«Chaque jour, les militaires tuent des civils»

Indonésie: Les chrétiens de Papouasie dénoncent la répression grandissante

Djakarta, 24 février 2011 (Apic) Les responsables de plusieurs Eglises protestantes des provinces indonésiennes de Papouasie (1) ont demandé à la Commission nationale des droits de l’homme (Komnas HAM) en Indonésie de servir de médiateur pour des négociations «en urgence» entre les populations papoues et le gouvernement central indonésien. «En tant que pasteurs, nous nous devons d’être l’écho de la voix des Papous. Chaque jour, les militaires tuent des civils», a déclaré la semaine dernière à Djakarta le président de la Christian Tabernacle Church (KINGMI), le Rév. Benny Giay.

«Nous prions la commission de mettre en place de toute urgence un dialogue respectueux et sans aucune restriction entre le gouvernement et la Papouasie, en raison de l’aggravation de la situation», a lancé le Rév. Benny Giay, également à la tête du Synode des Eglises chrétiennes de Papouasie. Le pasteur s’exprimait lors d’une conférence de presse organisée par la Komnas HAM à Djakarta le 17 février dernier.

Le Rév. Giay a dénoncé à cette occasion le statut d’autonomie spéciale qui régit les provinces de Papouasie (2). Censé permettre le développement des peuples aborigènes et de leur culture, ce système, dit-il, les a livrés à l’oppression, à la marginalisation et à l’injustice. «Nous rejetons le statut d’autonomie spéciale pour la Papouasie, et par voie de conséquence le MRP (Conseil des peuples papous) qui doit être dissous», a précisé le pasteur, expliquant que «l’autonomie spéciale n’avait pas agi en faveur des Papous mais seulement des nouveaux arrivants».

La Papouasie Occidentale, la région la plus pauvre de l’Indonésie

Considérée comme la région la plus pauvre de l’Indonésie, la Papouasie Occidentale (ex-Irian Jaya) se démarque très nettement des autres provinces du pays par ses composantes ethniques et religieuses.

Peuplée à plus de 74 % de populations aborigènes malgré l’afflux récent de «colons» venus des autres îles, elle est majoritairement chrétienne (surtout protestante), au sein du premier pays musulman au monde. Annexée à l’Indonésie en 1969 après un référendum contesté, la région est toujours sous le contrôle de l’armée en raison de revendications indépendantistes endémiques.

Les Eglises sont devenues les porte-parole des populations autochtones

Dans ce contexte, les Eglises catholique et protestantes sont devenues progressivement les porte-parole des populations autochtones, un soutien qui s’est accentué ces derniers mois, à la suite de la multiplication des exactions des militaires contre les civils.

C’est toutefois un décret du ministère de l’Intérieur indonésien daté du 13 janvier dernier qui a mis le feu aux poudres, en autorisant les non-Papous à devenir membres du Conseil des peuples papous (Majelis Rakyat Papua, MRP), l’institution représentative des populations autochtones.

Depuis des années, les Papous dénoncent le fait que la loi d’autonomie spéciale et le MRP, qui devaient leur permettre un accès égal à l’éducation, l’emploi et les soins de santé, ainsi que la participation active à l’économie de la région, ont tout au contraire affaibli davantage leurs droits et accentué les discriminations dont ils sont les victimes (3).

Le 26 janvier dernier, des milliers de Papous ont envahi les rues de la capitale provinciale Jayapura (l’ancienne Hollandia) et de plusieurs autres villes, exigeant la dissolution du statut d’autonomie spéciale et un référendum d’autodétermination.

Ils ont également manifesté leur colère au sujet du verdict rendu le 24 janvier contre des militaires indonésiens reconnus coupables de torture contre des civils papous et qui n’avaient écopé que de peines légères, toutes inférieures à un an de prison (4). La manifestation, pacifique, s’est conclue par une déclaration publique des responsables religieux, comprenant onze recommandations aux gouverneurs des provinces de Papouasie.

Intitulé «Déclaration théologique des Eglises papoues au sujet de l’échec du gouvernement indonésien à permettre le développement des peuples papous», le texte a été lu devant le siège du Parlement provincial, le DPRP (Dewan Perwakilan Rakyat Papua, Papua People’s Representative Council) de Jayapura.

«Génocide silencieux» du peuple papou

Dénonçant l’intégration de la Papouasie au sein de l’Indonésie et le «génocide silencieux» du peuple papou, la déclaration des pasteurs a réaffirmé la mission et la responsabilité de l’Eglise envers les populations indigènes ainsi que sa volonté d’être leur porte-parole auprès des institutions. Le texte concluait par l’échec de l’autonomie spéciale et la nécessité d’une négociation entre le gouvernement et le peuple papou afin que ce dernier soit rétabli dans ses droits.

Cette déclaration, signée par plusieurs leaders chrétiens éminents de Papouasie (5) – dont le Rév. Giay, président du Synode des Eglises chrétiennes de Papouasie, ou encore le Rév. Krey, président de l’Eglise évangélique d’Indonésie en terre papoue (GKI) qui rassemble un tiers de la population des deux provinces –, semble marquer une étape décisive dans l’engagement des Eglises protestantes aux côtés des Papous. Bien que les responsables de différentes dénominations chrétiennes aient multiplié ces derniers mois les démarches, dénonçant les atteintes aux droits de l’homme et à la liberté religieuse ainsi que les exactions commises par l’armée et les forces de l’ordre envers les populations indigènes, il s’agit de la première déclaration issue de fédérations d’Eglises parmi les plus importantes de Papouasie, s’adressant en des termes aussi fermes au gouvernement indonésien.

Le 17 février dernier, lors de la conférence de presse organisée conjointement avec la Komnas HAM, la délégation chrétienne papoue a également rencontré la Conférence épiscopale catholique d’Indonésie, différents responsables de mouvements interreligieux ainsi que la Communion des Eglises en Indonésie, qui l’ont assurée de leur soutien.

(1) La partie indonésienne de la Nouvelle-Guinée couvre la moitié ouest de l’île. La partie orientale de l’île est devenue indépendante au sein du Commonwealth en 1975 sous le nom de Papouasie – Nouvelle-Guinée.

(2) Un statut d’autonomie spéciale (Spécial Autonomy Law) a été accordé en 2001 à la Papouasie indonésienne lui accordant le droit «de gérer les intérêts de la population locale selon sa propre initiative sur la base des aspirations et des droits fondamentaux de la population de Papouasie», par le biais du Conseil des peuples papous (MRP).

(3) La Spécial Autonomy Law stipule que les Papous doivent bénéficier «d’une priorité et d’une facilité d’accès aux emplois dans la province de Papouasie». Mais les rapports des Nations Unies et d’ONG dénoncent régulièrement les fortes discriminations dont sont victimes les aborigènes malgré les quotas qui leur sont réservés. En 2009, une association chrétienne a révélé qu’aucun des candidats reçus à un concours de la fonction publique n’était d’origine papoue.

(4) Qualifiant ces actes de torture «d’incident mineur», le président indonésien s’est attiré les foudres de la communauté internationale dont les Etats-Unis, le Royaume-Uni, l’Australie ainsi que de nombreuses ONG (parmi lesquelles Amnesty International et Human Rights Watch) qui ont appelé à suspendre toute collaboration avec l’Indonésie tant que le pays continuera «de violer les droits de l’homme en toute impunité, spécialement en Papouasie Occidentale».

(5) La déclaration est signée du Rév. Dr. Benny Giay, président de la Christian Tabernacle Church (KINGMI) et du Synode des Eglises chrétiennes de Papouasie, du Rév. Yemima Krey, président de l’Evangelical Christian Church in the Land of Papua, GKI, du Rév. Socrates Yoman, président de la Baptist Church, et du Rév. Tommy Isfandy, président du Synod Bethel Pentecostal Church.

24 février 2011 | 15:32
par webmaster@kath.ch
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