«Cette initiative instrumentalise la religion à des fins politiques»
Berne: Le Conseil suisse des religions rejette résolument l’initiative contre les minarets
Berne, 2 septembre 2009 (Apic) Le Conseil suisse des religions (SCR), qui regroupe les principales organisations juives, chrétiennes et musulmanes de Suisse, a «résolument» rejeté mercredi l’initiative populaire «contre la construction de minarets».
Cette initiative islamophobe a été lancée au printemps 2007 par des membres de l’UDC (Union démocratique du Centre) et de l’UDF (Union démocratique fédérale) regroupés au sein du «Comité d’Egerkingen» (*). Selon des responsables du SCR interrogés par l’Apic, certains membres de l’UDC sont «plutôt mal à l’aise» avec cette initiative qui a un arrière-plan «très idéologique».
Lors d’une conférence de presse le 2 septembre à Berne, les représentants de la Conférence des évêques suisses (CES), du Conseil de la Fédération des Eglises protestantes de Suisse (FEPS), de la Fédération suisse des communautés israélites (FSCI) et de la Coordination des Organisations islamiques suisses (COIS) ont été unanimes: cette initiative populaire, qui sera soumise au vote du peuple suisse le 29 novembre prochain, «instrumentalise la religion à des fins politiques».
«Cette initiative suscite méfiance et division au sein de la population…»
«Cette initiative suscite méfiance et division au sein de la population… Plutôt que de miser sur l’exclusion, le SCR (**) appelle à promouvoir activement l’intégration des communautés islamiques en Suisse par des mesures concrètes», a souligné son président, Thomas Wipf. Président du Conseil de la FEPS, le pasteur Wipf a rappelé que c’est la première fois depuis la fondation du SCR en 2006 qu’un organe national composé de juifs, de chrétiens et de musulmans publie un document commun sur un projet de votation. Il le fait pour contrer les tendances islamophobes qui risquent de se développer si on ne milite pas pour une cohabitation des religions «en paix et en liberté».
Pour les adversaires de l’initiative, la diversité culturelle est une caractéristique de l’identité suisse et elle fait la force de la Suisse. Les libertés et les droits garantis par la Constitution fédérale constituent le fondement d’une cohabitation pacifique et empreinte de respect entre les adeptes de différentes religions et cultures en Suisse. «Tous ont, dans ce pays, le droit de vivre leur foi au grand jour, dans les limites de l’ordre public. Ce droit inclut aussi la construction des édifices religieux propres à chaque religion. Ces constructions requièrent une planification à long terme à laquelle la population locale est associée», affirme le SCR.
Situation des chrétiens et des juifs préoccupante dans certains pays musulmans
La situation des minorités chrétiennes et juives est préoccupante dans certains pays musulmans, a reconnu Thomas Wipf, et elle préoccupe également les Eglises et les communautés religieuses en Suisse. «Le SCR est cependant fermement convaincu que l’injustice dans d’autres pays ne saurait être compensée par l’injustice en Suisse… La symétrie dans l’injustice n’est nullement une solution, car la Suisse est un Etat de droit». D’autre part, a-t-il précisé, si on doit être vigilant que les communautés musulmanes ne mélangent pas la religion avec la politique, la grande majorité de ceux qui vivent en Suisse «ne sont pas des extrémistes: ils voient la mosquée comme un lieu de prière, pas un symbole de pouvoir politique».
Au nom de la Fédération suisse des communautés israélites (FSCI), son président Herbert Winter est clairement d’avis que l’initiative contre les minarets «bafoue la liberté de religion garantie par la Constitution et met en danger la paix religieuse en Suisse». Mais le président de la FSCI dit aussi prendre au sérieux les craintes nourries par une partie de la population de voir apparaître des sociétés parallèles. «Mais une interdiction de construire des minarets ne saurait y apporter de réponse judicieuse… Une bonne intégration sur la durée est une solution beaucoup plus efficace». Il estime toutefois qu’il faut être attentif aux messages transmis dans les églises, mosquées et synagogues si les idées qui y sont répandues allaient «à l’encontre de notre Etat de droit». Il est clair pour lui que la religion ne doit pas être détournée à des fins politiques.
Droit de chaque individu de se convertir sans subir de menace ni de préjudice
Président de la Conférence des évêques suisses, Mgr Kurt Koch est du même avis: les minarets doivent être compris comme des signes d’identité religieuse, et on ne doit pas y rattacher de messages politiques. «C’est pourquoi il faut exiger de toutes les communautés religieuses qu’elles reconnaissent la liberté de religion comme la base des droits de l’homme, et cela inclut forcément aussi le droit de chaque individu de se convertir sans subir de menace ni de préjudice». Pour l’évêque de Bâle, l’initiative contre les minarets ne saurait résoudre les problèmes qui se posent, mais ne ferait que les aggraver, et mettrait en danger la paix religieuse en Suisse.
Pour le Conseil suisse des religions, la liberté de religion est un droit fondamental universel. C’est pourquoi le SCR exerce aussi une influence sur des situations de discrimination religieuse dans d’autres pays. Avec la prise de position qu’il a présentée mercredi à Berne, le SCR appelle les communautés religieuses de Suisse à donner l’exemple de la cohabitation «en paix et en liberté» et à montrer comment on peut confronter sur un ton sérieux et respectueux des convictions et des opinions divergentes.
Interrogé sur la formation à la réalité suisse des imams que l’on trouve dans les mosquées du pays, Farhad Afshar, président de la COIS, est partisan d’une formation donnée en Suisse: trop souvent, des imams qui viennent de l’étranger ne connaissent ni la langue ni la culture, ce qui provoque des incidents. «La formation des imams doit se faire dans une des langues nationales, avec l’apprentissage des codes de la vie en Suisse». Finalement, si la communauté musulmane en tant que telle se fait discrète dans le débat lancé par cette initiative anti-minarets, c’est parce que «ce n’est pas une ’affaire musulmane’, mais bien plus une question de liberté religieuse qui concerne toutes les communautés religieuses en Suisse». JB
La prise de position «Pour une cohabitation des religions dans la paix et la liberté» est disponible sur le site www.conseildesreligions.ch .
(*) Au sein du Comité d’initiative, on trouve essentiellement des politiciens de l’UDC alémanique, et quelques uns de Suisse romande, dont le conseiller national UDC valaisan Oskar Freysinger, et le député UDC au Grand Conseil vaudois Eric Bonjour. Même constatation au sein du Comité de soutien, où l’on trouve le conseiller national UDC jurassien Dominique Baettig, les conseiller nationaux UDC vaudois Guy Parmelin et Pierre-François Veillon, ainsi que leur ex-collègue au Conseil national Jean Fattebert, les députés UDC au Grand Conseil vaudois François Brélaz et Michaël Buffat, et le conseiller national UDC fribourgeois Jean-François Rime.
(**) Le Conseil suisse des religions SCR a été fondé le 15 mai 2006. Il est composé de personnalités dirigeantes de la Conférence des évêques suisses, du Conseil de la Fédération des Églises protestantes de Suisse, de l’Église catholique chrétienne de Suisse, des Églises orthodoxes de Suisse (représentées par le Patriarcat œcuménique), de la Fédération suisse des communautés israélites et des Organisations islamiques de Suisse. Il veut contribuer à établir la confiance entre les communautés religieuses et à promouvoir la paix religieuse. Le Conseil des religions est actuellement sous la présidence du pasteur Thomas Wipf, Président du Conseil de la Fédération des Églises protestantes de Suisse FEPS. (apic/be)



