Que Cuba s’ouvre au monde et que le monde s’ouvre à Cuba
Cuba: Accueil enthousiaste à La Havane pour le pape Jean Paul II
De notre envoyé spécial à Cuba Jean-Marie Guénois
La Havane, 22 janvier 1998 (APIC) «Il faut que Cuba s’ouvre au monde et que le monde s’ouvre à Cuba», a lancé Jean Paul II mercredi au premier jour de sa visite historique dans le dernier pays communiste du monde occidental. Une allusion claire à l’embargo américain qui frappe impitoyablement Cuba depuis près de 40 ans, mais également un appel à davantage de liberté pour l’Eglise et le peuple cubain.
Le président Fidel Castro, qui avait pour une fois quitté sa légendaire tenue vert olive, était aux premières loges pour accueillir le pape à son arrivée à l’aéroport international José-Marti de La Havane. Un aéroport qui s’affichait aux couleurs du pape: «Bienvenue à sa Sainteté Jean-Paul II», pouvait-on lire sur une immense banderole barrant le fronton de l’aéroport, surmonté d’un immense portrait du Souverain pontife. Non loin, une sentence, «la Patrie est l’humanité», qui allait donner le ton au discours d’accueil du «Lider Maximo».
Alors que la Havane, capitale de Cuba, allait réserver un accueil triomphal au pape Jean Paul II, le président de la république de Cuba, Fidel Castro a dénoncé d’emblée dans son discours l’embargo imposé à l’île par les Etats-Unis. Jean Paul II, qui avait demandé lors d’une conférence de presse dans l’avion entre Rome et Cuba, que les Etats-Unis «changent» leur position à cet égard, n’a pas été aussi précis dans sa réponse au président. Il a souhaité une plus grande «ouverture» de l’île, en particulier sur le plan religieux.
Sur le tarmac de l’aéroport, sous une chaleur pesante, le tapis rouge a été déroulé. Ttout le monde semble content, notamment les membres de l’épiscopat cubain, dont le cardinal archevêque de La Havane, Jaime Lucas Ortega Alamino, et de nombreux autres prélats étrangers. Le président Fidel Castro, en costume croisé sombre, s’avance ému et solennel, en applaudissant pour accueillir son hôte en blanc qui descend, plus alerte que d’habitude, les marches de la passerelle. Elles l’introduisent dans ce qu’il a appelé une «visite historique». Un groupe d’enfants présente au pape un peu de cette terre cubaine si attendue, que le pape baise pour la première fois. Le pape leur adresse quelques paroles avant de leur remettre un rosaire. Les hymnes de Cuba et du Vatican sont rythmés par la salve d’honneur qui résonne dans l’air étouffant. Les troupes militaires, dans un ordre impeccable, présentent les armes devant les deux drapeaux que le vent vient d’unir en un seul mouvement.
«Cuba puni pour son refus de se soumettre aux diktats de l’empire américain»
Le «Lider Maximo», d’une voix presque douce, attaque d’entrée les Etats Unis: «On essaye de favoriser le génocide, par la faim, la maladie, et l’asphyxie économique totale, d’un peuple qui refuse de se soumettre aux diktats et à l’empire de la plus forte puissance économique, politique et militaire de l’histoire, beaucoup plus puissant que l’ancienne Rome. (…) Comme ces chrétiens qui furent atrocement calomniés pour justifier les crimes, nous, aussi calomniés qu’eux, nous préférons mille fois la mort plutôt que de renoncer à nos convictions. Comme l’Eglise, la Révolution a également beaucoup de martyrs».
Fidel Castro souligne les convergences entre Cuba et le pape
Constatant les convergences de vues sur bien des problèmes importants entre Cuba et le pape, Fidel Castro sait aussi que les opinions diffèrent sur d’autres sujets, mais il rend «un hommage respectueux à la profonde conviction» dont le pape fait preuve pour défendre ses idées. Parmi ces convictions, Fidel Castro insiste sur la connaissance de «l’interminable liste des calamités économiques et sociales de l’homme» : ” (…) analphabétisme, prostitution infantile, travail des enfants dès six ans, quartiers marginaux, discriminations raciales, de sexe, ethnies entières délogées de leur terre, xénophobie, mépris des peuples les uns par rapport aux autres (…) dette impayable, échanges inégaux (…) commerce d’armes sans scrupule (…), corruption généralisée, drogue, vices et idéologie de consommation aliénante qui s’impose à tous les peuples comme un modèle idyllique».
Fidel Castro passe ensuite à ses souvenirs de collégien chez les Pères, qui lui permettent, affirme-t-il, d’apprécier d’autres aspects de la pensée de Jean Paul II: «J’ai fait des études dans des collèges catholiques jusqu’à la fin de mon baccalauréat. Alors on me disait qu’être protestant, juif, musulman, hindouiste, bouddhiste, animiste, ou pratiquant d’autres croyances religieuses constituait une horrible faute digne d’un sévère et implacable châtiment. Plus d’une fois, même, dans ces écoles pour riches et privilégiés, dont je faisais partie, j’ai eu aussi l’idée de me demander pourquoi il n’y avait pas d’enfants noirs».
Reconnaissant aussitôt que Jean Paul II a fait des efforts pour «prêcher et pratiquer les sentiments de respects envers les croyants d’autres importantes religions», Fidel Castro conclut : «Le respect à l’égard des croyants et des non croyants est un principe essentiel que les révolutionnaires cubains inculquent à nos compatriotes. Ces principes sont définis et garantis par notre Constitution et nos lois. Si, à un moment, il y a eu des difficultés, ceci n’a jamais été la faute de la Révolution.»
Le pape solidaire des peines et des joies de l’Eglise cubaine
Dans sa réponse, Jean Paul II, a tout d’abord salué le président, puis avec une «profonde affection» ses frères dans l’épiscopat et les membres de l’Eglise cubaine. «En chacun, je vois l’image de cette Eglise locale, tant aimée et toujours présente dans mon cœur, et je me sens très solidaire et proche de vos aspirations et de vos désirs légitimes. Dieu veut que cette visite serve à raviver en tous l’engagement à mettre en acte vos efforts pour satisfaire cette attente avec la contribution de tous les Cubains et avec l’aide du Saint-Esprit. Vous devez être les protagonistes de votre histoire personnelle et nationale».s Et Jean Paul II d’ajouter: «Je viens au nom du Seigneur, pour vous confirmer dans la foi, vous animer d’espérance (…) pour partager votre profond sens religieux, vos peines, et vos joies (…) pour rendre le mystère de l’amour divin encore plus profondément présent dans la vie et dans l’histoire de ce noble peuple qui a soif de Dieu (…) et avec le désir de donner une nouvelle impulsion à l’œuvre d’évangélisation, y compris au milieu de tant de difficultés (…)»
Assurant que le «message de l’Evangile» donne au peuple qui le suit «un futur meilleur», le pape précise qu’»en suivant fidèlement Jésus Christ, les personnes, les familles, les peuples, rencontrent le vrai sens de leur vie. Ils se mettent au service de leurs semblables, ils transforment leurs relations familiales, de travail et sociales, ce qui est toujours au bénéfice de la Patrie et de la société.»
Ton critique
Jean Paul II a ensuite rendu un hommage appuyé à l’Eglise de Cuba qui, même au prix «d’un manque de prêtres et de circonstances difficiles», a été «fidèle au Christ, à l’Eglise et au Pape». Jean-Paul II en a profité pour lancer à ce point un appel précis : «Aujourd’hui, comme toujours, l’Eglise à Cuba désire pouvoir disposer de l’espace nécessaire pour continuer à servir chacun selon l’enseignement et la mission de Jésus-Christ.»
Le pape a enfin formulé ses «meilleurs vœux» pour que «cette terre puisse offrir à tous un climat de liberté, de confiance réciproque, de justice sociale, et de paix durable: Puisse Cuba et ses magnifiques possibilités s’ouvrir au monde et puisse le monde s’ouvrir à Cuba». Jean-Paul II, auquel Fidel Castro semblait vouer attention et sollicitude, est ensuite monté à bord d’une très large papamobile – modèle américain – vitrée, pour se rendre à la nonciature. Sur les quelque 17 km qui le séparaient de sa résidence, il a pu saluer une foule ininterrompue qui l’acclamait, sans banderoles toutefois, sinon ces grosses affiches peintes sur fond bleu «Tout le peuple accueille Jean-Paul II». L’Eglise cubaine, mais aussi les organisations de quartier et les organisations de masse du parti communiste, avaient invité les gens à réserver un accueil digne et enthousiaste à «Sa Sainteté le pape Jean Paul II». Le soir, la télévision cubaine, lors des informations, a donné l’intégralité des allocutions de bienvenue de Fidel Castro et tout le discours d’arrivée de Jean Paul II. (apic/jmg/kna/be)



