Brésil: Les évêques demandent pardon aux Indiens et aux Noirs; pour plus de justice sociale
Document de la CNBB: «Brésil – 500 ans, dialogue et espérance»
Porto Seguro, 5 mai 2000 (APIC) A l’issue des travaux de la 38e Assemblée générale à Porto Seguro, près de Bahia, les membres de la Conférence nationale des évêques du Brésil (CNBB) ont demandé pardon aux Indiens et aux Noirs pour les excès commis par certains missionnaires lors de l’évangélisation du Brésil. A l’occasion de leur «mea culpa» pour les 500 ans du Brésil, les évêques brésiliens lancent également un vibrant appel à la justice sociale, à une meilleure distribution des revenus, à la lutte contre la corruption, à la démocratie et au respect de l’environnement.
L’Eglise catholique brésilienne a en effet diffusé cette semaine un important document intitulé «Brésil – 500 ans, dialogue et espérance» adopté par les évêques à l’occasion de l’assemblée de la CNBB. Ce message à la société plaide pour l’édification d’un Brésil meilleur et davantage de justice sociale à partir du dialogue entre les différents secteurs sociaux du pays. L’Eglise, en tant qu’institution, doit être également l’un des acteurs de ce processus.
Le document, discuté à l’occasion des célébrations des 500 années de la «découverte» du Brésil, veut contribuer à un rapprochement entre les diverses populations, cultures et religions, entre l’Etat et le peuple, les élites et les masses, les traditions et les comportements du passé et les aspirations qui émergent, principalement au sein de la jeunesse.
Les évêques avaient voulu s’arrêter aux questions d’avenir, mais dans leur document, ils ne manquent pas de critiquer la réalité présente: travail des enfants, chômage, injuste répartition des terres, systèmes scolaire et sanitaire déficients, explosion du trafic de drogue, désintégration des familles et mondialisation. Le document déplore encore le «manque de transparence» et la «promiscuité» entre le secteur public et les intérêts privés.
Débat entre progressistes et conservateurs: un texte profondément remanié
Rassemblé depuis le 26 avril, l’épiscopat brésilien a élaboré quatre versions du fameux document avant d’adopter la version définitive par 236 voix contre une. Le consensus finalement obtenu masque cependant les difficultés auxquelles la CNBB a dû faire face pour voter le texte. Le premier document, préparé par une commission liée à l’aile progressiste de l’épiscopat – formée notamment du cardinal Aloisio Lorscheider, de Mgr Luciano Mendes de Almeida et des théologiens Alberto Antoniazzi et Manoel Godoy – a été profondément remanié dans les débats en plénum, où la majorité est tenue par les conservateurs. Ainsi, le chapitre sur le passé de l’Eglise est passé de quatre à une page.
Les points de désaccord ont porté sur deux sujets principaux. Quelques évêques ont considéré que, en condamnant les problèmes du Brésil actuel, le premier texte a adopté une rhétorique excessivement «pamphlétaire» faisant peu de place à l’espérance. Ils ont également estimé que dans l’analyse du passé, la première ébauche était très sévère à l’égard de «certaines fautes» commises par les missionnaires jésuites, accusés d’avoir imposé la foi chrétienne aux Indiens.
A ce sujet, les évêques affirment malgré de nombreux aspects positifs du passé, et «sans vouloir blâmer nos ancêtres», sentir la nécessité de demander pardon pour les erreurs commises lors de l’évangélisation «qui ont porté sérieusement atteinte à la dignité humaine de beaucoup de nos frères et sœurs.» «On a volé les terres aux Indiens, leur vie, et jusqu’à leur raison de vivre. La liberté des Noirs a été violée, on a fait obstacle à la conservation de leur culture et de leur mémoire et jusqu’à aujourd’hui on ne les leur a pas encore restituées; les Noirs ne jouissent pas de la pleine citoyenneté.»
Mgr Gianfranco Masserdotti, président du Conseil Indigéniste Missionnaire du Brésil (CIMI) souligne que ce document est une lecture de l’histoire du Brésil à la lumière du Christ, qui a pour objectif la construction d’une société multi-ethnique et multi-culturelle qui soit prête à accepter ce qui est «différent». En tant que président du CIMI, l’évêque italien originaire de Brescia a présenté une motion à titre personnel répétant le refus de toute forme de violence contre les Indiens. Il a aussi dénoncé la campagne de diffamation lancée par les fazendeiros, les grands propriétaires terriens, et les politiciens locaux, contre le diocèse de Roraima, les religieuses et les religieux missionnaires de la Consolata et tous ceux qui appuient la cause des populations autochtones. Cette campagne de dénigrement dure depuis une vingtaine d’années déjà.
Un gouvernement «otage» des élites politiques et économiques
Mgr Masserdotti a souligné encore une fois la nécessité que les évêques assument eux aussi «à la première personne» les revendications des Indiens, surtout en ce qui concerne la démarcation des territoire indigènes, qui sont convoités par les fazendeiros. «Je peux dire que 165 évêques sur 210 ont souscrit avec enthousiasme à cette motion». Au terme de l’Assemblée de la CNBB, les évêques ont pu, au cours de l’eucharistie, rappeler le drame vécu par le Mouvement des Paysans Sans Terre (MST) ces jours-ci, ainsi que les violences faites aux Indiens à l’occasion des célébrations des 500 ans du Brésil.
«Ces événements reflètent en réalité une situation de tension et de violence générale. Il est évident que le gouvernement brésilien est encore l’otage des `élites’ politiques et économiques, et, malgré l’engagement pris, il ne réussit pas à résoudre efficacement les graves inégalités sociales qui frappent le pays.» Le président du CIMI relève le problème de la concentration des terres dans les mains de quelques latifundistes, la lenteur de l’application de la réforme agraire, les sommes immenses qui sont concédées aux `fazendeiros’ lors de l’expropriation des terres, bien plus élevées que la valeur effective de ces latifundia: «tout cela en dit long sur la réalité brésilienne».
Persuadé qu’il est possible de changer cette réalité, les évêques rappellent que la société brésilienne dispose de moyens, de connaissances et de personnes en suffisance pour la construction d’un avenir de dignité et d’espérance pour son peuple. Cette construction est de la responsabilité de tous les Brésiliens, selon les conditions et les possibilités de tout un chacun. Elle ne peut tout simplement être déléguée au gouvernement ou à la classe politique».
Manifestations des Travailleurs Ruraux Sans Terre violemment réprimées
Ce document épiscopal paraît au moment où les manifestations des Travailleurs Ruraux Sans Terre (MST) et des fermiers affiliés à la Confédération Nationale de l’Agriculture – FETAGRI – se poursuivent également dans l’Etat du Para. L’imposante manifestation du «Cri de la terre amazonienne 2000», le 1er mai dernier, avec près de 30’000 participants, a rappelé le besoin urgent d’attribuer des terres aux travailleurs, comme le prévoit la réforme agraire. Les représentants locaux du MST ont annoncé que d’autres manifestations seraient organisées dans les prochains jours afin d’augmenter la pression sur le gouvernement du président Fernando Henrique Cardoso et de faire exproprier les domaines illégalement possédés par les «fazendeiros», les occupants de ces domaines.
Le «Cri de la Terre» est né il y a 11 ans à Belém, dans le but de réunir des organismes sociaux et religieux pour proposer des solutions efficaces aux graves problèmes sociaux qui affligent le pays. Au fil des années, le mouvement s’est étendu à l’Etat du Para puis à tout le pays. La protestation de masse du Mouvement des Travailleurs Sans Terre (»Movimento dos Trabalhadores Rurais Sem Terra», MST) s’est étendue à tout le pays. Le Mouvement est exaspéré par la lenteur démontrée par le gouvernement central pour appliquer la réforme agraire. Les «Sans Terre» ont organisé des manifestations dans 19 Etats, occupant 12 sièges du Ministère des Finances, et se heurtant violemment à la police, en particulier dans le Parana. Les incidents les plus graves ont eu lieu entre Curitiba et Campo Largo, où environ 800 agents armés ont sévèrement réprimé 300 «Sans Terre». Le bilan provisoire fait état d’une quarantaine de manifestants blessés. On estime que près de 20’000 Sans Terre participent en ce moment aux mobilisations dans tout le pays. Le Ministre de la Justice, José Gregori, a annoncé l’ouverture d’une enquête contre les leaders du MST. (apic/misna/aci/plp/be)




