Un modèle de cohabitation qui dérange
Congo: L’Eglise de Bukavu interpelle les rebelles du RCD-Goma : où reste Mgr Kataliko ?
Bukavu, 31 mars 2000 (APIC) Mgr Emmanuel Kataliko, expulsé manu militari de son archidiocèse de Bukavu le 12 février dernier par les rebelles congolais à la solde du Rwanda, est toujours en exil à Butembo, dans le nord-est du Congo. Le collège des consulteurs qui gère l’archidiocèse en l’absence de son pasteur interpelle les rebelles du RCD-Goma, la faction pro-rwandaise du Rassemblement congolais pour la démocratie. Pour empêcher le retour du pasteur, les rebelles invoquent des «problèmes de sécurité» et les risques d’attentats contre la vie du prélat. Ce dernier a dénoncé l’occupation de son pays par les troupes rwandaises, qui agissent en toute impunité.
«Qui crée l’insécurité ?», demandent les consulteurs au lendemain du pillage d’un couvent et d’une cure près de Bukavu. Mgr Kataliko a de son côté adressé à Mgr Faustin Ngabu, évêque de Goma, une longue lettre dans laquelle il se demande si ce n’est pas un modèle de cohabitation qu’on veut punir. Une lettre très éclairante sur la situation socio-ethnique de son diocèse et les griefs du RCD à son égard. Les rebelles pro-rwandais l’accusent de fomenter des tensions interethniques, voire un «génocide», une accusation absurde mais utilisée à satiété par les tenants du pouvoir dans la région pour justifier leur dépeçage du Congo démocratique et la mainmise sur ses richesses.
L’Eglise négocie avec les rebelles
Après deux semaines de concertation début mars entre une délégation de l’Eglise catholique et les responsables du RCD (Rassemblement congolais pour la démocratie) à Goma, le vicaire général de l’archidiocèse est rentré à Bukavu. Le 18 mars, la reprise de toutes les activités socioprofessionnelles, liturgiques et l’ouverture des écoles – suspendues pour protester contre l’expulsion de Mgr Kataliko – a été décidée. Il s’agissait d’envoyer un signal de bonne volonté en réponse à la promesse verbale de la présidence du RCD d’un retour prochain de Mgr Kataliko dans son diocèse. Deux jours après, le porte-parole du RCD excluait le retour de Mgr Kataliko à Bukavu dans un bref délai.
La raison invoquée par le porte-parole du RCD, Kin Kiey Mulumba: «les propos incendiaires» tenus par Mgr Kataliko dans une interview donnée une semaine plus tôt à la radio «La Voix de l’Amérique». Quels propos incendiaires ? Interrogé à ce sujet, Kin Kiey répondra que «certains représentants» de «certaines ethnies» et «certains pays» ont diversement apprécié les paroles de Mgr Kataliko.
C’est pourquoi, selon lui, le RCD se doit de «garantir suffisamment la sécurité» et notamment «mettre suffisamment de moyens pour que la vie de Mgr Kataliko en tout cas ne puisse pas être mise en danger». Notons que son prédécesseur, Mgr Christophe Munzihirwa, avait été assassiné par un escadron de la mort (des membres l’Armée patriotique rwandaise ont été accusés de ce crime), en octobre 1996. Lui aussi avait pris la défense de ses fidèles et dénoncé au niveau international les attaques perpétrées à l’époque par le nouveau régime de Kigali contre les réfugiés rwandais au Zaïre, accusés d’être tous des «interahamwe génocidaires».
Qui crée l’insécurité ? Menaces contre l’intégrité physique de Mgr Kataliko
La population de Bukavu, qui attend avec impatience le retour de son pasteur, se demande d’où pourrait venir l’insécurité pour Mgr Kataliko et qui est en train de la créer. Le 22 mars, note le collège des consulteurs, le président du RCD, Emile Ilunga, a renchéri sur ce thème de l’insécurité affirmant : «Nous ne pouvons pas prendre le risque de le faire entrer à Bukavu et de lui faire courir un risque d’un acte irresponsable». Or, le climat d’insécurité dans la région ne date pas d’aujourd’hui, aussi bien pour la population que pour les institutions de l’Eglise, souligne la déclaration.
Les attaques et pillages contre les institutions de l’Eglise se poursuivent
Le collège des consulteurs, qui souligne que des incidents ont déjà étéé maintes fois dénoncés, en signale deux nouveaux survenus ces dernières semaines dans la périphérie de Bukavu. Ainsi, dans la nuit du 19 mars, 14 hommes armés, dont 12 en uniforme, parlant les uns kiswahili et les autres kinyarwanda, ont investi et pillé systématiquement pendant 5 heures d’affilée le couvent des Sœurs de la Sainte Famille de Nyakavogo, dans la commune de Bagira. Dans la nuit du 26 mars, 12 hommes armés et en tenue militaire sont entrés au presbytère de la paroisse catholique de Ciriri, dans la commune de Kasha, après avoir pillé la maison voisine. Ils ont molesté les prêtres et pillé la maison pendant une heure et demie. Là aussi les assaillants parlaient ces deux langues.
Les consulteurs de l’archidiocèse de Bukavu relèvent que, «curieusement, à proximité des deux endroits visités se trouvent des postes militaires du RCD sous commandement rwandais: le camp T.V./Karhale et le camp P.M./Bagira». D’où leur conclusion: «Qui entretient ce climat d’insécurité ? Et pour quel but ? Tout cela s fait en toute impunité ici comme dans les cas précédents. Inutile de dire que, à notre connaissance, aucune enquête sérieuse n’a été menée jusqu’à présent pour chercher les coupables et les punir. Entre-temps, les autorités du RCD prétendent qu’elles préparent des conditions de sécurité pour le retour de Mgr Kataliko.»
Rappelons que le samedi 12 février, Mgr Kataliko, qui rentrait de Kinshasa, a été arrêté à l’aéroport de Goma et renvoyé à Butembo, ville dont il fut l’évêque de 1966 à 1997. Les rebelles lui reprochent une lettre pastorale de Noël très critique à l’égard de la situation en zone occupée. Quand, début mars, une délégation de la Conférence épiscopale congolaise, conduite par son président, Mgr Faustin Ngabu, évêque de Goma, a rencontré les autorités du RCD à Goma, celles-ci avaient donné leur accord de principe au retour de Mgr Kataliko dans une délai «relativement bref». Les responsables des Eglises et de la société civile du Sud-Kivu avaient décidé la réouverture des écoles dès le 23 mars, puis la reprise des activités socioprofessionnelles et liturgiques. Entre-temps, les autorités du RCD étaient revenues sur cet accord.
Mgr Kataliko : une «manipulation idéologique perverse»
Mgr Kataliko a écrit une longue lettre à Mgr Ngabu, président de la Conférence épiscopale congolaise, dont il a reçu une «visite inattendue» dans son lieu d’exil le 10 mars dernier. Commentant son message de Noël – celui qui a mis le feu aux poudres selon les rebelles congolais aux ordres de Kigali – , Mgr Kataliko affirme que sa lettre pastorale «n’a rien d’incendiaire», car «n’en déplaise à ceux qui lui prêtent des intentions diaboliques, c’est un message d’espérance qui en appelle à la conversion de tous pour voir en face nos malheurs, pour sortir du marasme sociopolitique qui nous plonge dans la misère sans nom qui ne fait que s’aggraver».
Ceux qui l’auront lu «sans parti pris idéologique», ajoute-t-il, conviendront qu’il va dans le même sens que celui de l’Association des Conférences épiscopales de l’Afrique Centrale (ACEAC – Burundi, Rwanda, Congo-RDC) après son assemblée tenue à Nairobi un mois plus tôt: «Vous êtes tous des frères (Mt 23,8): arrêtez les guerres !». «A ma connaissance, aucun des évêques signataires de ce dernier texte n’a été taxé de tribaliste ou d’obstacle à la réconciliation nationale», relève Mgr Kataliko.
Lors de sa visite, Mgr Ngabu avait remis à l’archevêque de Bukavu un message du président du RCD/Goma, Emile Ilunga. Mgr Kataliko note que, «curieusement, l’aspect de conversion et de réconciliation de (son) message, a été occulté». Et pourquoi, demande-t-il, établir «un rapport direct entre ce message élaboré dans le contexte précis d’un peuple écrasé, meurtri et humilié pour des mobiles idéologiques nébuleux et (son) passé d’ancien pasteur de Butembo-Beni ?»
Un obstacle à la réconciliation nationale ?
Car, dit-il, l’essentiel des messages que lui a remis Mgr Ngabu revient à dire ceci : «Mgr Emmanuel Kataliko, archevêque de Bukavu, précédemment évêque du diocèse de Butembo-Beni, constitue un obstacle majeur à la réconciliation nationale et au règlement des conflits interethniques, dans la mesure où il se pose comme le héraut du refus de la cohabitation pacifique entre les ethnies du Kivu, composantes de la Communauté nationale congolaise.»
L’archevêque proteste: tous les motifs établis à sa charge pour confirmer ce préjugé sont «délibérément forcés et faussés. Après bientôt 34 ans de service pastoral dans ce Kivu jadis pacifique, souligne-t-il, ces accusations abusives ahurissantes me semblent relever de la mauvaise foi, de la manipulation idéologique perverse de ceux qui, comme on le dit, pour noyer leur chien, l’accusent de rage».
Butembo, modèle de cohabitation interethnique
Il rappelle le modèle de cohabitation interethnique développé quand il était évêque de Butembo. Butembo, explique Mgr Kataliko, est à la frontière des territoires de Beni et de Lubero. Ceux-ci sont habités non seulement par les Nande, mais aussi par les Batalinga, Balese, Bakumu, Baserume, Bapere, Babumba, Bapakombe, Babira, Bambuti et par d’autres tribus congolaises, toutes confessions confondues. Dans le territoire de Lubero ont cohabité Nande, Hutu et Tutsi qu’il a lui-même baptisés ou confirmés, comme dans la paroisse de Luofu. «Le diocèse de Butembo-Beni n’a jamais connu le malheur de la haine interethnique comme cela est entretenu dans certains pays ou régions voisins, souligne-t-il. Le mélange, la cohésion entre les différentes tribus de deux territoires sont le secret de son dynamisme mutuellement reconnu et qui fait sans doute des jaloux. «
Non à la culture de la diabolisation et du chantage
L’archevêque, dans sa lettre au président de la Conférence épiscopale congolaise, lance cette exhortation: «Je voudrais que nous aidions nos chrétiens et compatriotes des zones embrasées par des conflits meurtriers à plus de solidarités pour combattre la culture du chantage, de la diabolisation, du mensonge qui ne peut que générer la paralysie déjà longue de notre tissu social. Notre mission commune est de rappeler sans cesse ce commandement. «Vous êtes tous des frères : arrêtez les guerres». «Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés» (Jn13,34). Quel programme d’action pastorale en ces temps difficiles ! ” (apic/bia/cip/be)



