«Corps visibles, corps invisibles»

Fribourg: Colloque international de la Société Suisse pour la Science des religions

Fribourg, 26 novembre 2010 (Apic) A l’occasion de la Journée de la Société Suisse pour la Science des Religions, les 26 et 27 novembre à l’Université de Fribourg, plusieurs spécialistes ont traité de la thématique du corps sous trois angles: le corps comme discours, sa ritualisation et ses représentations.

Le titre du colloque renvoie à une dynamique liant le corps physique humain à ses représentations dans la production littéraire et artistique, ainsi qu’à celles qui le mettent en scène dans le monde surnaturel des divinités, des esprits et de la sainteté. Alors que la thématique du corps dans le contexte de la religion a été amorcée en théologie, cela n’est guère le cas en Science des religions. Le colloque «Corps visibles, corps invisibles» se proposait de prendre en compte l’apport venu des disciplines voisines, de façon à susciter le débat et à créer de nouvelles perspectives en Science des religions. Il fallait donc comprendre le corps de façons distinctes: «Je suis un corps. Je possède un corps», a indiqué Thomas Austenfeld, le Doyen de la Faculté des Lettres.

Durant ces deux jours, de nombreux chercheurs suisses et étrangers ont traité de la thématique du corps sous trois angles: le corps comme discours (social et normatif); sa ritualisation (dans les rituels, dans le théâtre et la danse), notamment aux Philippines (par le professeur Peter Bräunlein de l’Université de Brême) et en Indonésie (par Alexandra Kraatz, de l’Université de Bonn); ses représentations, notamment dans l’art scriptural et l’architecture. Dans la partie «Le corps discours», Barbara Hallensleben, professeure de théologie catholique à l’Université de Fribourg, a parlé du thème: «Mariologie als Brennpunkt einer leibhaftigen Theologie». Jens Schlieter, professeur en Sciences des religions à l’Université de Berne, s’est exprimé sur le thème «Bioethik als religiöser Körperdiskurs».

L’angle «Le corps ritualisé» a vu l’intervention de Michael Groneberg, professeur de philosophie à l’Université de Fribourg, sur «Körper zwischen den Geschlechtern. Zur Diskrepanz von Fantasma und Realität» et de Nadja Miczek, professeure en Sciences des religions de l’Université de Lucerne, sur «Transmedial Bodies – Aspects of corporeality and embodiment in virtual rituals».

Le volet «Le corps en mouvement» a été traité par le biais de prestations artistiques: danse, théâtre et jeux. Philippe Borgeaud, professeur en Sciences des religions à l’Université de Genève, Patrick Duval, maître de Conférences en langue et civilisation néerlandaises à l’Université Paul Verlaine-Metz et Simona Chaudhry, professeure en Sciences des religions à l’université de Lucerne, se sont finalement exprimés sur le thème de la «Représentation du corps».

Le «féminisme islamique»

Chercheuse à Société, droit et religion en Europe (SDRE) et au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) à Strasbourg et maître-assistante en Sciences des religions à l’Université de Fribourg, Nadine Weibel a abordé le thème de la «réappropriation du corps chez les féministes de l’islam». Selon elle, le terme «féminisme islamique» est un terrain en constante mouvance et ultracontemporain. Il englobe les revendications des femmes pour un espace social, un accès à la mosquée ainsi que le rapport à la sexualité. «Les femmes veulent renégocier la place qui leur est accordée dans la religion», a souligné la chercheuse. Le «féminisme islamique» veut agir à l’intérieur de la société: «Il remet en cause le discours des hommes et l’instrumentalisation de la religion par les hommes, mais pas la religion elle-même.»

Ainsi, le courant né vers la fin du 19e siècle-début du 20e siècle, s’inspire des militantes pour l’amélioration de la condition féminine en Occident. Les femmes de l’islam utilisent les mêmes outils que les femmes juives et des chrétiennes avant elles. Nadine Weibel en a dégagé quatre récurrents: une relecture des textes canoniques selon le modèle féminin (accès au savoir, concept de conjugalité, accessibilité aux ministères réservés aux hommes, etc.); une revendication du partage du pouvoir au sein des institutions (notamment la fonction d’imam); une réappropriation de leur corps et de leur sexualité (place du corps des femmes dans la société) et, finalement, une certaine nostalgie de l’âge d’or des origines, où cette dichotomie homme/femme n’était pas si systématique.

«Il s’agit d’abord d’agir au niveau séculaire et civil», précise cependant la chercheuse. Dans ce contexte de «relecture féminine de l’islam», Nadine Weibel a notamment cité Huda Sharawi, figure qui a dirigé le mouvement féministe en Egypte de 1923 à 1947 et qui a aussi été la première femme à enlever le voile.

Un rôle social plus affirmé

Vers la fin du 20e siècle (1970-1980), la chercheuse a relevé ce qu’elle appelle une «nébuleuse», qui lutte pour un «islam revendiqué et pratiqué». «Les femmes musulmanes veulent reconquérir leur place dans la religion. Elles inventent un nouveau modèle à mi chemin entre le modèle traditionnel et celui proposé par l’Occident. C’est totalement novateur. Dans ce sens, elles s’inscrivent dans une forme de modernité. On découvre un nouveau questionnement au sujet de l’identité religieuse et du genre», a relevé Nadine Weibel.

Cette volonté d’émancipation passe notamment par un rôle social plus affirmé, l’accès à la mosquée, et l’accès à la fonction d’imam devant un public mixte. Des revendications que l’on retrouve dans l’»Islamic Bill of Rights for Women in the Mosque», une liste de droits de la femme musulmane réalisée par Asra Nomani, auteur et féministe américaine d’origine indienne.

Nadine Weibel a aussi évoqué la fin de la «marginalisation corporelle» et une «desérotisation» des corps, comme «garants de la paix sociale». Peut-être l’amorce d’une «révolution sexuelle»?

Le corps de la femme, prisonnier du «Get»,

Professeure à l’Université Libre de Bruxelles et en Sorbonne (Paris), Liliane Vana s’est penchée sur la problématique du «Get, le libelle du divorce selon la loi juive (halakha) ou la confiscation du corps féminin». Le refus du «Get», ou acte de divorce, par un mari à sa femme s’intègre directement dans la problématique du colloque.

En effet, selon la loi juive, seul un homme est en droit de remettre le «Get» à sa femme et, en dehors d’Israël, les chefs rabbiniques n’ont pas d’autorité pour le contraindre à se plier à leurs directives. Une femme qui n’a pas reçu le «Get» demeure une «agounah» (une femme «liée») et n’a pas le droit de se remarier. Si elle vit, a des relations sexuelles ou se remarie, cette femme sera considérée comme adultère et son partenaire aussi. Tous les enfants issus du second mariage seront des «mamze» (enfant illégitime) et n’auront pas le droit se marier avec un juif. Cette sanction se transmet de génération en génération.

«Cette inégalité pèse sur la femme et sa descendance. La femme ne peut donc pas disposer librement de son corps, qui appartient entièrement à son époux légal, tant qu’il n’a pas donné le ’Get’. Et aucun tribunal civil ne peut casser cet état de fait», a expliqué Liliane Vana. En outre, une femme ne pourra jamais être libérée de son mariage si son mari devient dans l’incapacité mentale de lui donner le «Get» ou encore s’il disparaît de la circulation. Une rigidité qui fait actuellement l’objet de discussions houleuses au sein de la communauté

26 novembre 2010 | 16:44
par webmaster@kath.ch
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