Mgr Yohanna Petros Mouché en compagnie du cardinal Mauro Piacenza, président d'AED-ACN, lors de la célébration pour le retour des chrétiens de la Plaine de Ninive (Photo: Jacques Berset)
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Mgr Yohanna Petros Mouché en compagnie du cardinal Mauro Piacenza, président d'AED-ACN, lors de la célébration pour le retour des chrétiens de la Plaine de Ninive (Photo: Jacques Berset)

Les chrétiens de retour dans la Plaine de Ninive, mais la situation reste instable

04.10.2017 par Jacques Berset, cath.ch

Depuis ce printemps, les chrétiens de la Plaine de Ninive, au Nord de l’Irak, rentrent peu à peu dans leurs villages libérés, alors qu’ils avaient été quelque 120’000 à en être chassés en août 2014 par les djihadistes de l’Etat islamique (EI). Mais dans les villages dévastés, la situation est encore loin d’être normalisée, confie à cath.ch Mgr Yohanna Petros Mouché, natif de la ville de Qaraqosh.

L’archevêque syro-catholique de Mossoul, de Kirkouk et du Kurdistan irakien, présent le 28 septembre 2017 à Rome pour l’opération “Retour aux racines”, lancée par la fondation pontificale Aide à l’Eglise en Détresse (AED/ACN), affirme que près de 3’000 familles sont déjà revenues.

3’000 familles sont déjà revenues

Les travaux de reconstruction ont commencé et les activités économiques redémarrent lentement. Des restaurants, des ateliers d’artisans et de petites entreprises sont désormais en activité. Mais une bonne partie des fidèles de son diocèse, qui comptait autrefois dans les 53’000 âmes, a quitté la Plaine de Ninive, voire le pays. “Ceux qui ont obtenu un visa sont en France, au Canada, certains en Allemagne. Les autres sont réfugiés au Liban, en Jordanie, en Turquie…” Il n’en resterait plus que 26’000 en Irak, dont 10’000 seraient rentrés à Qaraqosh, où l’approvisionnement en eau et en électricité a été partiellement rétabli.

“L’eau vient du fleuve Tigre; elle est encore peu filtrée, alors on hésite à la boire… 130 maisons ont été entièrement détruites, d’autres en partie endommagées, mais plus de 2’600 ont été incendiées, tout comme deux églises. S’il n’y a pas eu beaucoup d’édifices piégés, on trouve par contre beaucoup de tunnels sous les maisons, cela fait peser une menace. Nous n’avons reçu aucune aide de Bagdad pour reconstruire les maisons. La seule aide vient de l’évêché, du Patriarcat et d’ONG comme AED-ACN ou l’Œuvre d’Orient”.

Pas d’aide de Bagdad

A Qaraqosh, la sécurité des chrétiens est assurée par un demi-millier de membres des milices de protection. Mais pour Mgr Mouché, ce n’est pas suffisant. Il souhaiterait une force de sécurité plus importante, car les menaces subsistent.

Mgr Yohanna Petros Mouché, archevêque syro-catholique de Mossoul, de Kirkouk et du Kurdistan, à la conférence “Retour aux racines” à Rome (Photo: Jacques Berset)

“Pour le moment, nous n’avons pas peur de nos voisins musulmans sunnites: ils sont dominés par l’armée, souligne-t-il. Maintenant, ils ont rasé leur barbe et s’excusent, alors que nombre d’entre eux ont appuyé Daech (l’Etat islamique – EI). Ils prétendent qu’ils ont été forcés. Des gens s’accusent mutuellement, même au sein des familles, et il règne parmi eux une atmosphère de vengeance. Des familles qui étaient avec les jihadistes ont dû quitter les villages”.

Daech accusé de tous les maux

Des camions, des tracteurs, tout un tas de matériels volés dans les villages chrétiens avaient été vendus sur les marchés à Mossoul. “Maintenant ils nous les rendent, en disant que c’est Daech qui les avait pris… C’est un problème de confiance: on se demande s’ils ont changé de mentalité ou si ce n’est que par opportunisme qu’ils se montrent ainsi, en attendant une occasion pour nous attaquer à nouveau… Les minorités ont besoin de sécurité! ”

Lors de la prise des villages par Daech, les musulmans sunnites ne sont pas partis. Ils ont souvent accueilli les djihadistes à bras ouverts, comme à Mossoul, les considérant comme des sauveurs face au pouvoir chiite en place à Bagdad. Au début, dans la ville de Mossoul fraîchement conquise, même les chrétiens n’ont pas été attaqués. Mais après deux semaines, les jihadistes ont montré leur vrai visage. Ils ont peint sur les maisons des chrétiens la lettre “noun” – qui signifie “Nazaréens”, terme utilisé pour désigner les chrétiens – pour faire comprendre aux “infidèles” qu’ils devaient se convertir à l’islam ou s’en aller, sous peine d’être tués. Leurs biens ont été pillés.

Une nouvelle menace: les ambitions des Shabaks

Une nouvelle menace pèse sur les villages chrétiens: les Shabaks, une minorité majoritairement chiite vivant dans 35 villages de la province de Ninive, veulent étendre leur territoire. Eux aussi ont été victimes des massacres commis par Daech, mais ils bénéficient désormais de l’appui de l’armée de Bagdad, des forces paramilitaires des Hachd al-Chaabi (Unités de mobilisation populaire, majoritairement chiites) et de l’Iran. Et depuis le vote sur l’indépendance du Kurdistan, la situation sécuritaire dans la région est plus menacée que jamais.

Après le “oui” massif au référendum d’indépendance du 25 septembre dernier, les mesures de rétorsion de Bagdad ont été immédiates: les vols depuis Erbil, la capitale de la province autonome, ont cessé à partir du vendredi soir 29 septembre.

Rome Mgr Yohanna Petros Mouché avec le cardinal Pietro Parolin, secrétaire d’Etat du Vatican (Photo: Jacques Berset)

L’indépendance du Kurdistan en question

Avec la fermeture des frontières, la région autonome kurde risque d’être asphyxiée. Les chrétiens qui y sont réfugiés vivent désormais dans l’angoisse, avec des bruits de bottes menaçants du côté de la Turquie, de l’Iran et du gouvernement de Bagdad. Mgr Mouché déplore le fait que des habitants de Qaraqosh, salariés par le gouvernement d’Erbil, capitale du Kurdistan, aient été forcés à voter, tandis que de l’autre côté, ils sont menacés par Bagdad.

Dans une prise de position commune publiée le 1er octobre 2017, les évêques des Eglises chrétiennes présentes au Kurdistan mettent en garde contre le risque de démembrement territorial et administratif de la plaine de Ninive, zone de peuplement traditionnel des communautés chrétiennes autochtones.

Les chrétiens pris entre deux feux

Pour les chefs religieux chrétiens, l’affrontement entre le gouvernement irakien et le gouvernement de la Région autonome du Kurdistan irakien doit être résolu de manière interne et non pas “internationalisé”. L’intervention de forces extérieures exposerait encore davantage l’ensemble de la population, dans ses différentes composantes, à de nouvelles souffrances. Ils estiment que les chrétiens doivent éviter de se faire manipuler par les parties opposées et par les composantes majoritaires de la population.

Les évêques signataires du document, par contre, ne manquent pas d’exprimer leur gratitude et leur reconnaissance envers le gouvernement de la Région autonome du Kurdistan irakien qui, depuis 2014, a accueilli des dizaines de milliers d’évacués chrétiens provenant de Mossoul et de la plaine de Ninive, après qu’ils aient été chassés de leurs terres par l’avancée des djihadistes de Daech. (cath.ch/be)


Les djihadistes ont profané de nombreux lieux dans la plaine de Ninive | © Maurice Page

Première église reconsacrée dans la plaine de Ninive

Mgr Bernardito Auza, observateur permanent du Saint-Siège à l’ONU à New York (Photo: ONU/Devra Berkowitz)

Le Saint-Siège appelle à éradiquer l’idéologie pseudo-religieuse de l'Etat islamique

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