Cardinal Koch: «De nos jours, le martyre est œcuménique»

Ceux qui s’en prennent aux chrétiens aujourd’hui ne font aucune distinction entre luthériens, orthodoxes, évangéliques, catholiques… «Pour les persécuteurs, nous sommes tout simplement des chrétiens», lance le cardinal Kurt Koch.

Le président du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens était l’hôte d’honneur de la Conférence internationale sur les esclavages d’aujourd’hui, qui se tient du 24 au 25 juin à Genève sous les auspices du Forum Engelberg.

A la fin du second et au début du troisième millénaire, a introduit le cardinal Kurt Koch, le christianisme est redevenu «dans une mesure sans équivalents» une ‘Eglises des martyrs’. Aujourd’hui, en effet, on dénombre davantage de martyrs que pendant les persécutions des chrétiens aux premiers siècles. «80% de toutes les personnes persécutées en raison de leurs convictions religieuses aujourd’hui sont des chrétiens. De nos jours, la foi chrétienne est la religion la plus persécutée dans le monde».

Le prélat natif d’Emmenbrücke, dans le canton de Lucerne, le dit sans ambages: «Les chrétiens ne sont pas persécutés parce qu’ils appartiennent à une communauté particulière, mais parce qu’ils sont chrétiens. De nos jours, le martyre est œcuménique: nous sommes en présence d’un véritable œcuménisme des martyrs, un œcuménisme du sang!»

Une compréhension du martyre devenue encore plus étroite

Alors qu’aujourd’hui les Eglises pratiquent la reconnaissance mutuelle du sacrifice des chrétiens martyrisés pour leur foi, pendant longtemps ce ne fut pas le cas. Dans le passé, déjà au début de l’ère chrétienne, seuls les témoins de la foi de l’Eglise catholique étaient reconnus comme des martyrs par cette même Eglise, «alors que le sacrifice de la vie dans les communautés hérétiques était jugé comme dépourvu de valeur et nul».

Ainsi, dans leur dispute avec les donatistes – un schisme qui divisa l’Eglise en Afrique dès le IVe siècle – «Cyprien et Augustin affirmaient que de véritables martyrs ne pouvaient exister que dans l’Eglise catholique, tandis que les adeptes des courants hérétiques persécutés pour leur foi ne pouvaient en principe être considérés comme des martyrs». Et après les divisions au sein de l’Eglise, la compréhension du martyre est devenue encore plus étroite: chaque Eglise ne reconnaissait comme martyrs que ses propres témoins de la foi, bien que leur mort fût comprise comme un témoignage du Christ.

Une «étroite vision confessionnelle»

Cette situation a conduit, souligne le cardinal Koch, à «une totale confessionnalisation chrétienne interne du concept de martyr, les Eglises reconnaissant uniquement le martyre de leurs propres fidèles et refusant de qualifier de martyre au sens religieux la mort violente d’autres chrétiens».

Heureusement, note le cardinal, cette étroite vision confessionnelle a été surmontée par le Concile Vatican II, qui a porté un nouveau regard sur les autres Eglises et communautés chrétiennes. Ainsi, au cours du Concile, le pape Paul VI, le 18 octobre 1964, a déclaré saints les martyrs de l’Ouganda, «rendant ainsi hommage aux anglicans qui ont enduré les mêmes souffrances que leurs frères catholiques».

L’œcuménisme des camps nazis et du goulag

Le pape Jean Paul II a également eu à cœur la reconnaissance des martyrs au sein des autres Eglises chrétiennes, notamment dans sa lettre apostolique «Tertio millennio adveniente» de 1994, en prévision du Jubilé de l’an 2000. Dans son encyclique «Ut unum sint” de 1995 sur l’œcuménisme, le pape polonais a consacré toute une partie de son message à l’œcuménisme des martyrs. «Il espérait que les martyrs aideraient les chrétiens à  trouver la pleine communion».

Le cardinal Kurt Koch échange avec le pasteur Olav Fykse Tveit , secrétaire général du Conseil oecuménique des Eglises | © Jacques Berset

En l’an 2000, au Colisée, lors de la célébration commune en ce lieu historiquement emblématique pour les chrétiens, Jean Paul II a évoqué, en présence de hauts représentants d’autres Eglises et communautés chrétiennes, les martyrs du XXe siècle. Parmi eux, le métropolite orthodoxe Serafim, le pasteur protestant Paul Schneider, et le Père catholique Maximilian Kolbe. «Dans la persécution qu’ils ont vécue ensemble, par exemple dans les camps de concentration nazis et dans les goulags communistes, les chrétiens et les communautés ecclésiales se sont rapprochés, ont découvert ce qui leur était commun dans la foi, et se sont liés d’amitié».

Les martyrs appartiennent à toutes les Eglises

Le pape Benoît XVI a quant à lui insisté particulièrement sur la dimension christologique du martyre, «le plus haut témoignage de l’amour». Pour le pape François, l’œcuménisme des martyrs nous met face à un défi de taille, en relevant que «si l’ennemi nous unit dans la mort, qui sommes-nous pour nous diviser dans la vie ? N’est-il pas honteux que les persécuteurs des chrétiens aient une vision œcuménique meilleure que nous chrétiens…»

Ainsi, pour le cardinal Koch, la perception claire du martyre chrétien aujourd’hui et la quête œcuménique de l’unité des chrétiens sont «inextricablement liées». Les martyrs, a-t-il conclu, appartiennent à toutes les Eglises et leurs souffrances transcendent les divisions historiques entre les chrétiens. JB


L’esclavage moderne, ce sont des dizaines de millions de victimes

«Aux yeux de Dieu, l’esclavage moderne, que ce soit la traite des êtres humains, le travail forcé, la prostitution et le trafic d’organes, sont un crime contre l’humanité», a lancé à Genève Mgr Marcelo Sanchez Sorondo, chancelier des Académies pontificales des sciences et des sciences sociales. Le prélat argentin a rappelé que c’était là une exigence du pape François qui avait réuni à Rome les dirigeants des plus grandes religions du monde le 2 décembre 2014.

Mgr Marcelo Sánchez Sorondo, chancelier des Académies pontificales des sciences et des sciences sociales | © Jacques Berset

«En septembre 2015, les dirigeants mondiaux ont repris cette conclusion lorsque l’Assemblée générale des Nations Unies a adopté, à l’unanimité, les objectifs de développement durable, dont l’une des cibles est de mettre un terme à ces pratiques». Le pape François venait de prononcer à New York un discours devant les Etats membres de l’Assemblée générale des Nations Unies, le jour même où celle-ci devait adopter son Programme de développement durable à l’horizon 2030.


Le pape François reçu à l’ONU par le secrétaire général Ban Ki-moon le 25 septembre 2015 | © news.un.org

Un esclavage plus sournois

«Le message de fraternité livré par le Christ, associé au mouvement contre l’esclavage né à la fin du XVIIIe siècle, a relevé Mgr Sanchez Sorondo, a finalement conduit à l’abolition de la mise en servitude légale des êtres humains dans le monde… Néanmoins, l’esclavage survit sous des noms nouveaux, soulevant moins de scandales, attirant moins l’attention que les violations passées des libertés civiles. L’esclavage moderne fait encore de nombreuses victimes!»

Les deux derniers papes – Benoît XVI et François – ont qualifié la traite des êtres humains de «grave crime contre l’humanité», a poursuivi le chancelier des Académies pontificales des sciences et des sciences sociales, «parce que les victimes, qui se comptent par dizaines de millions, souffrent aujourd’hui de la pire forme d’exclusion, ce que l’on appelle ‘la mondialisation de l’indifférence’».

«La mondialisation de l’indifférence»

«La violence de ce crime contre l’humanité ne consiste pas seulement en une atteinte à l’intégrité corporelle et en abus de toutes sortes – tortures, viols répétés, prélèvements d’organes, travaux forcés, travail forcé des enfants – dont souffrent les victimes, mais aussi dans la destruction de la confiance envers elles-mêmes et les autres, la perte de l’estime de soi…»

Et pour le prélat argentin, ce sont là également «des violences à l’âme qui laissent des plaies inguérissables encore plus douloureuses et profondes que celles, déjà horribles, qui touchent l’intégrité corporelle (…) La personne humiliée se sent méprisée, considérée comme ‘rien’, ayant la sensation de ne pas exister en tant que personne, d’être considérée comme un simple moyen ou comme la propriété de quelqu’un d’autre: la personne est transformée en une chose, en un objet».

Les moyens d’éradiquer la traite des êtres humains existent

Evoquant les moyens d’éradiquer la traite des êtres humains et l’esclavage moderne – 50 millions de victimes par an au plan mondial, selon diverses estimations – Mgr Sanchez Sorondo évoque des «bonnes pratiques». Ainsi, en matière de prostitution, il cite le modèle que tous les Etats devraient suivre, à savoir le «modèle nordique», «qui, pour la première fois dans l’histoire, pénalise les clients et non les victimes, qui ne sont plus traitées comme des criminelles». Et d’estimer incompréhensible qu’en 2’000 ans de christianisme, la rébellion sociale ne se soit pas exprimée d’une seule voix pour condamner clairement «la discrimination subie par la femme dans l’achat et la vente de son corps».

«Saint Paul l’a fait, en déclarant que ‘le corps est le temple du Saint-Esprit’, mais, par la suite, saint Augustin a formulé la doctrine du moindre mal, quand la prostitution était en quelque sorte contrôlée par l’Etat, ce qui n’a guère contribué à la compréhension de l’anthropologie féminine…»

En conclusion, le prélat argentin a souligné que pour soutenir plus efficacement les victimes de la traite humaine aujourd’hui, il fallait passer du dialogue interconfessionnel à l’action collective, notamment avec les dirigeants de la planète. Quant aux religions, «si elles ne peuvent pas toujours prier au même autel, elles peuvent agir et doivent agir à l’unisson au plan mondial pour promouvoir la dignité humaine, défendre les libertés universelles et aider ceux qui sont dans la détresse».


Pape François: «La traite des personnes est un crime contre l’humanité»

Le colloque s’est ouvert sur un message du pape François, adressé par le cardinal Pietro Pietro Parolin, secrétaire d’Etat du Vatican. Le pontife a rappelé, à l’occasion de la conférence internationale «Combattre les esclavages d’aujourd’hui»,  »la volonté de l’Eglise de dénoncer et de combattre, en lien avec les acteurs politiques, économiques et sociaux, la traite des personnes, qui doit être considérée comme un crime contre l’humanité». Il a souhaité que les réflexions échangées lors de cette conférence puissent contribuer «à éveiller les consciences à ce fléau, en particulier parmi les jeunes» et permettent de proposer des solutions concrètes pour lutter contre toutes les formes de marchandisation de l’autre». (cath.ch/be)

Genève, 24 juin 2019 Le cardinal Kurt Koch, président du Conseil pontifical pour la promotion de l'unité des chrétiens | © Jacques Berset
25 juin 2019 | 17:00
par Jacques Berset
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