La théologie latino-américaine face à ses nombreux défis

Congrès continental de théologie du 7 au 11 octobre à Sao Leopoldo

Porto Alegre, 16 octobre 2012 (Apic) 50 ans après Vatican II, 40 ans après sa naissance, la théologie de la libération se décline dans des thèmes plus actuels comme l’écologie, l’économie, l’ethnie ou la femme, tout en maintenant son attachement historique à une Eglise des pauvres. Tel est le constat du Congrès latino américain de théologie, tenu du 7 au 11 octobre 2012 à Sao Leopoldo, au Brésil.

L’image se voulait symbolique. En clôture du Congrès continental de théologie, les organisateurs avaient convié cinq jeunes théologiens et théologiennes latino-américains à monter sur la scène de l’auditorium de la faculté jésuite d’Unisinos, à Sao Leopoldo, dans le sud du Brésil. Un peu intimidés, ils ont pris successivement la parole devant un public très nombreux, dans lequel se trouvaient notamment les figures historiques de la théologie de la libération, comme Leonardo Boff, Jon Sobrino, Pablo Richard, Frei Beito ou encore Victor Codina. «Nous, jeunes théologiens, nous souhaitons poursuivre l’immense travail accompli par nos illustres prédécesseurs, ont-ils alors déclaré. Pour cela, nous prenons devant vous trois engagements : réaffirmer le caractère incontournable de l’option pour les pauvres, notamment pour les plus jeunes ; accomplir un travail pastoral qui nous permette d’être en phase avec la réalité ; oeuvrer pour une théologie qui pense, agit et vit Dieu.»

50 après Vatican II et 40 ans après la publication du livre fondateur de Gustavo Gutiérrez «Théologie de la libération», le réseau Amerindia, regroupement de nombreux théologiens, chercheurs, scientifiques et responsables de mouvements sociaux du continent, organisateur du Congrès, avait à cœur de démontrer que la théologie latino-américaine était encore bien vivante. «Nous avons accueilli plus de 700 personnes, s’est réjouit Socorro Martinez, responsable d’Amerindia. Et des centaines d’autres n’ont pas pu participer faute de place !» Au-delà de la quantité, les organisateurs ont insisté sur la présence de tous les acteurs historiques de la Théologie de la libération, en y incluant la présence ’virtuelle’ de Gustavo Gutiérrez, contraint de donner une vidéo-conférence du Pérou (voir article du 11/10/2012), suite à une mauvaise chute.

La théologie latino-américaine est l’héritière de Vatican II

D’histoire, il en a bien sûr été question au cours de ce Congrès. Agenor Brighenti, docteur en sciences théologiques et professeur de théologie à l’Université catholique (PUC) de l’Etat brésilien du Parana, a ainsi profité du 50e anniversaire de Vatican II pour rappeler que «la théologie latino-américaine est l’héritière de Vatican II. Mais plus qu’un point d’arrivée, a-t-il insisté, Vatican II a été un point de départ. Car si l’Eglise du continent n’a pas rompu avec le Concile, elle a néanmoins pris une certaine distance dans le cadre de ses institutions de base et de ses axes fondamentaux». Un exemple ? «Le Concile conçoit l’Eglise comme peuple de Dieu, tandis que pour l’Eglise latino-américaine, l’Eglise-communauté, articulée en petites communautés, et en particulier en Communautés Ecclésiales de Base (CEBs), est la forme la plus adéquate pour faire une réelle expérience de fraternité chrétienne.»

Les différents intervenants ont rapidement abordé la question qui était sur toutes les lèvres : que reste t-il aujourd’hui de la Théologie de la libération, qui marque depuis les années 1960 l’histoire de l’Eglise catholique continentale ? «La théologie de la libération est toujours un grand mouvement de spiritualité qui allie la lecture divine de la Bible au témoignage du règne de Dieu dans le sillage de Jésus, a ainsi affirmé José Oscar Beozzo, historien de l’Eglise catholique latino-américaine et Coordinateur général du Centre Œcuménique des Services à l’Evangélisation et à l’Education Populaire (CESEEP) au Brésil. A l’époque, elle avait pour mission de répondre à une situation d’urgence économique et de crises politiques. Si le visage du continent a changé, la pauvreté et l’exclusion sociale sont toujours aussi importantes.»

Reconnaître et valoriser l’existence des laïcs

Reste que dans la forme, cette théologie a considérablement évolué. En commençant d’abord par ces acteurs, plus nombreux, moins connus, pas forcément aussi productifs d’un point de vue littéraire que leurs prédécesseurs, mais très actifs sur le terrain. Femmes, indigènes, noirs… ce sont de plus en plus souvent des laïcs, moins liés à la hiérarchie de l’Eglise. «Cela change fondamentalement l’approche de ces théologiens, confirme Pablo Richard, «Père» de la théologie chilienne. Leur proximité fréquente avec les mouvements sociaux leur donne une approche plus large et transversale des problématiques, comme l’économie, l’écologie, la place de la femme et l’ethnie, par exemple. Mais ils changent également le visage de la théologie en agissant de manière libératrice à l’intérieur et à l’extérieur de l’Eglise. Aujourd’hui, poursuit Pablo Richard, la grande chance et le grand défi de l’Eglise est de reconnaître et valoriser l’existence de ces laïcs, même si ces derniers se sentent beaucoup plus libres pour parler, écrire et survivre en dehors du cadre ecclésial.»

Malgré ces changements de fond, la permanence d’une Eglise aux côtés des plus pauvres demeure. Face à la crise économique mondiale et sa cohorte de laisser-pour-compte Jung Mo Sung, théologien et économiste brésilien, a rappelé que «les pauvres continuent d’être plus pauvres, de biens matériels autant que de biens symboliques.» Et de dénoncer «l’idolâtrie» du néo-libéralisme. «Quand je dis que le néolibéralisme présente une logique idolâtrique, je veux mettre l’accent sur la dimension fascinante du capitalisme global actuel, a expliqué Jung Mo Sung (voir article du 09/10/2012). La théologie a un rôle important à accomplir au sein de la société, en dénonçant cette fascination de l’idolâtrie du marché.»

Le défi écologique

Autre défi présent et à venir pour la théologie latino-américaine, la question écologique. Elle touche de manière inquiétante tout le continent. Déforestation, exploitation minière, complexes hydro électriques… Les menaces sont nombreuses et chaque jour plus importantes. C’est ce qu’a évoqué Leonardo Boff à la tribune, rappelant que la destruction de la nature affecte particulièrement les pauvres. «Ce sont les principales victimes des sécheresses, des inondations et des dévastations des catastrophes environnementales. Par manque de ressources, ils contribuent à la destruction de cet environnement. Le combat contre la pauvreté et pour la préservation de l’environnement est donc le même.» Tout comme la question du dialogue interreligieux, dont l’importance est croissante sur un continent marqué, notamment, par l’essor des églises pentecôtistes.

L’essor de la théologie féministe

Mais l’un des plus grands défis de la théologie latino-américaine pour les générations à venir sera de laisser aux femmes la place qu’elles appellent de leurs voeux. C’est ce qu’ont défendu plusieurs représentantes de la théologie féministe présentes au Congrès. Parmi elles, Nancy Cardoso, docteure en théologie et pasteure méthodiste, dans l’état de São Paulo, au Brésil. «Les femmes ont une manière particulière d’aborder l’existence, a-t-elle expliqué. Nous revendiquons donc une théologie qui aborde les diverses problématiques du point de vue de la femme.»

Un nouveau regard sur la théologie : tel aura été le message diffusé tout au long du Congrès. Avec, en filigrane, une urgence, de plus en plus menaçante, qui a plané sur les 700 participants. En 10 ans, l’Eglise catholique latino-américaine a perdu près de 50 millions de fidèles. Enrayer cette chute vertigineuse, voilà sans aucun doute le plus grand des défis de la théologie. (apic/jcg/mp)

16 octobre 2012 | 16:40
par webmaster@kath.ch
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