L’appel de la mère d’Ingrid Betancourt

Colombie: Quand Farc et Uribe jouent la liberté des otages à la roulette électorale

Bogota, 24 février 2006 (Apic) Quatre ans! Près de 1700 jours, qu’Ingrid Betancourt est retenue par les Farc colombiennes. Qui jouent la liberté de leur otage – et celle des quelque 60 autres – à la roulette électorale. Pour dire aux Colombiens que la paix ne pourra se faire dans le pays avec le président Uribe en cas de victoire de ce dernier lors des élections de mai. Yolanda Pulecio de Betancourt, mère de la captive, se confie à l’Agence Misna.

«La Colombie veut la paix! Il y a encore trop de violence généralisée. La stratégie de la lutte sans quartier n’est pas la bonne voie. Je suis très préoccupée : nous avons un gouvernement qui jouit du soutien des Etats-Unis, dans une politique de conflit qui ressemble beaucoup, à mon avis, à celle de l’Irak. Ce n’est que mon avis, mais il est clair que l’emploi de la force ne conduit à rien, elle ne provoque que de la douleur».

Ces paroles sont celles de Yolanda Pulecio de Betancourt, ancienne députée du Parti libéral et mère d’Ingrid Betancourt, l’ancienne candidate à la présidence enlevée le 23 février 2002 par les Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc), trois jours après l’échec des colloques de paix avec le président de l’époque, Andrés Pastrana.

«Quatre années se sont écoulées: je ne pensais pas devoir affronter une situation si difficile et si longtemps. Je n’ai pas passé un seul jour sans penser à Ingrid» déclare-t-elle à Misna, contactée par téléphone à Bogotá. «La foi en Dieu nous donne du courage», dit-elle la gorge serrée, «et nous persévérons parce que nous avons espoir et je suis sûre que ma fille est vivante».

A des milliers de kilomètres, depuis la France, la fille d’Ingrid, Mélanie Betancourt, s’unit à la voix de sa grand-mère : «Pour nous, pour maman et pour Clara cela fait quatre ans que ça dure, et quatre ans, c’est affreusement long. Pour d’autres otages cela fait plus longtemps, pour d’autres encore cela fait moins longtemps, mais nous sommes tous devant la même impuissance». D’un ton à la fois résolu et révolté, Mélanie lance à travers Misna un appel pour la libération de sa mère, de son assistante Clara Rojas et de tous les otages des groupes armés colombiens.

Cruauté et indifférence

«Les Farc ont fait preuve d’une cruauté absolue, car durant tout ce temps elles n’ont pas été capables de faire un geste, de démontrer vraiment qu’elles veulent un accord qui aboutisse à la libération des prisonniers. Mais si elles veulent êtres prises au sérieux, si elles veulent démontrer qu’elles ont encore des idéaux, il va falloir qu’elles se réveillent et très vite. Nous, familles des otages, nous sommes dans une situation d’urgence absolue» affirme Mélanie, très déterminée dans le combat qu’elle mène depuis quatre longues années.

«D’un autre côté, nous sommes exaspérés par l’indifférence du gouvernement colombien, qui ne s’est jamais vraiment intéressé à la question des otages. La situation a toutefois un peu évolué ces derniers temps, il faut le reconnaître, mais c’est parce que le président Alvaro Uribe est en campagne électorale (réd.: les élections présidentielles sont prévues le 28 mai) et qu’il veut montrer qu’il sait répondre aux attentes des Colombiens», poursuit la fille d’Ingrid Betancourt.

Fin décembre, trois pays, la France, l’Espagne et la Suisse, ont fait une proposition aux Farc et au gouvernement: créer une zone sécurisée de 180km² pour négocier un accord humanitaire d’échange des prisonniers. «Nous avons beaucoup espéré de cette initiative», confie Mélanie. «Au départ, les deux parties devaient communiquer leur décision en privé. Mais le président Uribe, dans un esprit de propagande électorale, a voulu annoncer en public qu’il acceptait. Le résultat a été que les Farc ont dit «non», en disant que l’ouverture d’Uribe ne dérivait pas d’une réelle volonté politique mais d’une campagne électorale, qu’elles refusaient de cautionner».

La lutte personnelle du président

Pour Yolanda Pulecio Betancourt, «toute tentative de trouver un accord pour la libération des otages a échoué à cause du manque de volonté du gouvernement colombien». Après une modification de la Constitution pour lui permettre d’être réélu, Uribe semble favori pour conquérir un second mandat. «Mais malgré les sondages qui le voient vainqueur, il y a une forte opposition. Le processus de paix avec les paramilitaires suscite une forte perplexité», ajoute la mère d’Ingrid Betancourt. Qui rappelle: quand Uribe était gouverneur du département d’Antioquia, entre 1995 et 1997, il se fit promoteur de «Convivir», une tentative de légaliser le paramilitarisme et un mouvement né en opposition à la guérilla.

«Le président Uribe a fait de la lutte contre la guérilla son cheval de bataille, et une lutte personnelle pour venger son père, tué par les Farc». Pendant ce temps, dit-elle, il a refusé l’extradition de chefs paramilitaires, comme Don Berna, connu pour avoir été le numéro 2 de Pablo Escobar. «En vue des élections, il a renforcé la lutte contre le terrorisme, mais je crois que cela a fait empirer les choses. Nous assistons chaque jours à des violations des droits humains» dénonce-t-elle. (apic/misna/pr)

24 février 2006 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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