sur le programme de reconstruction de l’Afrique du Sud (281195)

Bruxelles: Le Père Bernard O’Connor fait le point

Bruxelles, 28 novembre 1995 (CIP) Le Père Bernard O’Connor, religieux dominicain de Johannesbourg et secrétaire de la Commission théologique attachée

à la Conférence des évêques d’Afrique australe, était le 27 novembre l’invité de la Commission Justice et Paix à Bruxelles. Il y a fait le point sur

le Programme de Reconstruction et de Développement (P.R.D.) que le gouvernement a mis en place en Afrique du Sud.

Le P.R.D. a été élaboré à la veille des premières élections générales

d’Afrique du Sud en avril 1994. Il s’agit d’un ensemble de propositions qui

cherchent à articuler six principes de base : promouvoir des activités

intégrant plusieurs aspects ; favoriser la prise en main de ces activités

par les gens concernés ; miser sur des projets qui font grandir la paix et

réduisent la violence ; bâtir ensemble une nouvelle nation ; lier la

reconstruction du pays et le développement ; faire avancer la démocratie.

Cet ambitieux programme a commencé à se concrétiser sous le gouvernement

Mandela dans divers secteurs de la société sud-africaine. Il bénéficie de

l’appui de nombreux milieux et de l’étranger. Il oblige aussi bien des

organisations non gouvernementales (O.N.G.), mais aussi les Eglises et

divers autres acteurs de premier plan à redéfinir leurs positions. La

Commission sud-africaine Justice et Paix, dont le Père Bernard O’Connor a

été le fondateur et reste une cheville ouvrière, veille particulièrement à

stimuler la réflexion et la responsabilité des chrétiens en ce domaine. Le

théologien dominicain était donc bien placé pour faire le point sur le

P.R.D. lors de son passage à Bruxelles.

L’équilibre pour tous

L’enjeu d’un programme national tel que le P.R.D. est ni plus ni moins de

mettre fin à «un déséquilibre massif» de la société sud-africaine depuis

des décennies, précise le Père O’Connor. Et de rappeler qúen deux

siècles,

l’économie sud-africaine s’est d’abord développée au profit de l’empire

britannique et de l’Europe, puis au profit d’une minorité blanche. Au fil

des années, de multiples restrictions ont entravé l’accès des Noirs à la

propriété, à l’emploi, au logement, à la santé, à l’enseignement… Non que

les Blancs ne se soient jamais intéressé à la pauvreté, mais l’enquête

consacrée à ce sujet en 1930, avec l’appui de la Fondation Carnegie,

accordait une ligne à la pauvreté noire : la seule pauvreté prise en compte

était la «pauvreté» de certains Blancs.

Or, comme l’a montré la Commission Justice et Paix sur la base d’une

enquête effectuée il y a huit ans, ce n’est même plus la pauvreté, mais la

survie qui a fini par être le souci majeur de quantité de familles noires,

isolées des Blancs dans des «homelands». Pendant ce temps, l’économie

blanche était gagnée par la corruption. Bref, souligne le Père O’Connor, il

devenait urgent de mettre en place un vaste programme pour marquer la fin

d’une époque et «restaurer enfin l’équilibre au service de tous».

Programme ou outil détourné ?

Un millier de personnes ont participé à l’élaboration du P.R.D. que Congrès

National Africain, parti du président Mandela, avait évidemment publié

avant les élections. A présent que l’élection a confirmé l’adhésion de la

majorité à un tel programme, comment passer des idées et aspirations au

plan des réalisations ? Telle est, selon le théologien sud-africain la

question première qúon se pose au vu des besoins nombreux à rencontrer.

Le président Mandela et plusieurs de ses ministres n’ont pas ménagé leurs

efforts pour susciter l’intérêt autour du vaste programme annoncé. Toute

une administration a été mise en place pour en stimuler les réalisation

dans divers secteurs comme l’enseignement, la santé, mais aussi

l’industrie. Ce qui ne va pas sans conflit sur le terrain. Car nombre de

groupes locaux et d’organisations non gouvernementales n’ont pas attendu

les élections pour imaginer des projets et les réaliser. Les propositions

officielles du P.R.D. ne leur emboîtent pas forcément le pas : en un an et

demi, 50.000 O.N.G. ont dû négocier pour inscrire leur action dans les

cadres déterminés par le gouvernement et bénéficier des subsides promis.

Il y a plus grave : le P.R.D. est de plus en plus perçu par les citoyens

comme un moyen d’obtenir de l’aide financière. «Au lieu de favoriser des

actions centrées sur le peuple et menées par le peuple, le programme ne vat-il pas favoriser des actions centrées sur l’argent et menées par le pouvoir ?», s’interroge-t-on dans le pays, rapporte Bernard ÓConnor. Certains

industriels ne s’y sont pas trompés : ils ont cherché à obtenir des subsides pour des fabriques d’armes, des casinos, des achats d’une flottille de

navires ou d’avions… Bref, le P.R.D. doit encore éviter bien des confusions d’optique, tant du côté des autorités que du côté des groupes locaux.

Les O.N.G. au premier rang

A regarder l’Afrique du Sud depuis l’étranger, on risque davantage encore

de se méprendre. Le Père O’Connor l’a constaté par la réduction massive

(parfois de 90 % !) des aides apportées par l’étranger aux O.N.G. : pourquoi, en effet, faudrait-il doubler le soutien financier que le gouvernement de Pretoria consent lui-même à offrir ?

En réalité, ce raisonnement et la réduction des soutiens financiers ont

conduit en peu de temps à un «effondrement des initiatives populaires»,

note le religieux dominicain. «Et tout cela sur la base d’une incompréhension de la réalité. Or, la cause fondamentale de la pauvreté, ce n’est pas

le manque d’argent ; c’est le sous-développement des capacités des gens et

des communautés ! Ce n’est donc pas le moment de nous abandonner !»

Et le Père O’Connor de citer des projets où, pour la première fois, des

citoyens ordinaires s’unissent pour prendre en main leur destin : ici, pour

aménager des logements, là pour monter un dispensaire, là encore pour lancer une grève conçue d’abord une «Affirmative Action» parmi d’autres. Une

expression clé de la communauté noire aujourd’hui : se lancer dans une «action» qui permet «d’affirmer» son identité et ses capacités.

Bref, «le marché n’est pas tout», insiste le Père ÓConnor. Bâtir des

nouveaux logements ou monter un dispensaire ne consiste pas seulement à

trouver des matériaux en suffisance. «Il y a bien d’autres ressources à découvrir et à valoriser : la participation des personnes, leur compréhension

mutuelle, leur solidarité, leur créativité, leur identité…» Ce sont autant d’enjeux inclus dans le P.R.D.

En Eglise : expérience et vigilance

Les Eglises d’Afrique du Sud, et singulièrement l’Eglise catholique sont

mêlées depuis plusieurs années à de multiples initiatives de promotion

humaine et de développement. Aujourd’hui, cette expérience ecclésiale est

reconnue par les autorités gouvernementales.

«L’Eglise n’a certes pas réponse à tout», précise le théologien. «Mais

elle a l’avantage d’avoir déjà réfléchi à de nombreux problèmes, d’avoir

déjà entamé tout un travail d’information, de réflexion… Elle peut poursuivre ce travail et le mettre au service d’un plus grand nombre.»

C’est l’idée-force qui traverse le plan pastoral voulu par les évêques :

«La communauté au service de l’humanité». Ce sera pour les chrétiens

l’occasion de voir la «charité» dans ses dimensions de solidarité, de

justice, et de démocratie, espère Bernard O’Connor.

Dans ce contexte, dit-il, l’Eglise peut jouer un rôle essentiel pour aider l’Afrique du Sud à progresser dans la voie de la démocratie. «Il ne

s’agit pas d’ergoter sur des aspects formels de la démocratie. Il s’agit

d’indiquer ce qui sert l’humanisation d’une société. En montrant, par exemple, qúoffrir des services à d’autres, ce n’est pas seulement trouver le

moyen d’attirer l’argent à soi. La croissance économique ne peut se faire

aux dépens de la culture. Les capitaux, la productivité sont essentiels à

l’économie. Mais à force de tout miser sur l’économie, le monde risque de

mourir d’étouffement.» (1)

(1) Rens. : Commission Justice et Paix, rue Maurice Liétart, 31/6 – 1150

Bruxelles (tél. 02/738.08.01).

28 novembre 1995 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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