Colloque «La joie d'accueillir la vie»

Fribourg: L’Eglise catholique présente un discours positif sur la procréation

Fribourg, 12 septembre 2014 (Apic) La morale chrétienne ne se limite pas à la connaissance d’une liste de choses permises ou défendues, notamment en matière d’éthique de la procréation, souligne Thierry Collaud, professeur de théologie morale à l’Université de Fribourg. A l’occasion du colloque «La joie d’accueillir la vie», tenu les 12 et 13 septembre 2014 à l’Université de Fribourg, il a demandé de sortir des alternatives binaires – le permis, l’interdit – et d’élargir le regard dans une perspective d’une éthique qui implique nécessairement la justice sociale.

«Il est important de faire résonner, dans tout ce qui touche à la procréation, la bonté de la parole chrétienne, parole infiniment plus riche que les interdictions auxquelles elle se trouve en général réduite», ont souligné les organisateurs du colloque. Une bonne centaine de personnes ont participé à la rencontre mise sur pied à l’initiative du Département de théologie morale et d’éthique de l’Université et la Commission de bioéthique de la Conférence des évêques suisses (CES).

Le malaise du moraliste: tout ramener au permis ou à l’interdit

A l’origine de ce colloque, note Thierry Collaud, il y a le malaise qu’il a souvent ressenti, en tant que moraliste et président de la Commission de bioéthique de la CES, en face des questions de journalistes ou de parlementaires, souhaitant savoir si l’Eglise est pour ou contre, par exemple, la contraception, le préservatif, la fécondation in vitro, l’avortement ou encore le diagnostic prénatal ou préimplantatoire. «Ce mode de questionnement est à tel point omniprésent que, dans l’Eglise, nous en avons été contaminés. Le recours au magistère va se faire alors principalement pour savoir s’il autorise ou réprouve telle ou telle pratique. On construit là une vision de la morale chrétienne qui consisterait en la connaissance de deux listes: une des choses permises et une des choses défendues…»

Pour le moraliste fribourgeois, si la société voulait bien reprendre dans sa législation l’ensemble de la liste négative de l’Eglise et interdisait l’avortement, le divorce, le mariage pour tous, «nous n’aurions rien gagné, au contraire, ce ne seraient là que des lettres d’une loi, et nous savons que depuis saint Paul, la lettre ne suffit pas, bien plus, à elle seule, elle est mortifère».

Tenir compte de la complexité des affaires humaines

Car s’il est légitime de se battre pour une législation plus respectueuse de toute vie, «cela n’est pas le cœur, mais seulement une toute petite partie, peut-être la plus facile, du devoir de ce que nous avons à dire et de ce que nous avons à faire en tant que chrétiens». Et il s’agit de construire une culture positive, comme le demande le pape Jean Paul II dans son encyclique «Evangelium vitae», et ne pas se contenter d’opposer, comme le font certains, la «culture de la vie» et la «culture de la mort».

D’aucuns utilisent trop facilement cette image pour diviser le monde en deux: les gentils, dont ils seraient, et les méchants, qu’il s’agit de dénoncer. Une vision trop simpliste qui ne tient pas compte de la complexité des affaires humaines. «Si fracture il y a entre culture de la mort et culture de la vie, la frontière passe bien plutôt, comme le suggère Jean Paul II lui-même, à l’intérieur de chacun de nous».

L’Eglise, «un baume sur les plaies du monde»

Alors qu’on se dit que l’avortement est interdit et que l’on va tout faire pour que ce soit vraiment le cas en construisant un cadre législatif bétonné, poursuit Thierry Collaud, Jean Paul II nous dit: «Construisez plutôt un écrin pour accueillir la vie!». Après avoir dénoncé la mentalité contemporaine, le pape engage ainsi les chrétiens à un combat positif non pas en dénonçant exclusivement des actes particuliers, mais en proposant «un nouveau style de vie». Pour le professeur de théologie morale, il ne peut y avoir de hiatus entre une éthique de la procréation et une éthique sociale.

L’Eglise ne peut dire de manière crédible ce qu’elle pense du diagnostic prénatal ou préimplantatoire (DPN, DPI), de la gestation pour autrui (GPA) ou de la fécondation in vitro (FIV) «que si elle montre d’abord ce qu’elle est, c’est-à-dire le corps du Christ illuminant, faisant du bien, prenant soin du corps social», insiste-t-il. Et, selon l’expression d’Etty Hillesum, une jeune juive morte en camp de concentration, que si elle est «un baume sur les plaies du monde».

Les dérives de la «Manif pour tous»

Rédacteur en chef religieux du quotidien français «La Croix», Dominique Greiner a disséqué, pour un public essentiellement suisse, souvent interloqué par le ton des débats qui agitent l’Hexagone, la polémique sur le mariage entre personnes de même sexe. Cette loi a profondément divisé le pays lors de son adoption en 2013, et le débat est encore vif aujourd’hui. Le religieux assomptionniste – sa congrégation étant propriétaire du journal à travers le groupe Bayard – est le signe et le garant de l’appartenance et de la fidélité ecclésiales du journal. Mais Dominique Greiner tient à le souligner: «Ce journal n’est pas ‘la’ voix officielle de l’Eglise catholique, même s’il est parfois perçu comme tel». Il a traité la question dans un esprit de dialogue, en fidélité avec l’Eglise, «mais sans dogmatisme».

Le projet de mariage entre personnes de même sexe était une promesse du candidat François Hollande à la présidentielle de 2012. «Le gouvernement de gauche voulait marquer l’alternance politique par cette mesure symboliquement forte, et peu coûteuse financièrement. Il pensait que la réforme passerait sans trop de discussion…» Cela n’a pas été le cas, avec les grandes manifestations de rue qui ont tenté en vain de faire renoncer le gouvernement. Et de regretter que la «Manif pour tous» ait été récupérée par «une droite radicale».

Le soupçon d’homophobie colle à la peau de l’Eglise

La note du Conseil Famille et Société de la Conférence des évêques de France, intitulée «Elargir le mariage aux personnes de même sexe ? Ouvrons le débat !» était publiée le 28 septembre 2012. «C’est un texte respectueux envers les personnes homosexuelles, alors que l’Eglise catholique est suspectée de s’opposer au mariage homosexuel à cause de son homophobie présumée, mais le débat n’a pas eu lieu! (…) Nous n’étions pas dans un processus de débat laïc, mais dans un processus idéologique».

Dominique Greiner reconnaît que certaines paroles publiques en France ont contribué à nourrir les soupçons d’homophobie pesant sur l’Eglise. «Il y a eu quelques dérapages de la part de groupes extrémistes lors de manifestations, ainsi que des positions hasardeuses, manquant pour le moins de subtilité». Et de mentionner les propos du cardinal Barbarin, archevêque de Lyon, déclarant dans une interview à propos du projet de loi: «Après, ça a des quantités de conséquences, qui sont innombrables. Après, ils vont vouloir faire des couples à trois ou à quatre. Après, un jour peut-être, l’interdiction de l’inceste tombera».

De tels propos ont circulé en boucle dans les médias et sur les réseaux sociaux. «De telles maladresses de langage se rattrapent difficilement. Cela devrait inciter les responsables d’Eglise à faire preuve de prudence dans leur expression et ne pas céder à la facilité, pour éviter les approximations ou les exagérations». Et de souligner qu’un entretien ou une interview, «cela se prépare!». Il estime également que les responsables ecclésiaux devraient progresser dans leur compréhension du système médiatique, «pas seulement dans une perspective instrumentale», en ne faisant pas de rétention d’information, et en parlant sans «langue de bois». «On n’attend pas d’eux qu’ils soient des professionnels des médias, ni qu’ils transgressent les règles du débat, mais qu’ils fassent preuve d’humilité et d’audace».

Les fidèles divisés

Le rédacteur en chef religieux de «La Croix» estime que les responsables religieux français ont été piégés par la nature idéologique du débat, et qu’ils ont quitté le registre de l’argumentation pour celui de la communication. «Les responsables ecclésiaux sont peut-être tombés dans une certaine facilité, et ont été ensuite débordés par des militants rompus aux logiques de la communication et du marketing».

Avec les slogans de la «Manif pour tous», déplore-t-il, on s’est éloigné de la complexité de la problématique qu’analysait le texte du Conseil Famille et Société de septembre 2012. De plus, ajoute-t-il, dans ce débat, l’Eglise a revendiqué sa place et n’a pas été entendue. Mais tout en revendiquant un grand débat démocratique, elle n’a pas perçu le besoin d’un débat en son sein. «Les responsables de l’Eglise ont mal évalué le fait que de nombreux fidèles ne comprenaient pas l’opposition de l’institution au projet de loi du gouvernement».

Différents sondages indiquaient que près de la moitié des catholiques pratiquants (45% en juillet 2012) se disaient favorables au «mariage pour tous». Et ce ne sont pas que les catholiques de gauche ou les «chrétiens inclusifs» qui ont pris fait et cause pour le projet du gouvernement, mais également des catholiques touchés par des situations qu’ils connaissaient de près, comme l’a montré le courrier des lecteurs du journal. Ainsi des parents ou des grands-parents se sentant désarmés et peu épaulés au moment de la découverte de l’homosexualité d’un enfant ou d’un petit enfant. «Dans ce genre d’épreuve, ils n’avaient pas trouvé dans l’Eglise un lieu d’écoute».

Le débat sur le «mariage pour tous» a été une épreuve pour le catholicisme français, conclut Dominique Greiner, car sans en être la cause, il a révélé et exacerbé les clivages entre sensibilités ecclésiales, montrant comment les catholiques en France ont du mal à se comprendre. (apic/be)

12 septembre 2014 | 17:46
par webmaster@kath.ch
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