Bruxelles : Don Samuel Ruiz, évêque des Indiens du Chiapas, témoigne
«Soutenez nos efforts de paix»
Bruxelles, 22 février 1998 (APIC) Don Samuel Ruiz, évêque de San Cristobal de las Casas, dans l’Etat du Chiapas, au Mexique se dit décontenancé par l’agitation qui règne depuis des mois dans son pays, une agitation largement créée à ses yeux par la lenteur du gouvernement à faire ce qu’il a promis et par son habileté à faire circuler la désinformation. Invité vendredi par «Entraide et Fraternité» à Bruxelles, le président de la Commission nationale d’intermédiation (CONAI) entre les insurgés zapatistes et le gouvernement de Mexico, a raconté à nouveau les circonstances du massacre des 45 Indiens le 22 décembre dernier à Acteal.
«Jamais il n’a été aussi difficile pour moi de parler du Mexique !», a d’abord déclaré Mgr Ruiz. Heureusement, des circonstances exceptionnelles, et notamment la présence de quelques journalistes étrangers sur le terrain, ont contribué à ce que le massacre survenu le 22 décembre dernier à Acteal ne reste pas inaperçu. Ce jour-là, alors que des familles indiennes déplacées s’étaient rassemblées dans une église, à l’approche de Noël, afin de prier et de jeûner pour la paix, un groupe paramilitaire, qu’on suppose lié au Parti Républicain Indépendant (PRI) du président mexicain Zedillo, a massacré 45 personnes, principalement des femmes, des enfants et des personnes âgées».
«Tandis que les familles ramassaient les corps assassinés, j’ai pu moi-même constater de mes yeux, raconte Don Samuel Ruiz, que des véhicules de police escortaient d’autres véhicules dont j’ai trouvé suspects les agissements de leurs occupants. En fait, ces derniers étaient en train de dérober, dans les maisons des victimes, les rations alimentaires reçues de Caritas!»
Le 23 janvier dernier, le président mexicain a annoncé avec fracas au Yucatan qu’il était enfin résolu à appliquer les Accords signés le 16 février 1996 à San Andrès par les représentants du gouvernement et de l’armée zapatiste. Mais ce n’est que la énième annonce supplémentaire toujours non suivie d’effets, a pu constater la CONAI présidée par Mgr Ruiz. Avant le massacre d’Acteal, de multiples épisodes de violence avaient déjà été portés à la connaissance de la CONAI. Et tous sont restés impunis, tout comme le massacre d’Acteal, jusqu’à l’arrestation récente de trois suspects, observe l’évêque de San Cristobal.
Le massacre d’Acteal a eu une audience internationale
Don Samuel Ruiz n’est pas tant venu informer les Européens sur les derniers développements des tensions que les supplier de maintenir vive leur attention à ce qui se passe là-bas. C’est parce que le massacre d’Acteal a eu rapidement une audience internationale, explique-t-il, qu’il a poussé pour la première fois, non seulement des pauvres, mais des personnes de classe moyenne au Mexique, à descendre dans la rue crier leur protestation.
Ceci a provoqué un sursaut chez les juristes de la «Commission pour la concorde et la pacification», qui est au service du pouvoir législatif. Elle a signé, le 22 janvier, une déclaration commune avec la CONAI, requérant la mise en oeuvre des dix points suivants: l’application des Accords de San Andrès relatifs au respect des droits et de la culture des Indigènes, le respect scrupuleux des étapes convenues dans la négociation entre les parties, l’urgence d’une réduction de la présence militaire au Chiapas, le désarmement des groupes
paramilitaires, l’accélération de l’enquête sur le massacre d’Acteal, l’attention accrue aux huit à dix mille personnes déplacées, l’indemnisation des victimes, la libération des prisonniers politiques zapatistes, la mise au point de mécanismes de conciliation sur le plan régional et la relance de la Commission du suivi et de la vérification.
C’est ce document conjoint qui a provoqué l’annonce par le président d’une application des Accords. «Mais, à défaut de signaux concrets, commente aujourd’hui Don Samuel Ruiz, les annonces les plus claires deviennent non crédibles. Le président Zedillo s’était d’ailleurs abstenu d’indiquer tout fait concret permettant de croire à une application».
Tous sur le même bateau
A la veille du Carême de Partage, l’évêque invité par Entraide et Fraternité redit à ses interlocuteurs: «Le plus important, pour nous, est que vous restiez attentifs à ce qui se passe, comme des partenaires doivent l’être. Non pour nous aider d’en haut, mais pour accompagner ce que font sur le terrain les gens de chez nous. Je vous invite, comme partenaires, à soutenir nos efforts de paix, sans substituer votre aide à nos responsabilités».
«Nous sommes tous embarqués sur le même bateau», ajoute l’évêque, car le système économique qui régit notre vie comme la vôtre nous posent à tous la même question. Et c’est devenu, à cause des répercussions graves sur l’environnement, une question de survie pour l’humanité.
Pour sortir de l’impasse
En attendant, c’est toujours l’impasse dans les négociations pour la paix. Le 7 février dernier, Don Samuel a dû annoncer au nouveau ministre de l’Intérieur Labastida que la CONAI avait perdu le contact avec l’Armée Zapatiste de Libération Nationale (AZLN), parce que des militaires avaient intercepté le courrier officiel de la CONAI et parce que les vols en piqué des avions sur des villages indigènes avaient forcé les familles zapatistes à déserter leurs maisons. Le minimum de sécurité prévu par la loi du 11 mars 1995 n’étant même plus garanti, le dialogue est pratiquement rendu impossible, a dû constater le président de la CONAI.
Visas spéciaux pour observateurs étrangers
De nouveaux faits sont toutefois susceptibles de faire évoluer la situation, Don Samuel Ruiz, qui s’apprête à regagner San Cristobal dimanche, a appris peu avant son départ que le gouvernement venait d’accorder des visas spéciaux à plusieurs dizaines d’observateurs étrangers, ainsi que des laissez-passer leur permettant de franchir les barrages militaires au Chiapas pour vérifier la situation du point de vue des droits humains. C’est une première dans l’histoire, d’autant plus qu’il n’y a pas d’entrave à la liberté de circulation ni de publication», commente l’évêque. Les bénéficiaires de ces visas ont été formellement avertis, qu’ils ne pouvaient pas «prendre part» aux faits éventuels qu’ils relateront.
Ces visas assortis de cet «avertissement» seraient-ils une menace voilée en cas de publication de faits dramatiquement divergents par rapport à la version gouvernementale ? Don Ruiz compte en tout cas sur ces visiteurs étrangers pour témoigner des divers incidents liés à la présence massive des militaires. «Je ne suis pas contre les patrouilles militaires, précise-t-il, mais l’armée sort manifestement de son rôle quand elle pratique des vols en piqué pour intimider la population ou quand ses soldats vont jusqu’à insulter les Indiens». (apic/cip/ba)



