«Celui qui montre sa faiblesse devient une proie facile»
La «Maison de la Grâce» accueille juifs, chrétiens et musulmans cherchant de l’aide
Haïfa, 6 janvier 2010 (Apic) Des jeunes jouent au football dans la cour et remarquent à peine la présence d’une visiteuse européenne. Les filles posent pour des photos. Elles veulent voir les clichés et surtout montrer leurs connaissances d’anglais. Ces jeunes paraissent-ils vraiment en manque de confiance et de dignité? Visite à la «Maison de la Grâce» à Haïfa, où la famille Shehade-Bieger propose depuis 27 ans son aide à ceux qui se trouvent en marge de la société: les anciens prisonniers, les drogués, les sans-toit. Un programme de prévention pour enfants et jeunes issus de famille vivant des relations difficiles est également proposé.
La Maison de la Grâce, dont certaines parties des bâtiments sont regroupées autour d’une église et d’une belle cour intérieure, est un peu cachée au milieu du centre ville moderne. Un panneau brun indique le chemin depuis quelques semaines seulement. «Pour pouvoir l’installer, nous avons dû nous battre pendant cinq ans», souligne Jamal Shehade, le fils aîné de la famille. «C’est comme ça en Israël. Lorsque tu es enregistré dans les ordinateurs du gouvernement, c’est bon. Mais le chemin pour y parvenir dure longtemps.»
La famille a dû lutter durant 9 ans pour le petit parc public à la mémoire du fondateur Kamil Shehade (1954-2000). L’autorisation leur est parvenue à la mi-décembre 2009. Jamal affirme que tous exprimaient un profond respect pour son père, «les évêques comme les maires». Après sa mort en 2000, il a fallu du temps pour que les gens comprennent que «Kamil avait éduqué ses cinq enfants dans son esprit». Il n’est pas rare que l’engagement au service de la Maison de la Grâce nécessite des tractations «énergiques». «Dans cette société, celui qui montre sa faiblesse devient une proie facile», affirme Jamal en décrivant les «parcours du combattant» en vue d’obtenir une reconnaissance ou un subside.
Redonner une dignité
Il y a pourtant assez à faire sans ces parties de bras de fer avec l’Etat, par exemple dans l’accompagnement des groupes lancés en 2005, et qui comptent maintenant près de 80 enfants et jeunes. Jamal est fier de présenter les résultats de ce travail. «Beaucoup de ces enfants séchaient les cours et traînaient dans la rue. Le message qu’ils entendaient dans leur famille était: ’Tu ne vaux rien, tu n’es bon à rien.’ Ils sont venus à nous dans cette situation. Mais depuis, beaucoup de choses ont changé.» Les jeunes présents dans la cour lui donnent raison.
Un programme varié leur est proposé. La palette des activités va du sport, comme le football ou le basketball, jusqu’aux tâches ménagères, ainsi que l’assistance, les cours d’ordinateur et les camps d’été. Avec un accompagnement, les groupes de jeunes organisent des expositions de Noël et un bazar de livres scolaires d’occasion.
Les enfants ne doivent se contenter de consommer les offres. «Nous les motivons à coopérer», explique Jamal. Ils donnent des coups de main dans l’école pour handicapés voisine, récoltent des dons, emballent des paquets de nourriture, visitent un orphelinat ou écrivent des cartes de Noël. «Dans ces moments-là, ils sont très motivés et ont un très fort sentiment de valeur personnelle», souligne-t-il en évoquant le développement des garçons et des filles dans les groupes de jeunes. «Ils viennent déjà un quart d’heure avant le début de l’activité, car ils sont impatients».
Le projet d’une Zurichoise et d’un Palestinien
Le projet «Maison de la Grâce» a débuté dans l’appartement privé du Palestinien Kamil Shehade et de son épouse, la Zurichoise Agnes Shehade-Bieger. Peu après leur mariage, ils y ont accueilli deux anciens détenus. C’était le début de la première initiative de réhabilitation pour anciens prisonniers dans le pays. En 1982, leur œuvre d’entraide sociale s’installe dans l’église abandonnée de l’archidiocèse greco-catholique melkite à Haïfa. Durant ses 27 ans d’existence, la Maison de la Grâce – tout comme ses fondateurs – a été distinguée à plusieurs reprises, notamment en 1990 avec la plus haute distinction donnée en Israël pour le travail bénévole.
Les programmes, qui se sont développés depuis la fondation de l’oeuvre, sont très diversifiés et s’adaptent sans cesse à l’évolution des besoins. Aujourd’hui tout comme autrefois, les anciens détenus ont leur place dans la Maison de la Grâce, en vue de les préparer à la réinsertion dans la société et d’éviter de retomber dans la criminalité. Sept lits sont à disposition pour ce programme, et six sont actuellement occupés. Pendant la journée se joignent d’autres prisonniers qui accomplissent par ce travail leur période de sursis.
Le soutien aux femmes et aux filles en situation de détresse – qui a constitué jusqu’en 1993 un des piliers du travail social de la Maison de la Grâce – a été arrêté lorsqu’il y avait des places d’accueil en nombre suffisant dans d’autres institutions. Un autre but de l’établissement depuis 14 ans, l’accueil des sans-toit, vient d’être interrompu en raison des difficultés de négociation avec la municipalité. Et pourtant, il n’est pas possible de venir à bout des demandes de familles dans le besoin. «Nous venons en aide à près de 450 familles qui vivent en dessous du seuil de pauvreté», souligne Jamal. Leur situation empire sans cesse, autant en raison de la situation politique du pays que de la crise économique mondiale.
Chacun, qu’il soit juif, chrétien ou musulman, est bienvenu dans la Maison de la Grâce. Même si une aide concrète n’est pas possible dans certains cas – les moyens à disposition sont tout simplement limités. Jamal Shehade l’affirme: «Chez nous, tout être humain rencontre le respect, aussi longtemps qu’il nous accorde le respect.»
Site internet: www.house-grace.org
Avis aux rédactions: Des photos sur ce reportage peuvent être commandées à l’adresse kipa@kipa-apic.ch. Prix: 80 frs la première, 60 frs les suivantes.
Encadré:
Aussi atteints par la crise économique mondiale
La Maison de la Grâce tourne avec un budget annuel situé entre 300 et 400’000 francs. Près de 90% de ce montant provient de l’étranger. «Nous recevons surtout des dons de la Suisse et de l’Allemagne, mais également des Etats-Unis et du Canada», explique Jamal Shehade. Mais la crise économique mondiale frappe durement la Maison de la Grâce. «Les dons ont fortement reculé en 2009. D’environ 45%.» Pour l’institution, cela se traduit par des coupes claires dans le budget du personnel. Il n’a plus été possible de garder la cuisinière, et le temps de travail des 12 autres collaborateurs a été réduit. Les activités bénévoles ont repris de l’importance.
Lors du décès de son père Kamil, le fondateur de la Maison de la Grâce, beaucoup de contacts avec des instances officielles ont d’abord été difficiles, affirme Jamal. Il a fallu du temps pour les rétablir. En les dons ne sont pas très courants en Israël, même si un changement est en train de s’opérer lentement. De plus, beaucoup d’institutions travaillent pour elles mêmes dans le pays, et les concertations sont plutôt rares. Une difficulté supplémentaire, selon Jamal, réside dans le fait que les donateurs potentiels sont de plus en plus sollicités par toutes sortes d’institutions. La famille Shehade espère cependant une amélioration des soutiens grâce à la récente visite du ministre de l’assistance publique et des services sociaux.
De Suisse, la Maison de la Grâce reçoit entre autres une aide financière de l’Association suisse pour la Terre sainte (site internet: www.shlv.ch)
(apic/ak/bb)



