Chiapas mexicain: L’après Ruiz est porteur d’interrogations

Berne/Mexico, 16 février 2000 (APIC) L’après Ruiz, l’évêque de San Cristobal de Las Casas, dans le Chiapas mexicain, est porteur d’interrogations. Surtout après le déplacement, par le Vatican, de celui qui devait lui succéder, Mgr Vera Lopez. L’évêque coadjuteur a en effet été nommé à Saltillo, au nord-est du pays, loin du Chiapas. Loin d’une zone en conflit, écrasée par l’armée, les tenants du pouvoir et les grands propriétaires.

Don Samuel Ruiz, l’évêque des «Indios» pendant ces quarante dernières années, a présenté sa démission au pape le 3 novembre dernier, conformément aux dispositions du droit canon pour les évêques atteignant l’âge de 75 ans. Tout le monde s’attendait à voir son coadjuteur lui succéder. Las, les pressions l’ont emporté. Nommé le 14 août 1995 par le Vatican pour, selon les observateurs de l’époque, exercer une surveillance sur les activités pastorales de Mgr Ruiz, Mgr Vera Lopez – il passait alors pour un évêque «conservateur» – ne tardera pourtant pas à s’identifier à Mgr Ruiz, à sa pastorale de terrain, à sa lutte en faveur des «Indios». Au grand dam du gouvernement mexicain, très satisfait aujourd’hui de son déplacement à Saltillo.

Mgr Ruiz est incontestablement l’une des très grandes figures de l’épiscopat latino-américain. Fervent promoteur d’une inculturation de la foi chrétienne dans la culture indigène, réformateur audacieux mettant en place un réseau extrêmement développé de responsables indigènes pour animer les communautés chrétiennes du diocèse, l’évêque des «Indios» passe pour un infatigable défenseurs des populations pauvres et méprisées du Chiapas.

«Chiapanisation» des relations Eglise/Etat

En janvier 1999 à Mexico, lors du 85e voyage de Jean Paul II à l’étranger, Mgr Ruiz s’était signalé en remettant une lettre personnelle au pape, intitulée «De la douleur à l’espérance», à travers laquelle il détaillait la «stratégie perverse» du gouvernement dans la région sensible du Chiapas. Une action similaire avait déjà été menée par le même évêque lors de la seconde visite de Jean Paul II au Mexique, en 1990. Le conflit ouvert entre les personnes engagées au Chiapas aux côtés des pauvres et le gouvernement central a d’ores et déjà coûté à l’Eglise l’expulsion de prêtres, la fermeture de plus de 40 églises, sans parler des attentats dont a été victime Mgr Ruiz, le dernier, en novembre 1997. Au point de faire dire à Bernardo Barranco Villafan, président du Centre d’Etudes des religions au Mexique, qu’on a assiste aujourd’hui à une «chiapanisation» des relations entre l’Eglise et le gouvernement.

Depuis le début du dialogue entre le gouvernement et les zapatistes, dès 1994, soit juste après l’insurrection du mouvement le 1er janvier, Mgr Ruiz est devenu l’un des principaux médiateurs du conflit qui secoue le sud du Mexique. Pour dénoncer les agissements du gouvernement «incapable de respecter les accords de San Andrés», Mgr Ruiz a démissionné l’été dernier de la présidence de la CONAI (Commission de conciliation nationale). Ce n’est pas une démission, c’est une dénonciation», devait-il déclarer pour expliquer sa démarche.

Grosses vagues pour un déplacement

Reste que le transfert sur le siège de Saltillo de Mgr Vera Lopez, coadjuteur avec droit de succession de Mgr Samuel Ruiz à San Cristobal de las Casas, continue a faire des vagues au Mexique. Cela malgré l’assurance donnée en janvier par le Saint-Siège, dans un communiqué tout à fait inhabituel, selon lequel son départ «ne diminuera certainement pas l’engagement de l’Eglise en faveur de la paix civile et de la promotion spirituelle et humaine de toutes les composantes de la population du Chiapas».

Visiblement, le communiqué du Vatican n’a guère convaincu. Les titres de la presse mexicaine étaient éloquents ces derniers temps «Intrigue au Vatican», «préoccupante mutation épiscopale», «désillusion»… Au Chiapas, notait le correspondant local du quotidien français «La Croix», les réactions sont plus vives encore. Les communautés indigènes ne cachent pas leur tristesse. «L’Eglise locale étant l’une des rares forces d’équilibre dans la région, on peut craindre une recrudescence de la violence contre les communautés indigènes», affirmait en effet le correspondant du journal catholique français.

Le nonce apostolique à Mexico, Mgr Mullor Garcia, a beau assurer que le transfert de Mgr Vera «n’a rien à voir avec le soulèvement zapatiste», et plusieurs évêques expliquer que le temps de l’Eglise n’est pas celui de la politique, une partie de l’opinion mexicaine «dénonce une alliance contre nature avec un gouvernement qui, au Chiapas, n’hésite pas à fermer des églises ou à expulser des prêtres et des religieux».

Coup de force

Selon le même quotidien, «beaucoup pensent, en fait, qu’il y a eu un coup de force visant à déconsidérer Mgr Vera Lopez au Vatican. Tout au long de 1999, certains évêques, encouragés par le gouvernement du Chiapas, les oligarchies économiques et politiques, ont orchestré les accusations. «Et de citer les noms suivants: les archevêques de Mexico, le cardinal Roberto Rivera; de Guadalajara, le cardinal Juan Sandoval; de Merida, Mgr Emilio Berlie; et d’Oaxaca, Mgr Hector Gonzalez, ainsi que le porte-parole de l’épiscopat, Mgr Onesimo Cepeda, tous des proches de l’ancien nonce, Mgr Girolamo Prigione, qui ont, pour reprendre les termes des observateurs, entamé une «reprise en main de l’Eglise mexicaine».

Mgr Prigione, aujourd’hui retiré en Italie, était très lié à l’ancien président Salinas et à son Parti Révolutionnaire Institutionnel (PRI) – certains écrivaient d’ailleurs son nom… P.R.I.-gione -, avec lesquels il avait négocié la reconnaissance de l’Eglise par le gouvernement mexicain (1992). C’est lui qui, après avoir tenté vainement d’obtenir la démission de Mgr Ruiz, lui avait imposé un coadjuteur avec droit de succession. Lequel n’était autre que Mgr Vera Lopez, aujourd’hui éloigné à son tour.

Si l’ancien nonce au Mexique a été l’artisan du rétablissement des relations entre le Mexique et le Saint-Siège, en 1992, il passe aussi pour être à l’origine des frictions entre les communautés de base du pays et la hiérarchie de l’Eglise. Personnage contesté, il avait convoqué le 25 octobre 1993 Mgr Ruiz pour lui signifier en six points la condamnation de sa pastorale et l’inviter à signer «de son plein gré» une lettre de démission. La levée de boucliers, un peu partout en Amérique latine, avait fait échouer sa tentative. (apic/pierre rottet)

16 février 2000 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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