Ingrid Betancourt: mille jours déjà

De la guerre en Colombie à l’extension de la violence en Amérique latine

Bogota, 19 novembre 2004 (Apic) Mille arbres ont été plantés vendredi à Bogota et dans plusieurs autres capitales européennes, dont Paris, pour commémorer les mille jours de captivité de la franco-colombienne Ingrid Betancourt. En dehors de la Colombie, où la violence fait partie du quotidien depuis des années, certains pays d’Amérique latin semblent connaître un regain de violence. Avec des attentats qui laissent songeur.

Les perspectives d’une proche libération semblent de plus en plus incertaines. Mélanie Betancourt, âgée de 19 ans, montre du doigt les FARC qui détiennent sa mère, et le gouvernement colombien, coupables à ses yeux de bloquer les négociations. Le président Uribe fait également l’objet de vives critiques de la famille de l’otage, car il impose des conditions qu’il sait impossibles à accepter pour la guérilla. Avec Ingrid Betancourt, 3’000 autres otages font l’objet de marchandage entre guérilla et gouvernement. De surenchère politique. Au détriment des captifs et de leurs familles.

Depuis près de 50 ans, la guerre qui ne dit pas son nom fait près de 40’000 morts chaque année. On ne compte pas non plus les déplacés, les exilés sur leur propre terre en raison de la violence et des intérêts des grandes multinationales qui exploitent les richesses de ce pays. Au-delà de la Colombie, en Amérique latine en général, où la corruption semble régner en maître, un autre danger guette: un embrasement de la violence.

Plusieurs faits survenus ces jours laissent songeur. Isolés, ils ne sont que péripéties dans une Amérique latine coutumière des exactions et de la violence. Réunies, les informations donnent un autre aperçu de la situation. Une situation rendue plus explosive encore en raison d’une misère grandissante. Et d’un taux de sans emplois sans doute jamais égalé.

ELN, FARC et Sentier Lumineux

En Colombie, tout d’abord, un affrontement – un de plus – a tué neuf policiers, au cours d’une embuscade des guérilleros de l’Armée de libération nationale (ELN) dans une zone rurale d’Istmina, dans le département nord-occidental de Chocó.

Une trentaine d’agents étaient engagés dans une opération de surveillance lorsqu’ils ont été attaqués à coups de mitrailleuse; en tentant de se protéger les policiers sont tombés sur un terrain miné. «Dans la zone, la présence de l’ELN est significative et les unités de l’armée disloquées sur le terrain ne sont pas numériquement suffisantes pour garantir la sécurité» a déclaré le secrétaire du ministère de l’Intérieur du Chocó, Fredy Lloreda, en ajoutant: «la police n’a pas les moyens d’opérer, surtout dans les zones rurales». Depuis des années la région du Chocó est le théâtre de violents affrontements opposant les guérilleros de l’ELN et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) aux paramilitaires des Autodéfenses unies de Colombie (AUC) pour le contrôle des fleuves, le long desquels transitent des chargements d’armes et de drogue. Régulièrement, des centaines de civils fuyant le conflit arrivent dans les centres d’Istmina et dans le chef-lieu Quibdó, contraints de survivre dans des conditions précaires, également à cause du manque d’assistance de la part du gouvernement central.

Au Pérou, la reprise du procès du chef historique du Sentier Lumineux, Abimael Guzman, pourrait bien marquer la renaissance de son groupe maoïste de guérilla, qui n’a du reste jamais cessé d’agir, mais avec beaucoup moins d’actions d’éclat à son actif. Selon des observateurs en place au Pérou, tout laisse à croire que de nouvelles cellules se mettent en place, dans un contexte socio-politique qui ne cesse de se dégrader, avec, récemment, une augmentation notoire du prix des transports publics. Avec un président Toledo, qui tarde à contenter même ses plus chauds partisans.

La Bolivie également frappée

La Bolivie également connaît de gros problèmes. Le pays ne s’est pas vraiment remis des événements qui l’ont ensanglanté, avec les émeutes du 17 octobre 2003, et la fuite de l’ex-président Lozada, laissant derrière lui plus de 70 morts. Comme pour le rappeler, cette semaine, un engin explosif, selon la police une bombe manufacturée au faible potentiel explosif, a été actionné à La Paz par des inconnus, à l’extérieur de l’édifice où siège la chaîne de télévision «Periodistas Asociados Televisión» (Pat), dont le président de la République Carlos Mesa est propriétaire.

L’explosion n’a pas provoqué de victimes ni de graves dommages aux structures. L’attentat, selon ce qu’a rapporté le ministre de l’Intérieur Saúl Lara, fait suite à un épisode analogue qui s’est vérifié il y a quelques heures seulement à l’extérieur d’un édifice de l’armée où Mesa s’était rendu pour s’entretenir avec quelques représentants militaires. Dans cet autre cas, c’est de la dynamite qui aurait explosé. Ces attaques à l’encontre du président de la République n’ont été que les dernières d’une longue série qui ont atteint des protagonistes de la vie politique nationale. C’est le cas des sénateurs Leopoldo Fernández (à droite) et Filemón Escóbar (à gauche).

Des l’avis des analystes, il est pour l’heure difficile de comprendre quelle est l’origine de ces attaques contre le chef d’Etat qui a récemment fait l’objet de polémiques avec des syndicats, des partis politiques, des groupes civiques et régionaux. Le niveau de tension dans le pays est élevé, en particulier en rapport avec la nouvelle loi sur les hydrocarbures, bloquée au Parlement depuis l’été dernier et à laquelle font barrage les multinationales d’extraction du gaz naturel actives dans le pays.

En Bolivie toujours, mais dans la ville de Cochabamba cette fois, des violents affrontements entre paysans et policiers ont provoqué 2 morts et une vingtaine de blessés chez les «campesinos». Les fais remontent à jeudi. Ils ont pour origine des problèmes de terre. Comme partout en Amérique latine.

L’Argentine sous le choc

Autres pays, autres explosions: des attentats non revendiqués ont visé quelques jours plus tard, le 17 novembre, trois banques à Buenos Aires, faisant un mort et un blessé. Ces attaques se sont produites dans des avenues très fréquentées de la capitale argentine. Elles ont provoqué des scènes de panique parmi les passants et des embouteillages.

Dans le quartier central de Caballito, un gardien d’une succursale de la banque américaine Citibank est décédé des suites de ses blessures après avoir voulu enlever un paquet suspect, contenant un engin artisanal de faible puissance qui a explosé, selon la police. Les faits se sont produits peu avant l’ouverture de la banque.

La police a cependant réussi à désactiver un autre engin explosif qui se trouvait également près de cette succursale. Mais une explosion a eu lieu dans un autre établissement de la Citibank dans le Barrio Norte de Buenos Aires, blessant légèrement un policier à une jambe. L’engin explosif avait été placé au pied d’un arbre en face de la banque. Dans la même zone de la ville, une autre bombe a causé d’importants dégâts matériels.

Le Venezuela s’interroge

Dans un Venezuela à peine remis de ses élections, qui ont attisé des semaines durant la haine entre les pro et les anti-Chavez, un attentat à l’explosif a fait jeudi dernier un mort à Caracas. Selon le ministre, un véhicule a été détruit par «deux explosions» et il y a «des éléments qui permettent de penser que la victime n’est autre que le procureur Anderson». On est toujours dans l’attente des résultats d’une expertise pour avoir confirmation de son identité «car le cadavre est calciné».

L’attentat s’est produit dans la région de Los Chaguaramos, au sud- est de Caracas. Le procureur Anderson était devenu une personnalité de premier plan par ses enquêtes sur des affaires politiques au Venezuela, notamment le coup d’Etat du 12 avril 2002 qui a chassé le président Hugo Chavez du pouvoir pendant 47 heures. Il avait ainsi mené une enquête sur un groupe de 400 personnes qui avaient conclu un pacte de soutien au putschiste Pedro Carmona, pendant son bref passage au pouvoir.

Il avait également enquêté sur les «pistoleros de Puente Llaguno», des officiers accusés par l’opposition d’avoir tiré dans la nuit du 11 avril contre des opposants au gouvernement, lors d’une gigantesque manifestation, faisant une vingtaine de victimes. PR

Encadré

Les armes dès «la classe biberon»

L’utilisation d’enfants par les groupes armés n’est pas l’apanage de l’Afrique. Selon l’Association «Mettre un terme à l’utilisation d’enfants soldats», qui présentait en début de semaine à Madrid un document sur la question, 14’000 enfants ont – où sont encore – utilisés comme combattants par la guérilla ou par les forces paramilitaires en Colombie. Tous sont des mineurs. Certains ont moins de 12 ans. Au Brésil, des enfants sont recrutés pour servir dans des clans liés au trafic de drogue ou pour participer à des affrontements contre d’autres groupes ou contre les forces de l’ordre. Au Paraguay, indique encore le document, des mineurs sont recrutés pour servir dans l’armée. De force ou par nécessité économique. (apic/pr)

19 novembre 2004 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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