Liban: Le point de vue du métropolite syro-orthodoxe Saliba sur la situation en Irak
«C’est une tragédie et un génocide»
Beyrouth, 6 septembre 2014 (Apic) La situation des chrétiens en Irak est actuellement une tragédie, affirme le métropolite syro-orthodoxe Théophile Georges Saliba, archevêque du «Mont Liban» et de Tripoli. Interviewé le 5 septembre 2014 par l’agence Apic à Beyrouth, il estime que l’Europe et l’Amérique porte une importante part de responsabilité dans les violences en Irak par une protection lacunaire des chrétiens et par leurs livraisons d’armes aux rebelles.
Près de 27’000 chrétiens syro-orthodoxes vivent actuellement au Liban. Depuis le début de la persécution des chrétiens par les milices sunnites de l’Etat islamique, le nombre de réfugiés syriens ne cesse d’augmenter dans le pays.
Apic: Mgr Saliba, avez-vous des informations sur la situation actuelle en Irak?
Théophile Georges Saliba: Nous sommes chaque jour en contact avec nos frères chrétiens en Irak. Ce qui se passe là-bas est une tragédie. Nous lisons et entendons beaucoup de choses sur la Première guerre mondiale de 1914. Mais les difficultés que nous rencontrons 100 ans plus tard sont encore plus grandes et plus nombreuses. Nous souffrons, notre peuple souffre. Dans la région de Sinjar, par exemple, 200 femmes ont été enlevées et ont été vendues pour 1’000 dollars à des combattants de l’Etat islamique. Des familles entières sont enterrées vivantes et personne n’en parle. C’est une tragédie et un génocide. Et nous, en tant qu’Eglise, nous ne pouvons rien faire. Notre impression est que l’Europe et l’Amérique soutiennent les terroristes, et ne facilitent pas notre mission.
Apic: De quelle façon l’Occident soutient-il les terroristes?
T.G.S.: Il leur livre des armes, leur donne de l’argent. Surtout l’Amérique et la France.
Apic: Quelle est la situation en ce moment au Liban?
T.G.S.: Depuis l’invasion par l’Etat islamique, 150 familles ont quitté l’Irak pour venir chez nous. Et il y en a toujours davantage. Chaque jour, 3 ou 4 nouvelles familles arrivent. Nous essayons de les aider à chercher un logement et nous intégrons leurs enfants dans nos écoles.
Apic: Et quel est le plus grand défi dans ces mesures d’aide?
T.G.S.: Nous accueillons qui nous pouvons. Finalement, ils sont de notre famille. Mais nos institutions et nos centres sont déjà pleins. Nos possibilités sont limitées. Nous manquons d’argent afin de pouvoir le partager avec eux. Nous redistribuons ce que nous recevons de nos amis et d’autres organisations. Par exemple, l’ambassade du Qatar a fait parvenir des colis d’aide. Mais la majorité des réfugiés irakiens cherchent à partir, en Allemagne, en Suède, en Belgique, en Australie ou aux Etats-Unis. Il est impossible pour nous d’organiser ou de financer leur émigration. Nous n’avons pas d’endroit à leur proposer où ils peuvent vivre en paix. Cette situation nous rend très tristes, car nous ne pouvons rien faire.
Apic: Est-il possible de venir en aide aux personnes qui se trouvent sur place, en Irak?
T.G.S.: Notre patriarche Ignace Ephrem II s’est rendu en Irak pour redonner courage aux habitants et pour les inciter à rester. Il nous a demandé de rassembler de l’argent à travers notre Eglise et nos amis, afin que le Patriarcat le redistribue aux familles sur place. Beaucoup d’habitants en Irak n’ont plus de passeport et ne peuvent par conséquent pas émigrer. En particulier les chrétiens de Mossoul, qui ont fui vers Erbil et espèrent émigrer à partir de là.
Cinq patriarches se sont rendus du Liban en Irak. Ils n’ont rien pu faire. Le patriarche maronite Bechara Rai est allé au Vatican et il se rend la semaine prochaine aux Etats-Unis. Le clergé également et les autres responsables des Eglises le disent: Nous ne pouvons rien faire. Nous ne sommes pas en mesure de poursuivre notre vie ici.
Apic: Alors que faut-il faire et qui doit agir?
T.G.S.: Nous le disons: L’Europe et l’Amérique doivent empêcher l’Etat islamique de tuer les chrétiens et de persécuter les habitants. Ils doivent rendre possible le retour des déplacés dans leurs villages et leurs maisons. Car si cela ne se réalise pas, que devons-nous faire?
Apic: Mais comment?
T.G.S.: Ils ont envoyé l’Etat islamique. Ils doivent donc trouver une solution pour nous en libérer.
Apic: En utilisant les armes?
T.G.S.: Je ne le sais pas. C’est le problème de l’Amérique. Celui qui crée un problème doit aussi trouver une solution. Pourquoi l’Amérique a-t-elle agi au détriment des chrétiens de cette région? Elle a fait la même chose au Kosovo avec les Serbes, en expulsant les musulmans et les Albanais, en occupant la Serbie et en créant ensuite un nouveau pays du nom de Kosovo. (apic/ak/bb)



