La croissance économique du Mexique (7% en 1998) a pourtant été particulièrement affectée par la chute des prix du pétrole (50% en un an) et par les effets indirects de la crise financière. Cette croissance ne s’est donc pas traduite par des progrès en matière sociale et une meilleure répartition des revenus. Entre 20 et 30 millions de personnes vivent aujourd’hui dans une extrême pauvreté. Les pauvres des bidonvilles paient une fois de plus la facture. Comme les populations des campagnes, où le revenu moyen par habitant est de moitié inférieur à celui des villes, ou pire encore, comme les indigènes du Chiapas, oubliés parmi les oubliés, dont le revenu moyen est de quatre fois inférieur.

Croissance économique, mais augmentation de la pauvreté

La plupart des ouvriers ne bénéficient d’aucune couverture sociale. Un ouvrier des usines automobiles de Mexico perçoit un salaire mensuel 20 à 30 fois inférieur à son homologue américain, pour le même travail. Quant à l’économie informelle, l’économie de survie par les boulots de la débrouille pour des millions de délaissés, elle recouvre près de 40% des «emplois». Sans parler du grave problème de la pollution – la mégalopole de Mexico souffre du manque d’eau potable et de son air particulièrement vicié – et du logement. La crise de l’environnement a par ailleurs pris des proportions catastrophiques, avec le phénomène climatique «El Niño». Reste la corruption, quasiment institutionnalisée. Et l’insécurité: plus de 700 délits – des vols à main armée en passant par les enlèvements – sont quotidiennement commis dans la seule ville de Mexico. 97% des délits demeurent impunis. A Mexico toujours, on estime à 20’000 les jeunes délinquants regroupés dans 750 bandes.

L’imbroglio du Chiapas

En attendant les élections de l’an 2000, le Chiapas reste l’autre épine dans le pied du Mexique. Le refus du gouvernement d’appliquer les accords de San Andrés sur la culture et les droits des indigènes a paralysé les négociations avec l’EZLN (Armée zapatiste de libération nationale) à partir de 1996. Depuis, l’EZLN du sous-commandant Marcos a marqué des points, en septembre 1997, notamment, en organisant une grande marche de plus de 1’500 Indiens zapatistes civils à Mexico, en prenant l’initiative de la création d’un front zapatiste de libération nationale, sorte de «parti-mouvement» de soutien, en inspirant ensuite la 2e Assemblée du Congrès national indigène, dont les délégués se sont prononcés en faveur de la loi sur l’autonomie proposée par la COCOPA (Commission parlementaire de conciliation et de pacification), mais rejetée par le gouvernement.

L’attentisme du gouvernement dans un premier temps, sa détermination à laisser pourrir le problème du Chiapas, mais aussi, dans un second temps, sa volonté de poursuivre sur la voie de la militarisation, a poussé l’EZLN à multiplier la création de facto d’une trentaine de communes autonomes. La «politique» délibérée de Zedillo a aussi eu pour conséquences d’encourager les caciques locaux du PRI à mener une «guerre de basse intensité» en armant et entraînant des milices para-militaires contre les organisations prozapatistes, ou proches du PRD (Parti révolutionnaire démocratique, opposition de gauche), ou encore proches de l’Eglise de l’évêque de San Cristobal de las Casas, Mgr Samuel Ruiz. A témoin, l’odieux massacre d’Acteal, le 22 décembre 1997, qui a fait 45 morts, femmes et enfants Indios pour la plupart.

Depuis le gouvernement a encore accentué la pression militaire, et déployé une campagne de propagande intense. Pour couvrir du manteau de l’impunité son action, afin aussi de réduire au silence toute velléité de protestation, il a expulsé du pays plusieurs observateurs, pasteurs et prêtres étrangers, comme ce fut le cas l’an dernier pour le prêtre français Michel Chanteau, curé de la paroisse de Chenalho et témoin du massacre de décembre 1997. Ce même gouvernement s’ingénie actuellement à réduire encore les droits des peuples indiens, déjà pas bien lourds. En avril et mai 98, une offensive policière et militaire contre quatre communes autonomes a symbolisé le diktat gouvernemental d’enterrer à jamais les «Accords». Depuis, les assassinats, les viols et les déplacements forcés de populations se succèdent, plus de 20’000 familles, estime-t-on. Militaires et para-militaires sont accusés de commettre les pires atrocités. L’imbroglio «chiapaneco» semble bel et bien incliner vers la guerre.

Erosion du PRI, éclosion des Partis d’opposition

Difficultés économiques – la dette extérieure totale avoisine les 178 milliards de dollars, alors qu’elle n’»était que» de 18 milliards en 1975 – violences et luttes armées, augmentation de la pauvreté… le président Ernesto Zedillo n’est pas au bout de ses peines. Lui qui, avec son Parti de moins en moins majoritaire car érodé par les scandales, doit maintenant faire l’apprentissage de la contradiction, avec l’éclosion des partis de l’opposition. Une éclosion rendue possible malgré les fraudes électorales quasi institutionnalisées depuis des décennies.

La poussée électorale du PRD, à gauche, mais aussi de la droite, avec le PAN (Parti d’action nationale) et autres Partis d’opposition, ont permis à ceux-ci de remporter des victoires aux gouvernorats de provinces importantes, lors des élections de juillet 1997. Ainsi, par exemple. le leader du PRD, Cuauhtemoc Cardenas, a-t-il été élu gouverneur de Mexico avec plus de 47% des suffrages exprimés. D’autres Etats, comme le Nouveau Leon, Monterrey et de Queretaro, fiefs du PRI jusqu’alors, sont tombés aux mains du PAN. L’unique chose qui «évolue», observe-t-on avec cynisme dans le Chiapas et dans l’opposition, sont les relations avec les Etats-Unis.

Depuis 1995, en effet, le centre de gravité des rapports Mexique/Etats-Unis s’est peu à peu déplacé de la sphère économique vers la sphère financière et militaro-policière. Ce qui a accentué la «satellisation» du Mexique, mais pas l’intégration des ouvriers-exilés mexicains refoulés aux frontières. Les Etats-Unis cherchent également à intégrer le pays dans leur lutte contre les cartels de drogue et à leur stratégie militaire continentale.

En mai 1997, les présidents Zedillo et Clinton ont signé une alliance de coopération. Un pacte aussi étroit ne s’était pas vu depuis la seconde guerre mondiale. Quant à la coopération militaire, elle a atteint depuis des niveaux sans précédents en 1997: 1616 militaires mexicains ont été entraînés aux Etats-Unis, dont 305 à la fameuse «Ecole des Amériques», spécialisée en lutte anti-insurrectionnelle, ce qui a représenté un doublement des effectifs. La population indigène et les «campesinos» du Chiapas l’ont appris à leurs dépens. En comptant leurs morts, leurs disparus et leurs «exilés». (apic/pr)

17 janvier 1999 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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