Colombie: Justice et Paix critique le «Plan Colombia», adopté par le Sénat des EU
L’Union Européenne interpellée: dire non à la logique de guerre
Bruxelles/Bogota, 2 juillet 2000 (APIC) La Commission catholique Justice et Paix ainsi que d’autres associations de défense des droits humains ont joint leur voix au cri lancé, le 15 juin à Bruxelles, par deux représentants de communautés indiennes de Colombie. Tous supplient l’Union Européenne de ne pas soutenir le «Plan Colombia» inspiré par Washington.
Loin d’y voir un plan de paix, ils en dénoncent les dérives répressives et les menaces pour les civils et les communautés indigènes. Cet appel a été lancé dans la foulée de la rencontre du 19 juin à Londres entre les pays susceptibles de soutenir financièrement un plan de paix en Colombie. Cette rencontre a rassemblé des représentants des Etats-Unis, du Japon, du Canada, de la Norvège, de la Suisse et de divers pays de l’Union Européenne, ainsi que de la Banque Interaméricaine de Développement.
Le «Plan Colombia» a d’ailleurs été adopté fin juin par le Sénat des Etats-Unis, qui a en coutre accordé une aide de 934 millions de dollars à la lutte antidrogue en Colombie. Ce Plan a été accepté dans le cadre d’un projet de loi budgétaire de dépenses destinées à l’étranger, d’un montant de 13,4 milliards de dollars, dont 934 millions en fonds d’urgence pour la Colombie, qui seront débloqués cette année encore. Ce soutien est aussi perçu en Amérique latine comme une façon de s’ingérer militairement dans les affaires intérieurs des pays.
Le «Plan Colombia» a été présenté pour la première fois en décembre 1998 par le président Andrés Pastrana comme programme parallèle aux négociations entamées avec la guérilla. Plan «parallèle», il a été en fait élaboré en dehors de toute concertation avec les secteurs les plus représentatifs de la société civile, bien qu’il prétende soutenir des projets de développement. Depuis six mois, le plan a d’ailleurs été diffusé en sept versions, dont la disparité ne renforce pas le sérieux. La version présentée aux sénateurs de Washington pour obtenir l’aval du Congrès semble avoir été particulièrement influencée par le Pentagone, observent différentes organisations latino-américaines. Bâtir la paix ou relancer la guerre ?
Logique de paix ou logique de guerre?
Le problème posé par le «Plan Colombia» est que, sous la couverture d’un plan de paix, il développe «une logique de guerre» et «une logique financière» incompatibles avec les impératifs de justice et de développement. C’est l’analyse de SocialAlert, une coalition de défense des droits humains, dont font notamment partie Pax Christi International, la Jeunesse Ouvrière Chrétienne Internationale et le Mouvement Mondial des Travailleurs Chrétiens.
Les cinq chapitres de ce plan, selon SocialAlert, tendent à réduire les efforts de paix à un jeu diplomatique et militaire et à ramener le développement à un accroissement d’investissements étrangers et attractifs. La participation qu’il demande aux différents partenaires vise surtout à renforcer une présence militaire et la lutte contre le trafic de drogue. «Nul doute que ce trafic est un fléau qui alimente la violence», admet Isabelle Hoferlin, coordinatrice de SocialAlert. «Mais ce n’est qu’une des causes de la violence. Or le plan, tel qu’il est conçu, implique un investissement massif en armes et en aide militaire, surtout de la part des Etats-Unis. Le soutien au développement n’est pensé qu’à court terme et focalisé sur des projets qui ne saurait répondre aux besoins d’une population qu’on ne consulte pas. Alors pareil plan risque d’alimenter la spirale de la violence en relançant la lutte contre la guérilla».
Les autres organisations associées à l’appel de Bruxelles partagent l’essentiel de cette analyse, depuis le Comité Daniel Gillard pour le respect des Droits humains jusqu’à la Commission Justice et Paix. Tous s’inquiètent, en outre, de voir que ce plan d’aide très militarisée coûtera 7,5 milliards de dollars. Trois milliards seront partagés par la communauté internationale mais les 4 autres resteront à charge de la Colombie. Ceci alourdira encore sa dette extérieure (évaluée à 33% du produit Intérieur brut), réduira la marge de manoeuvre pour les dépenses publiques et imposera une austérité accrue à une population, dont 55 % vit déjà sous le seuil de la pauvreté.
Les indigènes, premiers menacés
Plusieurs milliers de Colombiens appartiennent à des communautés indigènes, qui se sentent de plus en plus menacées. Le «Plan Colombia» n’a rien pour les rassurer, ont témoigné à Bruxelles Armando Valbuena, président de l’Organisation Nationale des Indiens de Colombie et son compatriote Berito Cubarua, représenta de la communauté indienne des U’was. «Ce plan menace directement notre survie !», s’indigne Armando Valbuena. «En quinze ans, la violence a fait de nombreuses victimes dans nos rangs. Nos communautés indigènes ont déjà payé un lourd tribut aux grands propriétaires terriens et aux compagnies multinationales, comme aux groupes paramilitaires. Des villages entiers ont gonflé les groupes des populations déplacées par les violences. Au total, cela fait deux millions de personnes déplacées aujourd’hui. Et quand notre résistance s’organise contre les groupes paramilitaires soutenus au Nord par l’armée colombienne, les représailles se paient en disparitions, assassinats, menaces de mort… ou en produits défoliants balancés par avion sur nos cultures, sous prétexte de lutter contre la production de coca et contre le trafic de drogue».
Les Indiens de Colombie savent qu’un dixième des 45’000 hectares de terres affectées à la culture de coca est probablement consacré à la production de drogue, si convoitée par les trafiquants. De nombreuses populations indigènes ont cherché depuis des années à nouer des contacts avec les autorités gouvernementales ou régionales pour rechercher des alternatives. «La réponse est toujours la même: rien. Aucun dialogue possible. Nous ne comptons pas !», constate Berito Cubarua au nom de la communauté U’wa. Celle-ci souffre particulièrement de l’exploitation de sa terre ancestrale par l’Occidental Petroleum Company (Oxy) qui, en accord avec le gouvernement de Bogota, «s’approprie notre sol, pollue notre eau, nous exploite et cherche à nous éliminer», dénonce le représentant U’wa.
Veiller aux droits humains
Pour les indigènes, comme pour leurs partenaires dans la défense des droits humains, le problème numéro un est la répartition de la terre. Une minorité de possédants (2,6% de la population) s’est en effet appropriée 65% des terres colombiennes; une infime minorité de 0,3% possède même à elle seule 45% du territoire national, fractionné en immenses propriétés de 500 hectares et plus. Les indigènes font partie des 97,4% de Colombiens en partie dépossédés de leur droit à la terre. A cette inégalité criante, les défenseurs des droits humains ne voient qu’une solution: une réforme agraire, négociée avec les communautés concernées.
C’est aussi la revendication captée sur place par Isabelle Brouillard, de la Commission Justice et Paix de Belgique francophone, lors d’un voyage du 4 au 15 mai, dans le cadre d’une mission d’observation de Justice et Paix Europe. Mme Brouillard est rentrée stupéfaite de cette mission, spécialement attentive aux personnes déplacées «Chaque semaine, de petites communautés sont témoins de la mort brutale de leurs proches… Le 28 février dernier, deux mois après la première phase de leur retour, les communautés de Cacarica, pourtant bien organisées, très soucieuses des droits humains et respectueuses de l’environnement, ont constaté que les accords visant à assurer la sécurité des personnes n’étaient pas appliqués par le gouvernement. Celui-ci avait promis aux communautés noires de Cacarica une Maison de la Justice avec son procureur, un instituteur pour les enfants, un nettoyage des affluents de la rivière Atrado. Toujours rien !»
Le premier appel lancé par les Commissions Justice et Paix au lendemain de leur mission en Colombie porte sur le respect des droits humains et l’application des accords. «Les déplacements forcés ne sont qu’une partie d’un problème plus vaste: l’’injustice sociale et l’inégale distribution des richesses», a réaffirmé la délégation à son retour. Dans le sillage de la Conférence de Vienne de 1993, I. Brouillard a redit à Bruxelles que «les droits de l’homme sont indivisibles, inaliénables, universels et interdépendants».
Quelle aide?
L’appel lancé par les diverses organisations à l’attention de l’Union Européenne associe étroitement la question des droits humains au soutien d’un processus de paix. Dès lors, celui-ci ne peut être le «Plan Colombia». «De grâce, que l’Union n’accorde pas le moindre soutien à ce plan, car ce serait donner une légitimité à la logique de guerre !», avertit le Comité Daniel Gillard.
Alors, que faire ? «L’aide à la Colombie est nécessaire, mais il importe d’en étudier les modalités», recommande SocialAlert. «Si l’on veut un plan, qu’il soit axé sur la paix et sur le développement, mais absolument pas sur la guerre. Il devra prévoir une véritable réforme agraire, centrée sur les besoins des populations, sur le développement decultures alternatives à l’exploitation de la coca, moyennant des formules adéquates de crédit et de formation pour les paysans, mais aussi un renforcement de l’Etat de droit dans la lutte contre la corruption et l’impunité».
Un test pour les indigènes comme pour la Commission des droits de l’homme de l’ONU sera le démantèlement des groupes paramilitaires. Un autre devrait être, selon toutes les organisations porteuses de l’appel de Bruxelles, le développement d’une véritable concertation démocratique avec les groupes de population concernés. (apic/cip/pr)




