Ces paysans qui voulaient chasser les étrangers

Il y a tout juste cent ans, la révolte des Boxers secouait le monde. Au cri de guerre «soutenons la dynastie des Qing, abattons les étrangers», des dizaines de milliers de paysans chinois pratiquant un art martial censé les rendre immortels assiégèrent durant deux mois les légations occidentales de Pékin. Leur soulèvement spontané se fit écraser – dans le sang – par les troupes alliées.

Le siège de Pékin de l’été 1900 a marqué les esprits de l’époque et mobilisé l’opinion internationale. 150 étrangers et 4000 chrétiens chinois périrent, de faim pour la plupart, avant l’arrivée des secours. L’Europe y a vu la confirmation du «péril jaune»: un déferlement de Chinois superstitieux submergeant la civilisation occidentale retranchée en ses murailles. Hollywood s’est chargé d’en dresser le tableau.

hommage aux paysans

Les communistes chinois en ont fait de leur côté un épisode révolutionnaire de grande importance, justifiant le rôle incontournable des masses paysannes pour s’emparer du pouvoir. Pour eux, les Boxers n’étaient que des patriotes voulant se débarrasser des envahisseurs. La thèse officielle, élaboréée dès les années 1930, parle d’un mouvement anti-impérialiste et anticolonialiste.

Les historiens chinois ont pourtant eux-mêmes autre chose à proposer que la propagande servie par les médias chinois. Ils étaient réunis, il y a une quinzaine de jours, avec 150 autres chercheurs venus de divers pays pour un colloque sur le centenaire des Boxers à l’Université de Jinan, dans la province du Shandong, à l’est du pays, le berceau du mouvement. Organisée, par hasard, dix jours après la cérémonie du Vatican, la réunion a failli mal tourner dès son discours inaugural: «Un historien chinois très influent s’est d’abord lancé dans un plaidoyer anticatholique enflammé, reprenant les vieilles histoires de prêtres violeurs», raconte la sinologue française Marianne Bastide, qui a fait le déplacement de Jinan. «Ses envolées antipapistes n’ont pas recueilli un flot d’applaudissements. Cela ne correspondait absolument pas à l’atmosphère de la réunion, mais il fallait qu’il le fasse».

Contre la modernité

En privé, les historins reconnaissent volontiers aujourd’hui que les choses étaient beaucoup moins simples que ne le présente le parti. Le caractère anti-impérialiste du soulèvement n’est pas remis en question. Par contre, la nature de l’affrontement avec les chrétiens n’avait rien de révolutionnaire selon les scientifiques, mais correspondait à une réaction traditionaliste et antimoderniste.

Beaucoup de communautés villageoises se plaignaient, en effet, des Eglises qui accueillaient des bandits sans distinction et pratiquaient des conversions de masse en échange de nourriture. Dans plusieurs régions toutefois, la coexistence pacifique entre bouddhistes et chrétiens a subsisté durant toute l’année 1900. Et seul le Nord s’est enflammé, alors que la majorité des chrétiens chinois vivait dans le sud du pays. «Des historiens chinois comparent l’antagonisme entre Boxers et chrétiens à celui qui existe actuellement entre Chinois d’ethnie Han et les minorités ethniques du pays, poursuit Marianne Bastide. Il est question de différence de coutumes, mais plus d’anticolonialisme».

Un plan de dépeçage?

Pékin a longtemps affirmé que les Boxers ont empêché les huit puissances alliées (France, Angleterre, Allemagne, Italie, Autriche, Russie, Etats-Unis, Japon) de dépecer la Chine en 1900. Un tel plan n’est pourtant attesté par aucun document. A présent, les historiens estiment au contraire que le principal danger d’éclatement de l’empire provenait d’une menace non pas extérieure, mais intérieure: face au déferlement de violence contre les étrangers dans le nord de la Chine, les élites du Sud, plus riches et plus ouvertes, s’interrogeaient sur l’utilité d’un gouvernement impérial dépassé par les événements. (apic/lib/fk/pr)

5 novembre 2000 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 2  min.
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