même lumière. Une Église qui ne se replie pas, mais qui relie; qui ne justifie pas les divisions, mais tente de guérir leur source. Une Église qui puisse redonner à la jeunesse libanaise le goût d’avancer, de se relever, de croire que ce pays peut être plus qu’un champ de ruines et de rancœurs. LB

Des secouristes fouillent les décombres d'un immeuble détruit par une frappe israélienne, Beyrouth, 8 avril 2026. Keystone / AP / Bilal Hussein
8 avril 2026 | 17:00
par Lucienne Bittar
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