Edilson chef de la sécurité de l'APAC d'Itauna est un  ancien détenu | © Jean-Claude Gerez
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Edilson chef de la sécurité de l'APAC d'Itauna est un ancien détenu | © Jean-Claude Gerez

Brésil: Des prisons dont les détenus ont les clés

22.01.2019 par Jean-Claude Gerez, correspondant de cath.ch en Amérique latine

“Ici, c’est l’homme qui entre. Le délit, lui, reste dehors.” Inscrite à la peinture bleue au dessus de la porte du centre de détention d’Itauna, cette devise résume l’action de l’Association de protection et d’assistance au condamné (APAC) qui gère aujourd‘hui une cinquantaine d’établissements pénitentiaires au Brésil. Ces prisons propres, non surpeuplées, sans criminalité, sont une gageure dans un pays régulièrement critiqué pour l’horreur de ses conditions de détention.

L’APAC a été créée en 1972 par Mario Ottoboni, un avocat proche de la Pastorale carcérale, décédé le 14 janvier 2019, à l’âge de 87 ans. La Conférence des évêques du Brésil (CNBB) n’a pas manqué de saluer dans un communiqué, la mémoire de “ce grand homme, qui est entré dans l’histoire de la défense de la dignité des frères et des sœurs détenus”.

De l’extérieur, le bâtiment ressemble à une prison classique avec ses hauts murs surmontés de fils de fer barbelés. Mais dès que la porte s’ouvre, c’est le choc. Un jeune homme au physique musculeux, bras et cou recouverts de tatouages, arbore un sourire accueillant. “Bienvenue à l’Association de protection et d’assistance au condamné d’Itaúna ! Je m’appelle Adenilson. J’ai 26 ans. Je purge ici le reste de ma peine de sept ans d’emprisonnement pour attaque à main armée. Si vous voulez bien vous asseoir quelques minutes, je vais appeler un autre détenu qui va vous accompagner et vous guider à travers l’établissement”, précise t il, en refermant à clé la porte de la prison.

“Ici entre l’homme. Le délit reste dehors”, centre de détention d’Itauna | © Jean-Claude Gerez

“Le Centre APAC d’Itaúna, dans l’Etat du Minas Gérais, au centre du Brésil est l’une des quarante huit APAC actives dans le pays, explique Valdéci Ferreira, président de la Fraternité brésilienne d’assistance aux condamnés (FBAC). Le premier de ces centres a été créé en 1972 à Sao José dos Campos, dans l’Etat de Sao Paulo. Mario Ottoboni, un avocat-journaliste, membre de la Pastorale carcérale et un groupe de chrétiens visitaient les détenus en prison. Mais malgré leur foi et leur bonne volonté, ils se sont vite aperçus que leur travail n’était pas efficace car les conditions d’incarcération étaient terribles.”

“Nous traitons les détenus comme des êtres humains en processus de récupération”

Les détenus sont des “récupérants”

D’où l’idée de créer une association à but non lucratif, chargée d’administrer une prison sans police ni arme, sans surpopulation, et dont la philosophie repose sur un principe simple. “Nous voulons traiter les détenus comme des êtres humains en processus de récupération. D’ailleurs, dans les centres APAC, les prisonniers sont des “récupérants”. Nous voulons les valoriser et leur faire confiance”, assure Valdéci Ferreira. Un sacré défi dans un pays où le dicton populaire assure que “un bon bandit est un bandit mort.”

Des lits et des toilettes propres

L’APAC d’Itaúna, qui accueille une moyenne de 200 personnes, a ouvert ses portes le 14 juillet 1997 dans les murs d’une ancienne prison réhabilitée pour l’occasion. La dignité de traitement de ces récupérants se mesure d’emblée à l’état des cellules. Les portes des “dortoirs” -autre vocable maison- se succèdent le long d’un couloir aux murs bleus, jalonné de plantes vertes. Chaque cellule accueille quatre personnes. De part et d’autre d’un espace d’une dizaine de m2, des lits superposés en ciment, recouverts de matelas et de draps propres. Entre les lits, une étagère pour y ranger ses affaires. Près de la porte du dortoir, une cloison abrite des sanitaires propres et en état de fonctionnement. Un luxe pour les détenus brésiliens.

Renato dans sa cellule, étroite, mais propre | © Jean-Claude Gerez

Forte demande de spiritualité

Si les cellules de l’APAC sont propres et dignes, les “récupérants”, eux, n’y sont pas souvent. La faute à un emploi du temps chargé. “Les journées débutent à 6h et se terminent à 22 heures, explique Renato, 21 ans, condamné à 20 ans de détention pour complicité d’homicide. Après avoir nettoyé et rangé nos cellules, nous être lavés et rasés, nous devons participer à une séance de prière (catholique et protestante)”. Officiellement, la pratique d’une religion n’est pas obligatoire, “mais elle est néanmoins la bienvenue”, précise Evangelista Lopes, le directeur du centre d’APAC d’Itaúna.

“Beaucoup arrivent ici sans n’avoir jamais eu de relation avec Dieu”

Antonio Carlos Souza Barbosa, prêtre de la paroisse du Cœur de Jésus, à Itaúna, vient célébrer la messe deux fois par semaine. “Beaucoup arrivent ici sans n’avoir jamais eu de relation avec Dieu, ni aucune pratique religieuse, souligne le religieux. Mais il y a une très forte demande de spiritualité”. Baptêmes, premières communions, et même préparation aux sacrements du mariage…  Comme son collègue, pasteur évangélique, le Père Antonio Carlos est ainsi particulièrement sollicité. Y compris pour les confessions.

Le Pere Antonio Carlos Souza Barbosa confesse un détenu dans la chapelle | © Jean-Claude Gerez

Une cellule d’isolement transformée en… chapelle

“Les confessions se déroulent généralement, ici, dans la chapelle oecuménique aménagée à l’intérieur du Centre, précise le prêtre en ouvrant, au fond du couloir du régime fermé, la porte de ce qui a longtemps été une cellule d’isolement. Tous les lieux dédiés à Dieu sont importants, quelle que soit la religion. Mais cette chapelle est particulièrement symbolique du travail mené par l’APAC, car les personnes qui ont commis des péchés, en l’occurrence des crimes et des délits, se sentent isolés, éloignés de Dieu. Donc, symboliquement, d’avoir transformé cette cellule d’isolement en un lieu où l’on peut rencontrer Dieu, est une manière de dire à ces récupérants, que Dieu les accompagne et qu’il ne veut pas que ses enfants soient isolés”.

Des mains pour créer, pas détruire

Après la séance de prière et le petit déjeuner, les récupérants attaquent une journée chargée. En commençant par un cours de “valorisation humaine”, à mi-chemin entre la leçon d’éducation civique et morale et la thérapie de groupe. “Ce rendez-vous est fondamental, car les détenus présentent pour la plupart un manque criant d’estime de soi, après avoir été maltraités dans les prisons conventionnelles”, indique Evangelista Lopes,

“Avoir un travail rémunéré est un privilège quand on est prisonnier au Brésil”

Puis c’est une journée de travail qui les attend, entre 9 heures et 11h30, le matin. entre 13h et 16h30, l’après-midi. Dans le régime fermé, les récupérants ont le choix entre diverses activités manuelles comme la confection d’artisanat en bois, des ouvrages au crochet ou de la gravure sur verre. “L’objectif est de leur faire prendre conscience qu’ils sont capables d’utiliser leurs mains à des fins créatives et non destructrices. Ils en profitent aussi pour réfléchir sur ce qui les a amenés à prendre le chemin de la délinquance”, précise Glauber Torres de Moraes, psychologue de l’APAC d’Itaúna.

A Itauna, les détenus se sont mis au crochet | © Jean-Claude Gerez

Pendant ce temps, les récupérants du régime semi ouvert occupent, à l’intérieur du centre APAC, un emploi rémunéré. “Nous pouvons choisir entre des ateliers de montage de filtres à air de voiture, de fabrication de parpaings ou encore de collage d’étiquettes sur des flacons de produits ménagers, assure Janius, un homme fluet de 42 ans, condamné à onze ans pour trafic de drogue international. Avoir un travail rémunéré est un privilège quand on est prisonnier au Brésil. À l’APAC un détenu gagne en moyenne 150 à 180 reais (40 à 47 CHF) par mois”.

L’école pour la liberté

En fin d’après-midi, les récupérants ont droit à un peu de repos, avant l’heure… de l’école, entre 18h et 21h30. “La scolarité est obligatoire pour ceux qui n’ont pas le niveau du baccalauréat, c’est à dire la grande majorité, précise Bruno de Freitas Parreiras, qui enseigne les mathématiques à l’APAC depuis quatre ans. La plupart ont envie de rattraper le temps perdu et sont attentifs et respectueux à l’égard des professeurs.”

Les récupérants ont, il est vrai, tout à gagner à être assidus. Car douze heures passées à suivre les cours leur octroient automatiquement un jour de réduction de peine. “Nous ne faisons qu’appliquer strictement la loi, souligne Valcédi Fereira. Ce texte prévoit également un jour de remise de peine pour trois jours travaillés, et un autre pour chaque livre lu”, moyennant une fiche de lecture. Ces réductions de peine constituent une motivation supplémentaire pour supporter le rythme.

A l’APAC d’Itauna de 18h à 21h30 c’est école | © Jean-Claude Gerez

L’APAC se mérite

“Pour purger sa peine à l’APAC, il faut que le détenu se soit bien conduit durant sa détention en régime carcéral conventionnel, détaille Paulo Antonio de Carvalho, juge des affaires criminelles et d’exécution pénale d’Itaúna. Ensuite, il doit faire une demande dans laquelle il démontre sa motivation. Puis, je le reçois et lui explique les règles strictes auxquelles il devra se conformer.” Le magistrat assure envoyer à l’APAC tout type de détenus, quel que soit le délit commis.

“Cela reste une prison avec une règlement très strict”

“C’est une autre particularité de notre méthodologie, confirme Valdéci Ferreira. Contrairement aux établissements classiques, nous ne regroupons pas les personnes en fonction des crimes ou délits qu’ils ont commis, car nous nous attachons à l’individu, et pas à ce qu’il a fait pour arriver ici.” Une philosophie résumée dans une phrase inscrite à la peinture bleue au-dessus de la porte du régime fermé : “Ici, c’est l’homme qui entre. Le délit, lui, reste dehors.”

Surveillant et ancien détenu

À Itaúna, les relations entre détenus et personnels de sécurité semblent paisibles. La raison? “Nous ne sommes que deux par jour pour l’ensemble du centre et nous ne sommes pas armés”, assure Edilson, aujourd’hui responsable de la sécurité alors qu’il y a quatre ans, il était lui-même… récupérant ! Ce robuste quadra a purgé quinze ans de prison, dont cinq au sein de l’APAC, pour trafic de drogue et attaque à main armée. “Ma présence démontre que si on veut s’en sortir, ici, on en a les moyens.”

A l’APAC d’Itauna, les détenus ont les clés | © Jean-Claude Gerez

Pour avoir été de l’autre côté du grillage, Edilson assure comprendre ce que ressentent les récupérants. Sans jamais se laisser abuser. “Ils ne doivent jamais oublier qu’ici c’est une prison, avec un règlement très strict.” Exemple ? En cas de “faute grave” -usage de drogue ou de téléphone portable, violences, etc…-, c’est le retour immédiat à la prison conventionnelle. “Les fautes plus bénignes -retard dans les activités, tenue négligée, absence de badge personnalisé, etc. sont examinées chaque semaine par le Conseil de Sincérité et de Solidarité (CSS), composé de récupérants, de membres de l’administration du centre et de personnels de sécurité.

80% de réinsertion

L’implication des récupérants constitue la clé de voûte de la gestion de l’APAC d’Itaúna. Y compris au niveau économique. “Le symbole de notre méthode, c’est l’atelier professionnalisant de boulangerie qui fonctionne dans le régime semi ouvert, indique Evangelista Lopes. Les récupérants y apprennent le métier avec un professionnel. On y fabrique le pain consommé ici, et nous fournissons aussi des écoles et des maisons de retraite de la ville. Sans parler de notre propre boulangerie qui jouxte le bâtiment et qui créée également du lien social avec la population.”

L’autre vertu de cette gestion est le coût d’un récupérant. “Un détenu qui purge sa peine dans un centre APAC au Brésil coûte en moyenne 950 reais par mois (250 CHF), affirme Valdéci Ferreira. Dans une prison conventionnelle, le coût est de trois à quatre fois plus élevé! Le pire, c’est que cet argent public est très mal investi, car les prisonniers sont abandonnés et maltraités. En plus, l’absence de préparation à la réinsertion fait qu’ils sortent de prison encore plus dangereux qu’en entrant.”

A la boulangerie de la prison, les détenus apprennent le métier | © Jean-Claude Gerez

Un taux de récidive très bas

C’est justement l’argument principal mis en avant par les responsables de l’APAC. “Le taux de récidive des détenus qui sortent du système carcéral conventionnel brésilien est de 80 à 85% en moyenne, et de 70% au niveau mondial, souligne Valdeci Ferreira. Les centres APAC eux, affichent un taux de récidive de 15 à 20%! Ce qui veut dire que 80 à 85% des détenus réussissent leur réinsertion dans la société.”

“Le Brésil n’est pas près de changer de mentalité”

Coût de fonctionnement bas, taux de réinsertion élevé… Tout plaide pour que les centres APAC, qui n’accueillent pourtant que 3’500 détenus sur les 622’000 recensés au Brésil, soit plus nombreux. “Notre travail est très peu diffusé”, déplore Valdeci Ferreira.

Changer les mentalités

Pour Luiz Flavio Sapori par contre, spécialiste en sécurité publique, si le système APAC n’est pas davantage développé, c’est que “la méthodologie n’est applicable que dans des établissements de 200 personnes maximum, épargnés par la présence des factions criminelles qui gangrènent les prisons conventionnelles surpeuplées. Or, le Brésil n’est pas près de changer de mentalité et va continuer à incarcérer massivement.”


Mario Ottoboni : “Dieu m’a appelé pour travailler avec les détenus”

Mario Ottoboni est décédé le 14 janvier 2019,  à Sao José dos Campos, dans l’Etat de Sao Paulo, au sud du Brésil. Il avait 87 ans. Né le 11 septembre 1931, il avait grandi au sein d’une famille de migrants italiens arrivés au Brésil en 1888, l’année de l’abolition officielle de l’esclavage dans le pays. Avocat et journaliste, ce catholique pratiquant était convaincu de la nécessité de créer un nouveau système carcéral après avoir “visité quelques prisons surpeuplées à titre professionnel”, puis avec des membres de la pastorale carcérale.

“Dieu m’a appelé pour travailler avec les détenus”, aimait il à répéter lorsqu’il a lancé, en 1972, l’association de Protection et d’assistance au condamné (APAC). Convaincu que le système carcéral brésilien était un échec, il s’était engagé, malgré de très nombreuses critiques, à “ne pas répéter les mêmes erreurs”. Sa mémoire a été saluée par la Conférence nationale des évêques du Brésil (CNBB) qui, a indiqué “prier pour que Dieu reçoive et récompense ce grand homme, qui est entré dans l’histoire de la défense de la dignité des frères et des sœurs détenus”.


L’APAC en chiffres

Outre les 48 centres APAC actifs au Brésil, une cinquantaine d’autres étaient en cours d’ouverture avant les dernières élections présidentielles. A l’étranger, il existe près de 60 centres APAC dans 23 pays, dont les États-Unis, le Canada, le Chili… En Europe, il en existe en Allemagne, en Italie, en Hollande… L’Espagne est sur le point d’en ouvrir également.


Le Brésil compte la 4e population carcérale au monde

Le Brésil compte 622’000 détenus, soit la 4e population carcérale au monde, derrière les Etats-Unis, la Chine et la Russie. La violence y est endémique et les mutineries nombreuses. Ces violences s’expliquent notamment par une surpopulation carcérale explosive: le taux d’occupation moyen est de 167% et peut grimper jusqu’à 260% dans certains établissements.  (cath.ch/jcg/mp)


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