Christian Prudhomme raconte les sourires du Tour de France au pape
Le 22 juin 2024, le pape François a reçu au Vatican une délégation des organisateurs de l’édition du Tour de France 2024. Présent, l’emblématique directeur de la ‘Grande Boucle’ Christian Prudhomme a accepté de se confier sur cette rencontre «singulière» avec le pontife, et sur les détours ‘spirituels’ qu’empruntent parfois les routes du Tour.
A quelques jours du Grand Départ de Florence de la 111e édition de la ‘Grand boucle’, Christian Prudhomme (voir encadré), l’actuel ‘patron’ du Tour de France revient sur sa rencontre avec le pape François.
Le 29 juin, le Tour s’élancera d’Italie pour la première fois. Quelques jours avant le Grand Départ qui se déroulera à Florence, vous vous êtes rendu au Vatican pour une rencontre avec le pape François. Pourquoi avoir fait ce déplacement?
Christian Prudhomme: L’audience avait été demandée par Dario Nardella, le maire de Florence (il a terminé son second mandat de maire le 24 juin, ndlr). Il y a quelques mois, il m’avait demandé si je comptais venir. Je lui avais répondu que, naturellement, j’en serais honoré ! Ensuite, j’ai oublié cette proposition, et la semaine dernière les services de la ville de Florence nous ont soudain demandé qui de notre équipe voulait venir voir le pape! J’ai évidemment changé mon emploi du temps pour accompagner une petite délégation de huit personnes à Rome. Outre Dario Nardella, il y avait des personnes des villes de Florence et de Turin (où passe le Tour de France cette année, ndlr), mais aussi des représentants de la région de l’Émilie-Romagne, notamment Davide Cassani, qui fut un ancien formidable coureur et qui a été le véritable homme lige de ce Grand Départ.
C’était la première fois que vous rencontriez un pape?
Oui, et c’était le cas de toute la délégation, sauf Dario Nardella. J’ai eu une petite frayeur d’ailleurs, parce que j’étais naturellement venu à Rome avec un cadeau: un maillot jaune, l’un des rares qui nous restent signés par Jonas Vingegaard (le dernier vainqueur du Tour de France, ndlr). Mais en arrivant un peu en avance pour retrouver les autres aux portes du Vatican, je les ai vus sortir de leur sac un grand maillot jaune porté par Gino Bartali en 1948. Et c’est là que je me suis rendu compte que j’avais oublié mon maillot jaune dans ma chambre d’hôtel. Un grand moment de solitude! Heureusement, j’ai pu attraper un taxi en vitesse et récupérer le maillot à temps pour pouvoir l’offrir au Saint-Père.
«Ce sourire, je l’avais déjà vu dans les médias, mais le voir en vrai, cela m’a vraiment frappé.»
C’était une visite singulière, sans aucun doute. Je ne sais pas si j’aurai la chance de retourner un jour au Vatican pour voir le pape. C’était un moment très solennel. Nous sommes entrés à pied, nous avons traversé des salles plus belles les unes que les autres, de très longs et impressionnants couloirs, pour attendre dans une première salle, puis dans une seconde, et enfin dans une dernière où le pape est ensuite arrivé, avec ce sourire plein de bonté qu’on lui connaît. Ce sourire, je l’avais déjà vu dans les médias, mais le voir en vrai, cela m’a vraiment frappé.
Comment avez-vous présenté le Tour au pape François?
Je lui ai dit qu’au-delà d’être la plus grande compétition cycliste au monde, ou une épreuve qui met en valeur les patrimoines, les paysages, les terroirs, c’est surtout 3’598 kilomètres de sourires au bord des routes du Tour. C’est quelque chose qu’on ne voit pas tellement à la télévision, qui magnifie les paysages mais moins cette dimension sociale. Des gens de toutes les conditions, des Français, des étrangers, des jeunes, des vieux, et tous avec le sourire, c’est fascinant. C’est généralement ce qui marque le plus les deux invités que j’emmène avec moi dans la voiture à chaque étape. Je lui ai expliqué cela en français, ne parlant pas italien.
«Je lui ai dit qu’au-delà d’être la plus grande compétition cycliste au monde, c’est surtout 3’598 kilomètres de sourires au bord des routes du Tour»
Le cyclisme a une place particulière au Vatican, puisque c’est la première fédération sportive internationale à laquelle l’État pontifical a adhéré en 2021…
Oui, j’en avais parlé avec David Lappartient, que je connais depuis longtemps et qui est aujourd’hui président de l’Union cycliste internationale. Et il a d’ailleurs été le premier à m’envoyer un message avec les photos de moi et du pape. Visiblement, il a des réseaux au Vatican! J’ai aussi envoyé la photo du maillot jaune offert au pape au coureur cycliste italien Alberto Bettiol, qui est d’ailleurs devenu champion d’Italie le lendemain. Il m’a déclaré qu’il avait maintenant besoin d’endosser un maillot jaune pour pouvoir se rendre au Vatican! J’ai enfin envoyé une photo de moi donnant le maillot au pape au Colombien Egan Bernal, qui a été très grièvement blessé et qui sera sur le Tour cette année. Il est très croyant, et m’a répondu: «quel beau cadeau!»
Le Vatican a déjà accueilli le départ du Giro. Peut-on imaginer un jour un Grand Départ du Tour de France au Vatican ?
(Il rit) Je n’en ai pas la moindre idée! Mais on est parti deux fois du sanctuaire de Lourdes! Lors du dernier passage en 2022, la seule requête qui nous avait été faite de la part du sanctuaire, c’était que les malades soient placés devant. Et c’était une évidence pour moi, avec mon père… (Il s’interrompt, visiblement ému, son père était infirme, ndlr). C’est effrayant, mais à chaque fois que je parle de cela… Ma sœur, qui malheureusement n’est plus là non plus, portait les brancards à Lourdes. Tout cela pour vous dire que notre réponse a été immédiatement oui, évidemment, nous avons mis les malades devant. J’avais une inquiétude, c’était le son de la caravane, je ne voulais pas qu’on entende des messages publicitaires qui ne correspondraient pas à l’esprit des lieux. Mais tout s’est bien passé. On a fait vraiment attention parce qu’on apprend de ses erreurs: quelques années plus tôt à Arras, on avait organisé une cérémonie devant un cimetière militaire… mais le bruit de la caravane qui passait à 100 mètres avait un peu gâché le moment. Mais à Lourdes, tout s’est bien passé.

Le Tour passe en Italie cette année, dans ce pays où le sentiment sportif et le sentiment religieux se mélangent souvent. On peut penser par exemple au champion Gino Bartali, dit ‘Gino le Pieux’. Avez vous ressenti un peu de cette ›mystique sportive’ italienne dans votre préparation de ce Grand Départ?
Je ressens chez les Italiens un vrai respect de leurs champions, de leur histoire, de leur culture. Ils n’oublient pas, ou en tout cas moins que d’autres, comme la France souvent. Cela m’impressionne beaucoup. Les jeunes champions de vingt ans savent qui sont venus avant eux. Je pense à une personnalité entre ombres et lumière comme Marco Pantani : on voit encore son nom écrit sur les routes vingt ans après sa mort (le «Pirate» est décédé en 2004 d’une probable overdose à Rimini, où se terminera la première étape du Tour cette année-là, ndlr). On devrait voir son nom partout ce dimanche dans la montée vers le sanctuaire San Luca de Bologne, le long des 666 «arches du diable» qu’il faut passer pour devenir champion!
Le Tour est aussi un moment pendant lequel on contemple notamment le riche patrimoine religieux des contrées traversées. En Italie, la montée qui mène au sanctuaire de San Luca sera le théâtre annoncé d’une belle arrivée lors de la seconde étape. Est-ce important pour vous de faire vivre différemment ces lieux de foi, souvent bien placés au bord des routes du Tour de France?
Il s’agit surtout de ne pas oublier nos racines. Regarder vers l’avenir, c’est savoir d’où on vient. Nous sommes dans une société qui n’a plus de mémoire, même concernant ce qui s’est passé trois ans auparavant. Les gens qui n’ont plus de mémoire me font très peur. Cette France des clochers, ce n’est pas du passéisme, bien au contraire. Il s’agit de ne pas oublier ce qui a été fait avant, pour pouvoir aussi ne pas reproduire les erreurs du passé. (cath.ch/imedia/cd/bh)
Un journaliste sportif à la tête du Tour
Né le 11 novembre 1960, Christian Prudhomme a commencé sa carrière cathodique sur la chaîne La Cinq à la fin des années 1980, dans l’émission Télé matches de Pierre Cangioni. Ce journaliste diplômé de l’École supérieure de journalisme de Lille Il devient ensuite journaliste sportif sur France Télévisions. Il participa à la création de L’Équipe TV en 1998 en tant que rédacteur en chef. Il commente notamment plusieurs éditions du Tour (de 2001 à 2003) et anime l’émission Stade 2 de 2000 à 2003. Il a également été journaliste sportif à Eurosport, Europe 1, La Cinq et à LCI. En janvier 2004, il devient l’adjoint de Jean-Marie Leblanc, le directeur du Tour de France, auquel il succède le 1er février 2007.





