«Ce n’est pas d’un ’remake’ dont nous avons besoin, mais d’un souffle nouveau»
Fribourg: Série Apic: 40e anniversaire du Synode 72
Fribourg, 20 juillet 2012 (Apic) En 1972, l’ouverture du Synode des catholiques suisses suscitait l’enthousiasme. 40 ans plus tard, des acteurs de l’époque confient leurs regrets. Ils abordent la question des problématiques morales toujours débattues et l’oubli dans lequel le Synode semble être tombé. Second et dernier volet d’une rétrospective sans tabou.
Le Synode 72 avait suscité bien des espoirs. Les catholiques et la hiérarchie de l’Eglise en Suisse aspiraient à un renouveau. «J’attends beaucoup du Synode, avait lancé Mgr Anton Hänggi à Berne en 1972. Je n’en attends pas des miracles».
La prédiction de l’ancien évêque de Bâle s’est confirmée quarante ans plus tard. De toutes les lèvres surgissent des regrets, à l’exception d’André Kolly, qui fut l’attaché de presse romand du Synode. Selon lui, «un regard objectif ne doit pas faire oublier ce qui reste du Synode 72 dans de nombreux domaines». Et de les formuler: «Coordinations nationales nouvelles, prise de conscience de la présence de personnes non suisses dans l’Eglise, engagement concernant l’objection de conscience ou le statut des saisonniers, rôles renforcés de Caritas, de l’Action de carême, des organismes de financement interdiocésains, mise en route de divers lieux de consultation nationale ou diocésaine, participation plus intégrée des religieuses et religieux à la vie ecclésiale, création d’institutions de médias». L’ancien directeur du Centre catholique de radio et télévision (CCRT) rappelle également «que les prières eucharistiques pour circonstances spéciales, admises dans l’Eglise universelle, ont d’abord été des prières suisses, créées pour le Synode 72».
«Qui trop embrasse mal étreint»
Cet enthousiasme est peu partagé. Pour la plupart des acteurs, le Synode laisse un goût plus ou moins fort d’inachevé. L’ancien rédacteur en chef de «La Liberté», François Gross, exprime «le sentiment d’avoir été berné». Le Synode s’est consacré à des motions qui n’allaient pas au cœur du problème, déplore l’évêque émérite de Lausanne, Genève et Fribourg et de Coire, Mgr Amédée Grab. Et de l’énoncer: «dire la foi aujourd’hui et aider à la vivre».
N’aurait-il pas rempli sa mission, celle de concrétiser les principes fondamentaux du Concile Vatican II? A entendre l’évêque émérite de Sion, le cardinal Henri Schwery, le Synode 72 devrait entrer, avec retard, dans sa phase opérative: «Je regrette qu’on ne passe pas enfin aux applications possibles du Concile Vatican II, aux conversions nécessaires. Je regrette qu’on continue à s’imaginer de ’nouveaux synodes’, de nouvelles discussions dans le vide… à rêver de l’efficacité des impulsions non fondées sur l’’être chrétien’ et sur la ’spiritualité’».
«Retrouver le souffle d’enthousiasme de la Pentecôte qui avait caractérisé les années du Synode», tel est le souhait de Mgr Pier Giacomo Grampa. Car si l’esprit s’est étiolé, il faut «s’interroger sur les causes de cette lassitude». Pour l’évêque de Lugano, elles ne sont pas à «attribuer seulement à l’institution centrale qui semble s’être raidie, mais aussi à qui voulait trop, de manière inopportune, oubliant le proverbe: ’Qui trop embrasse mal étreint’». Et de conclure: il ne «sert à rien de réformer les structures ou les institutions, si le cœur ne se convertit pas».
Sans quoi, l’esprit caractéristique des années 70 cédera la place à une certaine atmosphère de résignation, comme l’indique Mgr Ivo Fürer. «Une période de déception et de fatigue a suivi le grand effort du Synode». Cela est doublement regrettable. D’une part, «les textes du Synode 72 sont tombés aux oubliettes». Et d’autre part, «ce sont vraiment les textes les plus complets de notre Eglise en Suisse. Ils peuvent encore aujourd’hui être source d’inspiration à bien des égards», se désole l’évêque émérite de Saint-Gall.
Une Eglise en panne d’inspiration?
Les questions morales débattues en 1972 – mariage des prêtres, ordination d’hommes mariés, accession des femmes aux divers ministères, admission des divorcés remariés aux sacrements… – font encore et toujours l’actualité. En 40 ans, les réponses semblent avoir peu évolué. L’Eglise serait-elle en panne d’inspiration?
Non, l’Esprit Saint souffle toujours. Mais «la peur de l’intégrisme et la pression exercée par le traditionalisme paralysent la réflexion sur ces sujets. Chacun, par conséquent, se confectionne une morale à sa taille», analyse le journaliste fribourgeois François Gross. L’évêque de Lugano parle plutôt «d’une évolution de la discipline ecclésiale. Elle a été freinée par le schisme des catholiques lefebvristes et par l’imprudence de qui, ayant une vision individualiste, se désintéressait de la dimension catholique, à savoir universelle de l’Eglise…» L’erreur a été de confondre «des problématiques suffisamment différentes entre elles», comme l’ordination d’hommes mariés et le presbytérat des femmes, souligne Mgr Grampa.
Ces questions morales ont fait l’objet d’âpres débats lors des sessions de 1972 à 1975. «Des recommandations ont été transmises», rappelle Mgr Ivo Fürer. Ce qui n’a pas empêché «les tensions de subsister entre les conceptions idéales et la réalité».
Fixisme de la doctrine catholique
A l’évolution des problématiques morales s’oppose «le fixisme» de la doctrine catholique, estime le journaliste retraité André Kolly. En 1972, Rome a notamment freiné les évêques suisses, favorables au sacerdoce d’hommes mariés.
La situation ne s’est pas améliorée aujourd’hui. «Les documents doctrinaux de l’Eglise n’ont presque plus aucune chance de parvenir à ceux qui pourraient en tirer parti, signale l’ancien attaché de presse romand au Synode… Leur crédibilité est quasi nulle, notamment parce qu’on a l’impression que pas un iota n’est susceptible d’un changement depuis 40 ans».
Pourtant, le moralisme imputé trop souvent à l’Eglise n’y est pour rien. En fait, la société contemporaine en souffre tout autant. Elle est en réalité pétrie d’un moralisme presque étouffant, relève André Kolly. Il suffit de voir les débats récents sur l’éducation, le tabagisme, l’euthanasie, l’écologie… Si les questions morales demeurent actuelles, les adolescents les posent toujours moins, constate encore Mgr Amédée Grab. La nouvelle génération a déplacé le débat de la morale à la praxis. «Ils aimeraient surtout savoir ce que l’Eglise fait pour le monde et comment la foi est possible dans un monde ravagé par le Mal».
Un nouveau Synode: la solution?
Faut-il convoquer un nouveau Synode en Suisse pour répondre aux questions de l’homme contemporain et retrouver l’impulsion de 1972? Les avis divergent. Mais tous concordent à recommander la prudence. La plupart des témoins de l’époque admettent que le Synode 72 est vite tombé dans l’oubli.
«Envisager un Synode est chose possible, mais ce Synode ne devrait pas vouloir ’retrouver l’impulsion de 1972’, avance avec circonspection Mgr Grab. Ce n’est pas d’un ’remake’ dont nous avons besoin, mais d’un souffle nouveau qui ne peut venir que de l’Esprit-Saint, accueilli dans la communion de l’Eglise universelle, dont le pape est le garant visible». Ce nouveau Synode devrait intégrer les prêtres et les laïcs qui «n’auraient pas seulement des voix consultatives mais délibératives», soutient pour sa part Mgr Fürer. Il aurait peut-être son utilité, défend prudemment l’ancien président du Conseil synodal neuchâtelois, le pasteur Michel de Montmollin: celle d’»aider les Eglises à trouver leur place dans une société sécularisée et individualiste… d’échapper aux intégrismes… qui étouffent la prédication de l’Evangile.»
Le pasteur retraité rappelle l’enjeu d’une telle démarche ecclésiale: «permettre aux hommes et aux femmes de recevoir l’Evangile du Christ au cœur même de leur existence». Cette transmission du kérygme nécessite-t-elle une répétition du Synode 72, 40 ans plus tard? Non, affirme Mgr Fürer. Avis que partage l’ancien président du Conseil synodal fribourgeois, le pasteur Jean-Pierre Rapin. Il se demande s’il «serait utile de provoquer un nouvel élan d’enthousiasme et de susciter de nouveaux espoirs qui n’iraient pas plus loin que les vœux émis par le Synode 72».
Vers une application du Concile Vatican II
Aujourd’hui, l’Eglise en Suisse n’est pas mûre pour un nouveau Synode, reconnaît Mgr Grampa. André Kolly l’a aussi compris. Pragmatique, le journaliste propose d’explorer de nouvelles expressions de vie ecclésiale: «Il faut peut-être chercher aujourd’hui d’autres formes d’intensification de la vie ecclésiale. On a tout ce qu’il faut sur le plan institutionnel, et même trop. Ce sont les qualités de cœur qui font défaut. Quand dans une église on y prêche sans parler aux gens, les gens n’ont plus de raisons d’y revenir!»
Pourtant, le temps presse. Les Eglises institutionnelles souffrent de défections et se vident. Il faut impérativement réveiller de l’oubli les impulsions du Synode 72, invite Mgr Grampa. Comment? «En parcourant l’unique route possible qui est celle de la conversion, de la pleine adhésion à l’Evangile, de l’application cohérente et conséquente du Concile Vatican II».
Le Synode 72 ne s’est-il pas effacé de nos mémoires, faute de n’avoir pas assez assimilé l’enseignement du Concile Vatican II? Cette remarque de l’ancien théologien de la Maison pontificale, le cardinal Georges Cottier, sonne juste. L’oubli auprès des catholiques lui donne raison. Il contraste «avec le retour en force du Concile, dont on ne cesse de découvrir de nouvelles potentialités». Et ne pas accepter le Concile, c’est se fermer au Souffle innovateur de l’Esprit, avec le risque d’enfermer l’Eglise dans un passé sans futur, met en garde Mgr Grampa.
Encadré
Le cardinal Henri Schwery, ancien évêque de Sion, représentait les prêtres du monde enseignant au Synode 72. Il était le modérateur principal du Synode du diocèse de Sion et délégué aux rencontres synodales suisses à Berne.
Le cardinal Georges Cottier, ancien théologien de la Maison pontificale, faisait partie de la délégation diocésaine à l’assemblée interdiocésaine.
Mgr Amédée Grab, ancien évêque de Lausanne, Genève et Fribourg puis de Coire, était modérateur des assemblées interdiocésaines.
Mgr Ivo Fürer, ancien évêque de Saint-Gall, était président de la commission préparatoire interdiocésaine, lors des réunions plénières suisses, ainsi que du Synode 72 du diocèse de Saint-Gall.
Mgr Pier Giacomo Grampa, évêque de Lugano, était l’un des trois modérateurs au Synode diocésain de Lugano, membre de la commission 4 «L’Eglise comme communauté» et de la commission 11 «Formation, culture et loisirs».
Le pasteur retraité Michel de Montmollin, ancien président du Conseil synodal neuchâtelois, était délégué de l’Eglise réformée et évangélique du canton de Neuchâtel.
Le pasteur retraité Jean-Pierre Rufin était observateur. Il occupait alors la présidence du Conseil Synodal de l’Eglise Evangélique Réformée du canton de Fribourg.
François Gross, laïc, ancien rédacteur en chef du quotidien fribourgeois «La Liberté», était membre de la commission 12 «Information et formation».
André Kolly, laïc également, ancien directeur du Centre catholique de radio et télévision (CCRT), était attaché de presse romand du Synode 72. A ce titre, il participait aux séances interdiocésaines et aux séances romandes. Il était aussi correspondant de l’Apic. (apic/ggc)



