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Célibat des prêtres: un lien exclusif à Dieu

La publication du livre «Des profondeurs de nos cœurs» par le cardinal Robert Sarah, avec la participation de Benoît XVI, a suscité de vifs débats au sein de l’Eglise, mais pas seulement. Au-delà de la polémique, nous revenons sur les arguments des deux auteurs en faveur du célibat des prêtres. Dans ce premier article, qui sera suivi d’un second, nous nous penchons sur le texte du pape émérite.

Christophe Herinckx, CathoBel, hebdomadaire Dimanche

Dans sa note introductive à l’ouvrage, Nicolat Diat, l’éditeur responsable, évoque la complémentarité des textes respectifs de Benoît XVI et du cardinal Sarah au sujet du célibat des prêtres. A la lecture du livre, il nous semble toutefois plus approprié de considérer séparément les deux contributions, car elles révèlent des différences non négligeables. Cette semaine, nous nous penchons donc sur le seul texte de Benoît XVI. Dans un texte relativement bref (43 pages), mais d’une grande clarté, précision, densité et profondeur (toutes marques caractérisques du théologien Ratzinger), le pape émérite décrit ce qui semble être, à ses yeux, l’essence du «sacerdoce catholique».«Au fondement de la situation grave dans laquelle se trouve aujourd’hui le sacerdoce», écrit-il, «on trouve un défaut méthodologique dans la réception de l’Ecriture comme Parole de Dieu» (p. 29).

Les prêtres ministres de la Parole?

Quel est le problème qu’évoque ici Benoît XVI? Selon lui, il existe aujourd’hui une compréhension déficiente du sacerdoce chrétien, conséquence d’une rupture établie, à tort, entre le sacerdoce de l’Ancien Testament et les nouveaux ministères qui sont nés dans la première communauté chrétienne. En clair: le culte de l’Ancien Testament, qui se déroulait dans le temple de Jérusalem, aurait été aboli avec l’avènement du Christ. Par conséquent, les apôtres, et à leur suite les évêques et les prêtres, ne seraient pas «vraiment des prêtres», mais des ministres de la Parole, et le culte ne serait pas essentiel à la Nouvelle Alliance – position que le théologien Ratzinger a lui-même défendue au début des années ’70.

Renouvellement du culte

Or, cette interprétation défaillante du sacerdoce viendrait d’une mauvaise interprétation de l’Ancien Testament qui, pour les chrétiens, doit être lu à partir du Christ, qui n’abolit pas mais accomplit l’Ancienne Alliance de Dieu avec Israël. Pour les chrétiens, l’Ancien Testament annonce déjà, de manière voilée, le Mystère pascal de Jésus. (C’est ce qu’indique, par exemple, le récit des pèlerins d’Emmaüs dans l’évangile de Luc: «Commençant par Moïse et par tous les prophètes, (Jésus) leur expliqua dans toutes les Ecritures ce qui le concernait» (Lc. 24, 27)).
Comment ce nouveau culte accomplit-il l’ancien? «Le fait que Jésus se donne lui-même pour toujours comme nourriture lors de la dernière Cène signifie l’anticipation de sa mort et de sa résurrection. Cela signifie la transformation d’un acte de cruauté humaine en un acte d’amour et d’offrande de soi. C’est ainsi que Jésus accomplit le renouvellement fondamental du culte (…) Il transforme le péché des hommes en un acte de pardon et d’amour dans lequel les futurs disciples peuvent entrer en participant à ce que Jésus a institué» (pp. 38-39).

«L’acte cultuel passe désormais par une offrande de la totalité de sa vie dans l’amour»


Et Joseph Ratzinger d’ajouter: «Par la Croix, le corps du Christ devient le nouveau Temple lors de la résurrection. Dans la célébration de l’Eucharistie, l’Eglise et même l’humanité sont sans cesse attirées et impliquées dans ce processus» qui est, dans un «acte unique» don de Dieu aux hommes et «offrande de l’humanité à Dieu» (p. 42).
C’est à partir de l’Eucharistie ainsi comprise – d’une façon très belle et très juste nous semble-t-il – que le pape émérite explique le sacerdoce chrétien, et ce qu’il appelle la «nécessité» du célibat pour les prêtres: «L’acte cultuel passe désormais par une offrande de la totalité de sa vie dans l’amour. Le sacerdoce de Jésus-Christ nous fait entrer dans une vie qui consiste à devenir un avec lui et à renoncer à tout ce qui n’appartient qu’à nous. Tel est le fondement pour les prêtres de la nécessité du célibat» (p. 30).

Nécessité du célibat

Le célibat des prêtres serait apparu très tôt dans l’Eglise primitive, même si, durant le premier millénaire du christianisme, il s’agissait, pour les prêtres, de renoncer aux relations intimes avec leurs épouses. Ce n’est qu’au XIIe siècle que le célibat comme «non-mariage» devint la règle, sanctionnée par le concile de Trente, au XVIe siècle.

Benoît XVI avec son secrétaire Mgr Gänswein en 2010 | Bernard Bovigny

Prenons le temps de lire ce que l’auteur écrit à ce propos: «Dans la conscience commune d’Israël, les prêtres étaient rigoureusement tenus de respecter l’abstinence sexuelle dans les périodes où ils exerçaient le culte et étaient donc en contact avec le mystère divin» (p. 47). «Etant donné que les prêtres de l’Ancien Testament ne devaient se consacrer au culte que durant des périodes déterminées, le mariage et le sacerdoce étaient compatibles. Mais en raison de la célébration eucharistique régulière et souvent même quotidienne, la situation des prêtres de l’Eglise de Jésus-Christ se trouve radicalement changée. Désormais, leur vie entière est en contact avec le mystère divin. Cela exige de leur part l’exclusivité à l’égard de Dieu. Cela exclut par conséquent les autres liens qui, comme le mariage, embrassent toute la vie. De la célébration quotidienne de l’Eucharistie, qui implique un état de service de Dieu permanent, naquit spontanément l’impossibilité d’un lien matrimonial. On peut dire que l’abstinence sexuelle, qui était fonctionnelle, s’est transformée d’elle-même en une abstinence ontologique. Ainsi, sa motivation et sa signification étaient changées de l’intérieur et en profondeur» (pp. 48-49).

Benoît XVI va plus loin que ce que dit la Tradition au sujet du lien entre célibat et sacerdoce ministériel

Voilà donc, en très résumé, l’argumentation qui conduit Benoît XVI à établir le caractère indispensable du célibat pour le sacerdoce, et l’incompatibilité du mariage avec cet état de vie. Qu’en penser? Il est frappant de constater que Benoît XVI va plus loin que ce que dit la Tradition au sujet du lien entre célibat et sacerdoce ministériel (qui se distingue du sacerdoce commun à tous les baptisés, qui sont «prêtres, prophètes et rois», comme l’a déclaré  Vatican II).

Exigence ou convenance?

Le pape Paul VI, dans Sacerdotalis caelibatus (1967), rappelle la valeur spirituelle du célibat, qui est compris comme convenant  particulièrement à l’état de vie du prêtre, de sorte qu’il est maintenu comme «qualité» à requérir concrètement des candidats au sacerdoce (cf. Sacerdotalis caelibatus, n° 15). Par contre, reprenant le concile Vatican II, qui reprend lui-même la Tradition, Paul VI rappelle que la vocation sacerdotale reste distincte «du charisme qui fait choisir le célibat comme état de vie consacrée» (ibid.) Mais surtout, il rappelle que «la virginité ›n’est pas exigée par la nature même du sacerdoce, ainsi que le montrent la pratique de l’Eglise primitive et la tradition des Eglises d’Orient’» (n° 17, cf. Vatican II, Presbyterorum Ordinis, n° 16).

«La mise en place du célibat sacerdotal ne serait pas la conséquence d’un mépris du corps et de la sexualité»

Plusieurs éléments de l’argumentation de Benoît XVI posent question: si le mariage est rejeté pour les prêtres, c’est en particulier en raison de sa dimension sexuelle qu’il estime incompatible avec la relation particulière que le prêtre entretient avec les «mystères sacrés» – même si Benoît XVI déclare que «la mise en place du célibat sacerdotal ne serait pas la conséquence d’un mépris du corps et de la sexualité» (cf. p. 49).

Le prêtre est l’homme de l’eucharistie | Pixabay.com

Le lien matrimonial engage toute la vie au même titre que le sacerdoce

Autre point contestable: si effectivement le lien matrimonial engage toute la vie au même titre que le sacerdoce – d’où l’affirmation d’une incompatibilité entre les deux –, cela devrait impliquer, théo-logiquement, que les personnes mariées ne puissent accéder à la communion avec Dieu, vu leur engagement matrimonial qui apparaît comme quasi-exclusif… Or, l’Eglise invite clairement les fidèles laïcs à participer au mystère pascal du Christ, ce qui est le sens même de la vie baptismale, et à vivre leur mariage, dans toutes ses dimensions, comme participation à l’amour trinitaire. Pourquoi, dès lors, comme c’est le cas pour les prêtres orientaux – y compris catholiques –, le prêtre de l’Eglise latine ne pourrait-il pas, fondamentalement, vivre son union totale au Christ à travers une vie matrimoniale? Ceci dit sans nier qu’il existe une réelle convenance, au sens fort, entre l’état de virginité consacrée et la configuration du prêtre au Christ.
Reste également la question de la compatibilité «pratique», y compris spirituelle, ou non, du sacerdoce et du mariage, ce que nous proposons d’examiner dans un second article, à la lumière du texte du cardinal Robert Sarah. (cath.ch/cathobel/dimanche/ch/mp)

Pour Benoît XVI, l'ordination sacerdotale exige l'exclusivité à l'égard de Dieu | © Gregory Roth
14 février 2020 | 17:00
par redaction
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