Barbara Mancuso, coordinatrice de la pastorale de la santé, à g., et la diacre Anne-Sylvie Martin | © Lucienne Bittar
Suisse

Ces 'visivoles' qui veulent «partager le pain» avec les malades

Ils sont une trentaine, des alentours de Lausanne, à se former à l’accompagnement des personnes âgées ou en fin de vie, en relation avec les Églises. Un engagement bénévole particulièrement complexe, la fin de vie menant chacun au bord de ses fragilités ultimes. Récit d’une soirée.

«Les questions de vie et de mort sont au centre de nos existences. Pourtant les gens ont souvent peur de parler de la mort.» Catéchiste dans le canton de Vaud, Manuela Capelli, 63 ans, a été touchée par plusieurs deuils ces dernières années. À la suite de cette expérience, elle a décidé de suivre ce parcours, comme elle le raconte à cath.ch. «J’ai accompagné en leur fin de vie ma grand-maman de cœur et mon papa, qui est décédé à la maison. Je me sens prête aujourd’hui à aider d’autres personnes âgée ou malades, surtout si elles sont seules. On n’est pas fait pour vivre seuls.»

Les profils sont variés. Parmi les participants, il y a des proches-aidants qui veulent acquérir une boîte à outils et trouver du sens à leur mission, des personnes désireuses de créer dans leur paroisse un groupe d’accompagnement, ou encore des anciens professionnels de la santé qui arrivent à la retraite et veulent s’engager bénévolement.

Prendre le temps

Manuela Capelli, future bénévole auprès des personnes âgées | © Lucienne Bittar

Le réseau des visiteurs bénévoles de personnes âgées ou malades, à domicile ou en EMS, mis en place par les Églises catholique et réformée du canton de Vaud, ne cesse de s’étoffer. Ce 26 février 2026, une trentaine de personnes, des femmes principalement, assistent à la soirée Mort et fin de vie: vivre ses valeurs jusqu’au bout proposée aux futurs visiteurs bénévoles. La nouvelle formation, dispensée en sept modules, a débuté à Lausanne un mois plus tôt. Elle les mènera, peut-être, à un engagement concret. À l’issue du parcours, elles seront libres, en effet, de rejoindre ou pas le groupe «Visivole» de leur région (voir encadré).

Manuela envisage ainsi d’intégrer le groupe ›Visivole’ de Lausanne, pour se tenir à l’écoute de ces personnes vulnérable, les réconforter, les promener. «Le plus important, c’est de prendre du temps pour elles. Cela demande de la patience. Il faut aussi être prêt au contact tactile, à les serrer dans les bras, et parfois même les laver.»

Une formation à la tolérance

Judith Blanc, ancienne employée à Radio Maria aujourd’hui à la retraite, est elle aussi habitée par la fin de vie de sa mère, six ans auparavant, vécue intensément en famille. Aujourd’hui, c’est son père âgé de 92 ans qu’elle veut soutenir, ainsi que d’autres personnes malades. «Être confronté à ces réalité rend forcément plus tolérant. J’ai beaucoup apprécié l’intervention du médecin Marc-Antoine Bornet (le 5 février 2026), partage-t-elle. Il nous a confié comment son opinion par rapport à l’euthanasie ou le suicide assisté avait évolué avec l’expérience.»

Alexia Debuffet, 53 ans, bibliothécaire dans un hôpital, n’envisage pas pour sa part de devenir ›visivole’. Elle suit cette formation pour devenir accompagnatrice de parents de bébés très prématurés, une épreuve de vie qu’elle a elle-même traversée. «Ce parcours permet d’acquérir des connaissances pour venir en aide à toute personne en situation de vulnérabilité, et pas seulement à celles qui seraient malades, estime-t-elle. Les parents d’enfants prématurés se posent souvent de nombreuses questions et n’acceptent pas forcément leur situation. Les accompagner, c’est un exercice de patience, de tolérance, d’écoute, de validation, et ce n’est pas facile.»

Partager le pain

Ce 26 février, les participants sont venues écouter et échanger avec la diacre réformée Anne-Sylvie Martin, aumônière à l’hôpital de Rennaz depuis 10 ans et présidente de la Commission d’éthique clinique de l’Hôpital Riviera-Chablais. Après un temps de prières entrecoupées de silence, Anne-Sylvie Martin lance la réflexion: «C’est quoi accompagner pour vous? Dites-moi les verbes qui vous viennent spontanément à l’esprit.»

La formation œcuménique 2026 pour les futurs visiteurs bénévoles dans le canton de Vaud attire du monde | © Lucienne Bittar

Ils sont légion: tenir la main, réconforter, marcher avec, épauler, écouter, partager… «C’est un panel de vision, fait-elle remarquer, qui fait appel à la présence, au sens, au soutien, au réconfort. Pour ma part, j’aime revenir à sa signification étymologique. Accompagner vient du latin ad (vers, rapprochement) et de companio (compagnon), formé de cum («avec») et panis («pain»). C’est se joindre à quelqu’un pour partager le pain. Pour partager l’essentiel donc.»

«Il n’est pas facile de mourir»

Forte de son expérience d’aumônière, et à force d’exemples touchants, Anne-Sylvie Martin souligne combien «il n’est pas facile de mourir». La fin de vie s’accompagne souvent de souffrance physique, psychique et spirituelle. À l’annonce de l’approche de leur fin, de leur maladie incurable et douloureuse, certains malades remettent en doute leur convictions religieuses, expriment des colères contre Dieu ou des peurs profondes face à l’inconnu de leur destination, voire face à l’enfer. «Cela fait mal au cœur quand ils disent ne plus croire en un Dieu bon.» Il y a aussi souvent du déni au départ, une manière pour l’esprit de se protéger face à ce qui est momentanément inenvisageable. Parfois même l’acceptation tarde.

«Nous volons vers les malades»
À l’oreille, ›Visivole’ sonne comme une contraction de visiteur et de bénévole. Mais sa signification tient en sus de la poésie. «J’étais coordinatrice du premier groupe qui s’est formé à Morges et nous cherchions un nom, explique à cath.ch Barbara Mancuso, de la pastorale catholique de la santé. Nous avons choisi ›Visivole’, car nous sommes visibles et nous volons vers les malades.»

Comment réagir en tant que bénévole? Il faut toujours se souvenir, que «cette personne est dans une grande fragilité, à la fois de corps, d’âme et d’esprit». Puis il est nécessaire de «soulager au maximum tous les symptômes physiques», conseille l’intervenante, «pour qu’ensuite «petit à petit, l’esprit, peut-être, puisse se libérer».  L’essentiel aussi est de s’en tenir à une écoute active, sans jugement. Il s’agit de respecter le rythme de l’accompagné, de rester ouvert à ses dires, même s’ils heurtent nos sensibilités ou convictions, et d’aider le malade à explorer ses ressources.

L’ultime facette de leur personnalité

C’est au patient de trouver du sens à ce qu’il traverse, de reconstruire sa nouvelle réalité. Certains d’entre eux sont d’ailleurs animés par la soif de vivre en conformité avec leurs valeurs jusqu’au bout, témoigne l’aumônière d’hôpital. Lors de ces derniers moments, «l’ultime facette de leur personnalité» se dévoile.

«J’ai rencontré dernièrement un homme qui a tenu à reconstituer un train de collection que son grand-père lui avait offert et qui était resté dans sa cave. Il a ensuite commandé les pièces manquantes, puis il a montré à son petit-fils comment jouer avec et ils ont passé 12 heures dessus ensemble. Un moment de complicité et de transmission inoubliable.»

Soins palliatifs ou/et suicide assisté

Comme le titre du module l’indique, la question des soins palliatifs et du suicide assisté a ensuite occupé le reste de la soirée. Anne-Sylvie Martin souligne deux évolutions heureuses. Tout d’abord, le recul des tensions entre les médecins, les patients et les familles (ce ne sont plus les médecins qui décident seuls lors de ces choix cruciaux), avec un nouveau respect pour les directives anticipées.

Cette réalité est d’autant plus importante que «le plus souvent, les gens meurent à l’hôpital. Il est très rare que la mort advienne sans qu’il ait fallu prendre des décisions médicales, par exemple suspendre une chimiothérapie ou augmenter les doses de morphine pour soulager la douleur, ce qui peut accélérer la mort.»

Ensuite, affirme l’aumônière, l’affrontement entre les tenants des soins palliatifs et ceux du suicide assisté perd en intensité. Aujourd’hui on assiste à des collaborations entre ces deux fronts, témoigne-t-elle, même dans des hôpitaux de soins palliatifs. Selon elle, la présidente actuelle d’EXIT, Gabriela Jaunin, n’a pas l’esprit militant de son prédécesseur, le médecin Jérôme Sobel. Elle serait plus ouverte au dialogue.

Le droit à l’abstention

«Personnellement, je n’ai encore jamais dû affronter une demande d’accompagnement avec Exit, souligne la présidente de la Commission d’éthique clinique de l’Hôpital Riviera-Chablais. Et j’en suis heureuse, car, en tant qu’aumônière, ce n’est pas là ma vocation.»

«Si cela vous arrive, avertit-elle à l’intention de l’assistance, rappelez-vous qu’en tant que bénévole vous n’êtes en aucun cas tenu de le faire, même de manière passive, comme spectateur. Vous avez le droit de vous retirer. (…) Les bénévoles sont des gens de bonne volonté. Gardez cette volonté intacte en prenant soin de vous!», lance-t-elle. Car il ne faut pas sous-estimer la charge émotionnelle qu’un accompagnement au suicide représente. Et d’encourager chacun à partager ses préoccupations avec un superviseur ou avec son  équipe Visivole.

«Avec les questions éthiques, on marche sur une ligne de crête, Il n’y a pas de réponses toutes faites à nos questionnements.» (cath.ch/lb)

Un réseau en croissance
Depuis plusieurs années, le département de la pastorale des milieux de la santé de l’Église catholique (ECVD) et le service cantonal santé et solidarité de l’Église réformée (EERV) proposent un parcours de formation œcuménique, gratuit et ouvert à tous,  destiné aux visiteurs bénévoles à domicile ou en EMS.
Organisé en sept modules, il aborde divers thèmes, tels que l’accompagnement spirituel et religieux, l’écoute active, la communication avec des personnes désorientées, la gestion des émotions, la relation d’aide, ainsi que des aspects plus concrets tels que les soins palliatifs, les enjeux médicaux et éthiques, et les spécificités de la visite auprès des personnes atteintes de troubles cognitifs ou en fin de vie.
«Cela permet aux participants de développer non seulement des compétences techniques et relationnelles, mais aussi d’intégrer des notions spirituelles et éthiques, indispensables dans le cadre de la pastorale de la santé. L’objectif est que les bénévoles puissent offrir une présence apaisante et bienveillante aux personnes visitées», explique Barbara Mancuso, coordinatrice ›Visivole’.
Les groupes ›Visivoles’ sont rattachés aux zones d’aumônerie de La Côte, du Haut-Léman, du Grand-Lausanne et du Nord-Broye, souligne Giampiero Gullo, responsable du département santé de l’ECVD. Ce sont aussi des lieux de partage, d’accompagnement et d’apprentissage continu. «Le but est de grandir ensemble», lance Barbara Mancuso. Qui ajoute: «Nous assurons un suivi parce qu’en tant qu’institutions, nous nous portons garants que ces bénévoles disposent d’une certaine formation, qu’ils sauront, par exemple, comment approcher une personne qui a des difficultés de communication suite à une maladie neurodégénérative. Et qu’ils respecteront la confidentialité qui s’impose.» LB

Barbara Mancuso, coordinatrice de la pastorale de la santé, à g., et la diacre Anne-Sylvie Martin | © Lucienne Bittar
5 mars 2026 | 17:00
par Lucienne Bittar
Temps de lecture : env. 7  min.
Partagez!