«Chez nous, les femmes ont été négligées, pourtant elles sont le moteur du développement»

Suisse: Le pasteur congolais Jacques Bakulu, hôte de la campagne de carême 2011

Fribourg, 5 avril 2011 (Apic) «Chez nous, dans notre culture, les femmes ont été négligées par rapport aux hommes, et pourtant elles sont le moteur du développement…» C’est un constat sans détour que dresse le pasteur évangélique Jacques di Mapianda Bakulu, de la République Démocratique du Congo (RDC) (*), dans une interview accordée à l’Apic.

Coordinateur du CEPECO, le Centre pour la Promotion et l’Education des Communautés de base, il dirige une ONG soutenue par l’Action de Carême (AdC) depuis l’an 2000. Basé à Boma, un port de quelque 340’000 habitants, situé sur la rive droite du fleuve Congo, dans la province du Bas-Congo, le CEPECO est actif dans le domaine de la protection de l’environnement et des ressources naturelles.

«Avec le CEPECO, nous sommes présents dans 82 villages, et avec l’appui d’AdC, nous avons pu accompagner la mise sur pied de 118 associations paysannes. Notre rayon d’action couvre toute la ville de Boma et ses environs, le territoire de Moanda et le district du Bas-Fleuve», confie le pasteur Jacques Bakulu.

Dans nos campagnes, insiste-t-il, 90% des filles contre 60% des garçons sont analphabètes. «Les filles ne vont pas à l’école, elles restent aux côtés de leur mère, pour les tâches ménagères. A la naissance d’une fille, la famille n’est pas dans la joie, alors que dans le langage coutumier, on appelle le garçon ’khazi’, ce qui veut dire ’responsable’, ’tuteur’, ’chef de famille’… Nous luttons avec le CEPECO pour mettre la femme au même niveau, nous menons un combat pour l’égalité».

Dans les paroisses, s’il n’y avait pas les femmes, tout s’effondrerait!»

Car, insiste-t-il, le développement passe par les femmes, elles sont plus ouvertes au changement. «Et dans les paroisses, s’il n’y avait pas les femmes, tout s’effondrerait!», dit-il, en rappelant qu’au pied de la croix il n’y avait pas tellement d’hommes, et qu’au tombeau du Christ, ce sont les femmes qui étaient les premières pour transmettre le message de la Résurrection. Actuellement, au bureau du CEPECO, on trouve trois hommes et cinq femmes bien qualifiées.

«Dans notre travail, relève le pasteur Bakulu, nous accompagnons les communautés affectées par l’exploitation pétrolière, forestière et énergétique, comme par le barrage d’Inga. Nous regroupons les communautés paysannes dans les villages, nous les formons aux techniques agricoles adaptées, à l’élevage, à la pisciculture, grâce à l’appui d’agronomes. Nous les aidons à avoir une vraie formation, qui les aide dans la production de bananes, de manioc, de haricots ’niébé’, d’arachides, de maïs… Le but est d’améliorer la production, pour viser l’autosuffisance alimentaire».

Le CEPECO aide également, grâce à son expertise, à la mise sur pied de petites caisses d’épargne mutuelles, dotées d’un comité élu démocratiquement, qui aide à financer l’économie locale, en soutenant de petits projets (adductions d’eau, petits dispensaires, pharmacies, salles de classes, etc.). A part les 8 employés du bureau central à Boma, l’ONG peut compter sur des «animateurs de proximité» vivant sur le terrain, qui prennent en charge de 5 à 10 villages.

Le Congolais vit pauvre et meurt pauvre… pour être enterré dans un sous-sol riche!

Venu pour témoigner de la réalité congolaise durant la campagne de carême, le pasteur Bakulu résume en peu de mot la situation de misère du peuple congolais: «aujourd’hui, il naît pauvre, grandit pauvre, vit pauvre, meurt pauvre…pour être enterré dans un sous-sol riche…» Alors que la RDC compte parmi les pays les plus riches en matières premières, le pays a un indice de pauvreté parmi les plus élevés de la planète.

Membre du comité national exécutif de l’ITIE (Initiative de Transparence dans la gestion des Industries Extractives), où il est chargé des questions pétrolières, le pasteur Jacques Bakulu rend attentif aux ravages que cause l’extraction minière dans sa région, que ce soit l’exploitation artisanale ou industrielle des diamants ou de l’or, ou les forages pétroliers. Certes, le pétrole – extrait par des compagnies anglo-saxonnes, françaises ou encore chinoises – finance plus de la moitié du budget national, «mais cet argent ne revient pas dans la région…»

L’extraction minière en RDC est un facteur de paupérisation, affirme-t-il, car tous ceux qui travaillent pour ces entreprises ou ces négociants sont sous-payés. Ce sont plus de 2 millions de Congolais qui travaillent dans les mines, dont une grande partie sont des entreprises artisanales. «Cela ne sauve pas le pays, rien ne profite aux Congolais. Au contraire, les problèmes sociaux autour des mines s’accumulent: sida, prostitution, grossesses précoces, destruction de l’écosystème, rivières empoisonnées, eau devenue impropre à la consommation, érosion. Face à tous ces méfaits, la vie des Congolais est en danger, et personne ne s’en soucie! Malgré cette richesse du sous-sol, parmi les plus importantes du monde, notre peuple a faim, c’est une vraie malédiction!»

Face à cette dramatique réalité, le CEPECO cherche à conscientiser les communautés, afin qu’elles fassent valoir leurs droits, affirme-t-il. «Nous articulons la société civile, afin d’interpeller les entreprises et le gouvernement de Kinshasa, pour qu’il fasse enfin des lois et protège les communautés».

(*) Le pasteur Jacques di Mapianda Bakulu était de passage en Suisse du 18 mars au 4 avril 2011 à l’occasion de la campagne de carême 2011

Encadré

#Le pasteur Bakulu, spécialisé dans l’accompagnement des paysans

A la tête d’une paroisse de quelque 700 membres à Boma, Jacques Bakulu est né le 2 février 1960 dans une famille paysanne. Pasteur de l’Eglise évangélique Christ Roi, il est marié et père de cinq enfants âgés de 11 à 22 ans. Outre sa formation de psychologue, il a suivi des études de théologie à la Faculté de théologie protestante de Boma, ainsi qu’une formation au développement, avec une spécialisation dans l’accompagnement des paysans au GAP-Belgique (Groupe d’appui aux projets). Il a suivi des cours à Namur, Mons et Zurich.

Jacques Bakulu a écrit en 2008 un rapport sur l’exploitation pétrolière dans la région de Moanda intitulé «le pétrole de Moanda au Bas-Congo, qui en bénéficie ?». Ce militant est dans le collimateur de compagnies pétrolières comme Perenco, qui a son fief dans la ville de Moanda, sur la côte atlantique de la RDC, où travaille également le CEPECO. C’est justement à Moanda qu’est née l’ONG qui a actuellement ses bureaux à Boma. Depuis vingt ans, cette organisation est au service des communautés. Sa première tâche a été de combattre le chômage et de faire revenir les gens à la campagne. Des personnes vivant à Boma sont rentrées au village pour travailler et cultiver la terre. «Le plus gros problème reste la commercialisation des denrées due au manque de routes. Beaucoup de personnes transportent les marchandises à vélo. Un vélo peut transporter trois sacs de 50 kilos…»

La campagne œcuménique de «Pain pour le Prochain» et d’»Action de Carême» se déroule du 9 mars au 24 avril 2011, avec pour thème l’extraction minière en Afrique, qualifié de «business indigeste». De nombreuses informations à ce propos se trouvent sur le site www.droitalimentation.ch. (apic/be)

5 avril 2011 | 17:24
par webmaster@kath.ch
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