La journaliste française Christine Pedotti a présenté son dernier livre "Autopsie d'un système: pour en finir avec les abus dans l'Eglise" (Albin Michel, 2025) | © Raphaël Zbinden
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Christine Pedotti : «Il faut abaisser le niveau sacrificiel du prêtre»

Le piédestal sur lequel l’Eglise catholique place la figure du prêtre est-il une plateforme pour les abus? Telle est la question posée par la journaliste française Christine Pedotti lors de la journée «Oser la parole», qui s’est déroulée le 24 janvier 2026  à Fribourg.

«Pour nous, il était comme Dieu lui-même». Et on ne dénonce pas Dieu. Un récit récurrent dans les témoignages de victimes d’abus sexuels par des prêtres. A partir de ce constat, Christine Pedotti a écrit «Autopsie d’un  système, pour en finir avec les abus dans l’Eglise» (Albin Michel, 2025). Une réflexion dont elle a retracé les grandes lignes au Centre Ste-Ursule, à Fribourg, devant une quarantaine de personnes.

Le terme «système» en lien avec les abus dans l’Eglise a fait couler beaucoup d’encre, a rappelé la journaliste. Certains pensent que les agresseurs sont juste des brebis galeuses qu’il faut éloigner, et qu’il suffit de mettre en place l’attention et la vigilance requises pour régler le problème.

Le prêtre, un «autre Christ?»

 Pour d’autres, cependant, les structures de l’institution Eglise elles-mêmes favorisent non seulement le passage à l’acte mais aussi le silence – autant des victimes que des autorités ecclésiales – qui a permis et permet toujours à ces crimes de se perpétuer. C’est ce que pense Christine Pedotti. Dans son travail d’autopsie, elle a dégagé en particulier une «pathologie» permettant d’expliquer l’ampleur de la maladie: le statut sacré du prêtre.  

«Si le prêtre est un ‘super-fils’, les baptisés sont-ils des ‘sous-fils’?»

L’expression théologique alter christus (un autre Christ), pour désigner le prêtre, a été popularisée à l’époque moderne. Pour Christine Pedotti, il s’agit d’une forme d’usurpation, qui permet au prêtre de se parer d’un statut quasi divin.

Le prêtre, «fils» ou «soldat» de l’évêque?

La journaliste a aussi critiqué l’idée selon laquelle les prêtres seraient les «fils» des évêques. «Mais si le prêtre est un ‘super-fils’, les baptisés sont-ils des ‘sous-fils’? », a-t-elle ironiquement interrogé. Cette relation peut certainement favoriser la dissimulation des abus. Car «comment un père peut-il dénoncer son fils?»

D’une manière générale, le lien entre un évêque et son prêtre est ambigu. Quel ordre hiérarchique reflète-t-il? Christine Pedotti remarque que lors d’une ordination sacerdotale, le prêtre est appelé à mettre ses mains dans celle de l’évêque. Un geste apparu au Moyen Age, qui renvoie à un signe d’allégeance du chevalier à son suzerain. L’évêque et le prêtre sont ainsi pris dans un engagement réciproque de loyauté qui peut poser problème lorsqu’il s’agit pour l’un de dénoncer l’autre.

Le sacré «séparé»?

Elle ne pense pas, toutefois, que l’obligation de célibat soit en tant que telle une cause d’abus. Il a été maintes fois démontré que les personnes non mariées n’étaient pas plus susceptibles que les autres d’être des agresseurs sexuels. Néanmoins, Christine Pedotti considère que se joue, dans le célibat, quelque chose de significatif.

Une quarantaine de personnes a assisté la présentation du livre de Christine Pedotti lors de la journée «Oser la parole», au centre Ste-Ursule de Fribourg, le 24 janvier 2026 | © Raphaël Zbinden

Elle cite une chronique parue en décembre 2025 dans le journal La Croix, dans laquelle un prêtre propose d’ordonner non pas des ‘viri probati’ (des hommes mariés engagés dans la communauté), mais des viri ‘liberati’, des hommes d’un certain âge, certes mariés, mais qui accepteraient de «se libérer des liens du mariage». C’est-à-dire de vivre avec leur femme en abstinence sexuelle. Pour Christine Pedotti, il y a là la démonstration de «quelque chose qui n’est écrit nulle part»: l’idée selon laquelle le prêtre sacrifierait sa sexualité en échange du pouvoir sacré.  Cette dimension «sacrificielle» du sacerdoce crée ainsi une classe d’hommes «à part», conformément à l’étymologie du mot «sacré», qui renvoie à la séparation.

Changer les quatre «curseurs» du prêtre

De là la tentation de se sentir «choisis » ou « élus» par le Seigneur. Une dimension renforcée par un récit vocationnel «exalté» qui s’est développé de façon tardive dans le christianisme. «Auparavant, celui qui voulait devenir prêtre prenait juste un ‘état’ particulier. Aujourd’hui, on se sent ‘appelé’ par Dieu.» Un récit qui, pour Christine Pedotti, a l’air «bon et beau », mais qui est en même temps «le creuset de l’abus de pouvoir». La journaliste n’est pas pour autant contre le sacré. Elle admet pleinement le besoin de cet aspect, et de la ritualité pour l’être humain. Elle n’exhorte pas non plus à la disparition du prêtre. «Car il doit y avoir des personnes désignées pour rassembler la communauté, ainsi qu’un processus d’autorité au sein duquel les évêques doivent veiller au grain.»

«Toute personne est sacrée» – Nicolas Glasson

Elle pense cependant possible et souhaitable «d’abaisser le niveau sacrificiel» du prêtre. Cela en agissant sur les quatre «curseurs» qui le caractérisent: «Il s’agit toujours d’un homme, célibataire, dont l’emploi est à temps plein et à vie.»

Le prêtre, à la rencontre de «deux sacrés»

En admettant que ces questions étaient aussi «vertigineuses qu’inconfortables », Christine Pedotti s’est ensuite prêtée au jeu de la table ronde, avec d’autres intervenants et le public. Dans cette discussion, animée par la journaliste Catherine Erard, se sont notamment exprimés l’abbé Nicolas Glasson, directeur de la Maison des séminaires, Chantal Ampukunnel, agente pastorale dans le diocèse de Bâle, et Astrid Kaptijn, professeure de droit canonique à l’Université de Fribourg. «Etes-vous sacré?» a demandé abruptement Catherine Erard à Nicolas Glasson. «Toute personne est sacrée», a répondu l’abbé fribourgeois. Il a rappelé que le prêtre était au service de la rencontre «entre deux sacrés», Dieu et la personne humaine. «Je n’ai pas l’impression d’être plus sacré que quelqu’un d’autre, mais je pense que mon rôle est de révéler le sacré qui est déjà là.»

Les intervenants à la table ronde: de g. à d. Nicolas Glasson, directeur de la Maison des séminaires; Chantal Ampukunnel, agente pastorale dans le diocèse de Bâle; Catherine Erard, journaliste; Astrid Kaptijn, professeure de droit canon à l’Université de Fribourg; Christine Pedotti, journaliste | © Raphaël Zbinden

Astrid Kaptijn assure avoir elle-même ressenti que certains prêtres se situaient au-dessus des autres et qu’ils étaient aussi parfois considérés de cette façon par les fidèles. Elle a toutefois assuré que cela dépendait beaucoup des personnalités des ecclésiastiques. Pour la canoniste, il ne s’agit toutefois pas d’abandonner le sacré mais «de le lier beaucoup plus au quotidien».

Le droit canon en cours de réforme

Chantal Ampukunnel a fait état de son expérience dans le secteur des Franches-Montagnes, qui fait partie du diocèse de Bâle. Elle a confirmé que la sacralisation du prêtre était une question de posture personnelle. Elle s’est estimée chanceuse de pouvoir travailler dans une équipe pastorale où tous se considèrent comme égaux, et dans un diocèse très ouvert en matière de partage des tâches, notamment liturgiques. L’agente pastorale a ainsi expliqué qu’elle prêchait régulièrement. Elle souhaite, au-delà, que l’Eglise puisse donner la même dignité à tous, que l’on soit homme, femme, marié ou non marié…

Astrid Kaptijn a relevé qu’une réforme du droit canon était en cours sur ces thématiques. «Beaucoup de choses se font dans les coulisses, mais cela se fait de manière très lente.» Elle estime quoiqu’il en soit que «les choses devraient bouger de manière consistante». Même si la situation n’a pas l’air d’évoluer au niveau du pouvoir dans l’Eglise, Christine Pedotti a exprimé un espoir en lien avec Vatican II. «Il n’y avait au départ aucune raison que ça marche. Beaucoup d’évêques étaient réfractaires. Mais, finalement, ils se sont très vite convertis.» (cath.ch/rz)

La journaliste française Christine Pedotti a présenté son dernier livre «Autopsie d'un système: pour en finir avec les abus dans l'Eglise» (Albin Michel, 2025) | © Raphaël Zbinden
27 janvier 2026 | 17:00
par Raphaël Zbinden
Temps de lecture : env. 5  min.
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