Suisse

Ch. Rutishauser explique le refus du pape sur les 'viri probati'

Le synode sur l’Amazonie avait suggéré l’ordination sacerdotale d’hommes mariés (viri probati). Mais le pape François n’a pas donné suite à cette attente. Pour lui, comme il l’a expliqué dans une note récemment publiée dans la Civilta cattolica, le discernement nécessaire n’était pas atteint. Le Père Christian Rutishauser, provincial des jésuites de Suisse, revient pour kath.ch sur cette notion de discernement.

Raphael Rauch, kath.ch, traduction et adaptation Maurice Page

Le numéro de septembre 2020 de la revue jésuite Civiltà Cattolica publie une note personnelle du pape François dans laquelle il explique son «non» à l’ordination de viri probati. Une large majorité au synode sur l’Amazonie avait demandé que des hommes éprouvés (viri probati) c’est-à-dire des hommes mariés ayant une profession civile, puissent être ordonnés prêtres. Mais dans son exhortation apostolique post-synodale Querida Amazonia, parue en février 2020, le pape François n’avait pas donné suite à cette requête.

Il a expliqué ce refus en invoquant un manque de ‘discernement’. Ce processus est une des bases de la spiritualité et de la pratique des jésuites. Le Père Christian Rutishauser, provincial des jésuites de Suisse, a développé pour kath.ch cette notion de discernement des esprits qui allie à la fois le rationnel et le spirituel, l’institutionnel et le personnel.  

Pourquoi le pape François n’a-t-il pas suivi l’opinion majoritaire du synode sur l’ordination d’hommes mariés?
Christian Rutishauser: Le pape a écouté les votes du synode sur l’Amazonie et a vu l’opinion majoritaire. Lors de la rédaction du document final, il a certainement à nouveau pesé les votes synodaux, les a comparés avec des voix extérieures au synode, et a également considéré les questions de mise en œuvre, la situation générale, etc. Une telle évaluation lui appartient lorsqu’il rédige un document.

«Il ne s’agit pas de décisions de la majorité auxquelles la minorité doit se soumettre»

Le pape François écrit dans sa note qu’il n’y a pas eu de discernement. Qu’est-ce que cela signifie?
François souligne que le synode n’est pas un parlement démocratique. En fin de compte, il ne s’agit pas de décisions de la majorité auxquelles la minorité doit se soumettre. Le synode doit rechercher la volonté de Dieu sur certaines questions. Il s’agit de trouver le plus grand consensus possible, et surtout de s’assurer qu’au final l’un ne l’emporte pas sur l’autre. Le pape exhorte tous les groupes à trouver une entente avec l’autre partie, car l’unité de l’Église est en jeu.

L’Eglise doit tenir compte de la cosmovision particulière des populations indigènes | © Jacques Berset

Il s’agit néanmoins, de réformes.
Cela nécessite bien sûr des débats ouverts et libres. François les apprécie et les encourage. Il a ainsi créé un climat qui ne va pas de soi au sein de la direction de l’Église. Mais il semble avoir l’impression que les différentes convictions s’affrontent encore – sans qu’il y ait une compréhension mutuelle plus profonde.  

Pourquoi le «discernement des esprits» est-il si important pour les jésuites?
La question de savoir comment l’être humain en tant qu’individu doit façonner sa vie et comment l’Eglise en tant que communauté doit agir est au centre de la spiritualité jésuite. Il existe certes des règles et des normes générales, mais la vie est si diverse qu’il y a toujours différentes possibilités de les interpréter. Parfois, une règle, lorsqu’elle est appliquée littéralement, produit même le contraire de ce qui est prévu.

Quand le discernement des esprits est-il accompli? Peut-on le peser intellectuellement, ou le pape a-t-il plutôt interrogé son sentiment, son intuition?
Ceux qui opposent la raison et l’intellect aux sentiments et aux émotions n’ont rien compris au discernement des esprits. Il n’y a qu’un seul Dieu et un seul Esprit Saint, comme l’explique en détail Paul dans son Epître aux Corinthiens. Cet unique Esprit de Dieu agit sur différents types de personnes. Ce n’est pas le moyen qui est décisif – que ce soit la tête ou le ventre – mais le fait qu’il serve à construire l’Eglise, pour le bien des gens, pour la sauvegarde  de la création.

«Ceux qui opposent la raison et l’intellect aux sentiments et aux émotions n’ont rien compris au discernement des esprits»

Le ‘discernement des esprits’ n’est-il pas qu’un prétexte pour remettre à plus tard un sujet délicat dans la vie de l’Eglise?
Tout peut toujours être pris comme excuse. C’est de la lâcheté. Mais le pape François n’est vraiment pas un lâche. Il essaie d’écouter l’Esprit de Dieu et c’est pourquoi il est charismatique. En ce sens, tout le monde dans l’Église devrait être charismatique.
Cela signifie reconnaître que non seulement je suis moi-même conduit par l’Esprit de Dieu, mais aussi la personne qui a une opinion contraire. Puis commence la confrontation, qui prend du temps jusqu’à ce que la grâce en découle. Être en chemin spirituellement signifie prendre plus de temps pour écouter plus attentivement.

Les jésuites défendent le jésuite François. Pour eux son attitude est cohérente. D’autres disent: «Il est parfois comme ceci, parfois comme cela.» La pensée jésuite est-elle trop complexe?
La pensée jésuite n’est pas compliquée. Mais elle exige la prière et la méditation. Seul celui qui s’interroge encore et encore sur la volonté de Dieu se familiarise avec le «discernement des esprits». Sans une attitude contemplative et vigilante, sans une formation de la conscience à partir de l’Évangile et de la science, les grandes décisions ne peuvent être prises de manière spirituelle.

«Il y a toujours une lutte de pouvoir et une querelle sur des questions de foi.»

Je crois que c’est exactement pour cela que le pape pense que l’Eglise n’est pas mûre pour certains changements. Il a l’impression qu’il y a toujours une lutte de pouvoir et une querelle sur des questions de foi. Mais il s’agit de traiter, à partir de la foi, des questions d’une manière adaptée à la situation et aux personnes.

Comment un jeune jésuite apprend-il ce ‘discernement des esprits’?
Chez nous, les jésuites, le discernement spirituel appartient à notre ADN. À chaque prière appartient le silence, le recueillement, pour regarder la réalité de la vie à la lumière de Dieu, pour écouter les autres opinions devant Dieu. Au noviciat, cette discipline spirituelle est pratiquée de manière intensive et méthodique pendant deux ans.
En fin de compte, tout dépend si un style de vie contemplatif est cultivé après la formation. L’ordre des jésuites offre un cadre à cet effet. On ne peut imposer à personne une direction spirituelle.

Comment la question des viri probati va-t-elle se poursuivre?
Je ne peux pas le dire. Je pense personnellement que le moment est venu. Le pape François arrive à une conclusion différente. Je le respecte. Je suis convaincu que la question de l’accès au sacerdoce doit être abordée de manière fondamentale. Sinon, les opérations de pompiers ne feront que se succéder. Cela n’a rien à voir avec la conduite du Saint-Esprit. Une vision spirituelle est plus large et plus profonde. (cath.ch/kath.ch/rr/mp)

Le Père Christian Rutishauser est le provincial des jésuites de Suisse | © Vera Rütimann
9 septembre 2020 | 17:00
par redaction
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