La réforme des mentalités s’impose
Colombie: Pauvreté et injustice sociale: un évêque donne de la voix
Par Paul Jubin, de retour de Colombie
Bogota, 5 juin 2001 (APIC) La pauvreté et l’injustice sociale constituent la source des problèmes de la Colombie, bien davantage encore que la violence et le narcotrafic, pourtant bien réels, estime Mgr Jaime Prieto, évêque de Barrancabermeja, en Colombie.
«Le narcotrafic et la violence, présents et incontestables, ne constituent pas la source des problèmes actuels de la Colombie, mais bien la pauvreté et les injustices sociales», lance Mgr Jaime Prieto, évêque de Barrancabermeja, lors de l’interview qu’il vient de nous accorder chez lui.
«Depuis des décennies, les richesses du pays sont très inégalement distribuées, entraînant un chômage grandissant et une misère croissante. Le pays a besoin d’une correction des injustices sociales et de programmes de développement au service des plus démunis. J’ajouterai qu’une vraie réforme des mentalités s’impose également: aujourd’hui 98% des cas de violence et de violations graves des droits humains sont couverts par l’impunité, et la corruption affecte la totalité du pays! L’Eglise se doit de demander des changements dans ce sens, d’autant plus qu’elle est actuellement l’institution qui inspire le plus de confiance».
L’auteur de tels propos n’est pas n’importe qui puisqu’il est à la tête du diocèse d’une zone pétrolifère, convoitée par les guérillas FARC et ELN, les fameuses unités d’autodéfense de Colombie connues sous le nom de «paramilitaires», par les forces des narcotraficants, la police urbaine et l’armée officielle! Les conflits et les massacres se sont accentués ces derniers temps dans la région, l’occupation des territoires change de propriétaire armé, les enlèvements et disparitions se multiplient. Seule la loi du silence règne. Les différentes forces en présence sont capables de paralyser toute la zone. La population espère un heureux aboutissement des pourparlers de paix entre les forces opposées.
Le mauvais «Plan Colombia»
Précisément, Mgr Prieto est le président de la Convention du processus de paix avec la guérilla ELN et est également président de la commission nationale de pastorale sociale. Ces fonctions ont amené Mgr Prieto à rencontrer une délégation du Congrès américain pour souligner les dangers du Plan Colombie, concocté par les USA. A son avis, la coca n’est pas le vrai problème, d’ailleurs la plupart des consommateurs sont précisément américains. Et la fumigation des cultures de coca détruit l’environnement, affecte les sols et l’eau, atteint la santé des populations souvent contraintes de fuir et de s’agglutiner dans les bidonvilles des métropoles.
Certes, Mgr Prieto s’exprime plus hardiment et plus courageusement que la plupart des membres de la Conférence épiscopale, traditionnelle et conservatrice. Aussi sa voix prophétique porte-t-elle parmi les chrétiens et dans les rangs de tous les meurtris, les souffrants, les torturés, les apeurés.
Action autour de quatre axes
Votre région de Barrancabermeja n’a pas demandé à être occupée militairement? «Nous n’avons pas besoin de forces illégales et paramilitaires pour assurer l’ordre, la sécurité et la liberté dans le région. Nous demandons que les forces publiques agissent de manière à ne plus être suspectées d’appuyer ou d’être reliées à ces forces non légales. Et que les programmes de développement se multiplient efficacement». Que fait concrètement le diocèse pour répondre à l’aspiration à la paix de la population? «Nous agissons sur quatre axes: la Commission Vida y Paz mène une action dynamique dans toutes les communautés chrétiennes du diocèse pour analyser les réalités, promouvoir les valeurs de paix, de pardon, de justice, une culture de la vie. Mais aussi pour apprendre à gérer les conflits et à en tirer une créativité supplémentaire; Apprendre à exorciser la peur et à la maîtriser, avec une pédagogie adaptée aux différents milieux: écoles, groupes de femmes ou d’hommes, coopératives, mouvements, catéchèse, homélies, de manière à agir partout et avec tous; Entreprendre, conjointement avec les autorités municipales, des actions de convivialité, de défense des droits humains et de développement social; Dépasser le cadre urbain de Barrancabermeja oùù s’entassent les réfugiés de la violence, pour travailler sur un plan régional, dans la globalité des problèmes socio-économiques aussi bien que des problèmes psychologiques et juridiques.
Pour mettre en œuvre les options décrites par l’évêque de Barrancabermeja, tous les services diocésains sont mobilisés et s’engagent à fond. Une équipe de laïcs, envoyée par les Missionnaires de Bethléem y participe activement, en dépit des risques encourus. Il est vrai que la présence d’étrangers peur souvent dissuader des agresseurs potentiels et servir de bouclier. C’est ce que semble confirmer un gigantesque Christ métallique érigé au centre d’un étang par la compagnie Ecopetrol, et qu’elle a baptisé: Cristo Petrolero. Au fond, la guerre n’est ni naturelle, ni inévitable entre personnes douées de raison. (apic/pj/pr)




