Suisse

Christus Vivit: un plaidoyer pour une Eglise vivante, analyse Mgr de Raemy

L’évêque des jeunes en Suisse, Mgr Alain de Raemy, voit dans l’exhortation apostolique Christus Vivit un «excellent travail de synthèse» qui résume et prolonge la réflexion synodale qui s’est déroulée à Rome l’an passé. Capable de s’adresser aux jeunes catholiques du monde entier, sans éluder les sujets qui fâchent, le texte rappelle les fondamentaux de la vie chrétienne: Dieu existe, il aime, il pardonne.

Dès le début de son texte, François plaide pour la création «d’espaces où résonne la voie des jeunes» (38). Quelle forme cette invitation pourrait-elle prendre en Suisse?
Alain de Raemy: Vous remarquez d’entrée de jeu que François ne formule pas de propositions concrètes. Il ne dit pas: ›il faut créer ceci, insister sur tel aspect de la pastorale jeunesse’. Non, sa réflexion se situe au niveau des fondamentaux. Et c’est très bien, car cela laisse la latitude à chacun d’incarner ces propositions dans sa situation spécifique. En ce qui nous concerne, je continue de porter l’idée d’un conseil des jeunes en Suisse, pour les jeunes et surtout par les jeunes.

«Certains jeunes ressentent la présence de l’Eglise comme désagréable», écrit le pape (40). Un sentiment qu’il met en lien avec les «scandales sexuels et économiques». Est-ce à dire que les scandales à répétition nourrissent ce rejet auprès des jeunes?
Je rencontre de nombreux jeunes qui préparent leur confirmation. Ce sont des jeunes engagés sur une voie sacramentelle de façon positive. Là, le thème des abus est très peu abordé. De temps en temps, une question émerge, mais le contexte ne les empêche pas de faire leur bonhomme de chemin. En revanche, chez les jeunes éloignés de l’Eglise, c’est indéniable que ces révélations accroissent leur distance.

«On ne peut pas se contenter de taxer «d’idéologie ennemies» le féminisme ou la théorie du genre.»

«Une Église vivante peut réagir en prêtant attention aux revendications légitimes des femmes qui demandent plus de justice et d’égalité» (42). L’affirmation du pape tombe au lendemain de la démission de Lucetta Scaraffia du supplément féminin de L’Osservatore Romano. Sur la question de la place des femmes dans l’Eglise, il y a encore du pain sur planche?
Oh oui! Certainement. Inversement, le pape affirme, dans ce même paragraphe, qu’une «Église trop craintive et trop structurée peut être continuellement critique face aux discours sur la défense des droits des femmes». Sur cette question, nous avons donc le choix entre une Eglise vivante et une Eglise craintive. Une Eglise vivante écoute les revendications légitimes des femmes, s’interroge: «Qu’est-ce que ces attentes signifient pour nous?» On ne peut pas se contenter de taxer – comme certains le font – «d’idéologie ennemies» le féminisme ou la théorie du genre. On ne peut pas non plus tout accueillir. Mais on ne peut pas faire l’économie d’une réflexion profonde sur ces thématiques actuelles.

Dans l’exhortation apostolique, le pape affirme sa volonté de lutter contre «contre toutes discriminations liées à l’orientation sexuelle» (42). Concrètement, quelles formes pourrait prendre cet engagement au sein de l’Eglise?
Dans le canton de Vaud, la pastorale de la famille intègre une réflexion sur l’homosexualité dans l’Eglise. Il ne faut pas avoir peur d’aborder ces questions. C’est aussi ce qu’attendent les jeunes. Ils «réclament une Église qui écoute davantage, qui ne soit pas toujours à condamner le monde, écrit le pape. Ils ne veulent pas voir une Église silencieuse et timide, ni toujours en guerre sur deux ou trois thèmes qui l’obsèdent.» Qu’est-ce que Dieu veut de moi si je suis homosexuel? Il faut être prêt à donner des réponses plus précises aux hommes et aux femmes qui sont dans cette situation. Je pense qu’il faut inscrire cette question dans son horizon vocationnel. Qu’est-ce que je discerne de la volonté de Dieu si je suis homosexuel? C’est une question qui interpelle toute l’anthropologie chrétienne, fondée sur la Bible. Cette même Bible qui nous dit que le Christ ne vivait pas dans la norme sexuelle de son temps. Il était célibataire alors que la culture dans laquelle il s’inscrivait valorisait la descendance. Je ne crois pas que nous ayons encore tout découvert de la signification de cet état de vie du Fils de Dieu.

Une grande partie de la réflexion du pape s’articule autour des fondements de la catéchèse auprès des jeunes. Tout le message peut se résumer à trois affirmations: Dieu t’aime, le Christ te sauve, Dieu vit.
Oh oui, et comment! Ce n’est pas inutile de le rappeler. Et dans ce domaine, les évangéliques sont un défi pour nous, catholiques. Ils n’ont pas peur d’annoncer la couleur. Ceci dit, en empruntant davantage à leur audace, on pourrait proposer un bel équilibre entre annonce de l’Evangile et respect total des libertés. Car on ne peut pas annoncer Jésus-Christ en pensant que l’autre est totalement dans l’erreur.

Comment favoriser la réception de ce texte auprès des jeunes de Suisse romande?
A travers des petits gestes concrets. Un groupe What’s App s’est constitué durant les JMJ de Panama. Deux jeunes du groupe fêtent aujourd’hui leur anniversaire (le 2 avril, ndlr). Je leur ai écrit: «le pape vous fait un très beau cadeau aujourd’hui, lisez le texte qu’il vous adresse». C’est un texte clair, parfois un peu ardu. Il serait bon que les groupes de jeunes le décortiquent et le lisent par morceaux.

Le texte reste dans le général, sans tomber dans le superficiel.

L’universalité du synode était un défi. Beaucoup ont souligné la difficulté à formuler une parole valable pour tous. Est-ce que Christus Vivit peut être lu par tous et partout?
Etonnement, je crois que oui. La réflexion du pape s’articule autour des fondamentaux de la foi: qu’est-ce qu’une vocation? Qu’est-ce que le discernement? Ces réflexions-là peuvent s’appliquer à tous les croyants. Le texte reste dans le général, sans tomber dans le superficiel. A en croire les premières réactions, la manière dont le pape aborde les choses, son insistance sur les fondamentaux et le long chapitre sur le discernement auront un impact dans la pastorale jeunesse.

Justement, il conclut sa réflexion sur la question du discernement, comme pour en souligner l’importance. Pourquoi, selon vous?
Peut-être parce que le chrétien évolue dans une société pluraliste ou tout est défendable. Un bon discernement est un chemin de liberté en ce sens où il va permettre, à partir de la foi, de prendre les décisions qui font grandir dans tous les aspects de la vie. Remarquez qu’après ce chapitre sur le discernement le pape termine sur ce petit mot touchant à l’endroit des jeunes: «Et quand vous arriverez là où nous ne sommes pas encore arrivés, ayez la patience de nous attendre.» (cath.ch/pp)


Christus Vivit: le texte intégral

Pour Mgr Alain de Raemy, «Christus Vivit» résume et prolonge la réflexion synodale | © Pierre Pistoletti
3 avril 2019 | 09:56
par Pierre Pistoletti
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