De notre envoyé spécial à Cuba, Jean-Marie Guénois

Les chrétiens doivent animer la société «avec audace» et «de l’intérieur»

Devant les jeunes Cubains réunis à Camaguey, troisième ville du pays, le pape s’est attaqué vendredi au «noeud du problème»: la réponse au défi de Cuba ne dépend pas du seul «système» politique, mais de la décision des jeunes de construire «une société nouvelle». Jean Paul II, qui a prôné un retour aux «racines cubaines et chrétiennes» de l’île, est revenu sur ce thème en soirée devant le monde de la culture à l’Université de la Havane, en présence de Fidel Castro. Evoquant le Père Félix Varela et José Marti, héros nationaux, il a rappelé qu’ils furent avant tout des chrétiens «éminents», promoteurs de la «démocratie» et de l’»indépendance» du pays.

Sur un air de salsa

Chaude ambiance à Camaguey, rythmée par une musique liturgique et sur un air de salsa. Malgré un service d’ordre omniprésent, c’est dans un enthousiasme débordant que le pape a prononcé son homélie devant plus de 100’000 jeunes, auxquels il a en outre remis un long message.

Dans l’homélie, le pape a indiqué que la foi est «la voie pour se soustraire aux oeuvres du mal et des ténèbres». Il a donc demandé aux jeunes, «espérance de l’Eglise et de la Patrie», de «se présenter au Christ» et de «le suivre de façon vraiment décidée», car il est «l’unique chemin». Cela suppose «une vie intègre» selon «les normes de l’Evangile», sans quoi «le jeune se laisse séduire par un matérialisme effréné, perd ses racines et cherche à fuir», s’exposant à un vide qui produit tant de maux: alcool, sexualité mal vécue, drogue, prostitution… La voie chrétienne est certes difficile, parfois «héroïque», car elle peut conduire «à la marginalisation et à la persécution», mais une «vie digne aux yeux de Dieu est à ce prix».

L’Eglise a donc «le devoir d’assurer une formation morale, civique et religieuse qui aide les jeunes cubains à croître dans les valeurs humaines et chrétiennes, sans peur et avec la persévérance d’une oeuvre éducative qui a besoin de temps, de moyens et d’institutions». Mais les jeunes aussi doivent se prendre en mains: «N’attendez pas des autres ce que vous êtes capables et êtes appelés à faire. Ne renvoyez pas à demain la construction d’une société nouvelle où les rêves les plus nobles ne seront pas déçus et où vous pourrez être les protagonistes de votre histoire».

Dans son message, Jean-Paul II supplie les jeunes «à ne pas se fermer à l’amour» de Jésus quand «l’ombre de la terrible crise des valeurs qui touche le monde menace aussi la jeunesse de cette île lumineuse». «La réponse, souligne-t-il, ne doit pas être recherchée uniquement dans les structures, les instruments et les institutions, dans les systèmes politiques ou les embargos économiques, qui sont toujours à condamner en tant qu’ils atteignent les plus nécessiteux. Ces causes ne sont qu’une partie de la réponse, elles ne touchent pas le noeud du problème.» Aux jeunes cubains, qui «vivent souvent dans des conditions matérielles difficiles, souvent frustrés dans leurs projets légitimes et donc privés d’espérance», le pape demande: «Résistez avec la force du Christ ressuscité pour ne pas tomber dans des tentations de toutes sortes […], alcoolisme, drogue, abus sexuels et prostitution, recherche continue de nouvelles sensations et refuge dans les sectes, dans les cultes spiritualistes aliénants ou dans des groupes totalement étrangers à la culture et à la tradition de votre patrie».

Au service de tous les Cubains

L’avenir de Cuba, a encore souligné encore Jean Paul II, dépend des jeunes qui auront su «former leur caractère» en retournant aux «racines cubaines et chrétiennes». Et «il n’existe pas d’engagement authentique pour la patrie sans l’accomplissement de ses propres devoirs et obligations, dans la famille, à l’université, à l’usine et dans les champs, dans le monde de la culture et dans le sport, et dans les divers milieux où se forge la nation et où se forme la société civile». «Il ne peut y avoir d’engagement dans la foi sans une présence active et audacieuse dans tous les milieux de la société […]. Les chrétiens doivent passer de la seule présence à l’animation, de l’intérieur, de ces milieux, avec la force rénovatrice de l’Esprit Saint», a insisté le pape. Qui a conclu en s’arrêtant sur «un aspect vital» pour le futur: l’Eglise cubaine «entend être au service non seulement des catholiques, mais de tout les Cubains».

Deux héros de l’Indépendance, deux chrétiens

A l’Université de la Havane, Jean Paul II a parlé de la «matrice chrétienne» de Cuba, qui est la «véritable caractéristique de son peuple». Pour étayer sa thèse, il a évoqué deux grandes figures nationales: le Père Félix Varela, qui fut l’un des penseurs et acteurs de l’Indépendance face à l’Espagne dans la première moitié du 19e siècle, et le poète et journaliste José Marti. La dépouille du premier repose dans le hall de l’Université. Considéré comme «le maître des maîtres cubains», sa cause de béatification a été ouverte en 1985. Célébré par la révolution castriste, il est, a affirmé le pape, «la meilleure synthèse que nous puissions trouver entre la foi chrétienne et la culture cubaine». Il fut le premier à parler de l’indépendance de l’île, et de la démocratie, qu’il considérait comme «un projet politique plus conforme à la nature humaine». Toute la vie du Père Varela, a ajouté le pape, fut inspirée par une profonde spiritualité chrétienne: «Ce fut sa motivation la plus forte, la source de ses vertus, la racine de son engagement pour l’Eglise et pour Cuba.»

José Marti, poète et journaliste de la seconde moitié du 19e siècle, fut l’un des héros de la libération de l’île de l’hégémonie espagnole. Il fut, a rappelé le pape, «profondément démocrate et indépendantiste, patriote et ami loyal de ceux qui ne partageaient pas son programme politique. Il fut surtout un homme […] cohérent avec ses valeurs éthiques et animé par une spiritualité de nature éminemment chrétienne».

De l’évocation de ces deux exemples, Jean Paul II, écouté avec attention par le président Castro, a tiré une conclusion: «Je vous exhorte à poursuivre dans vos efforts pour trouver une synthèse dans laquelle tous les Cubains pourront s’identifier et à chercher à consolider une identité cubaine harmonieuse qui puisse intégrer en son sein les multiples traditions nationales. […] L’Eglise et les institutions culturelles de la Nation doivent se rencontrer dans le dialogue et contribuer ainsi au développement de la culture cubaine».

Le journal du PC: l’Eglise a un rôle à jouer à Cuba

Le journal conclut en effet par ces mots un article consacré à la rencontre entre Fidel Castro et Jean Paul II, le 22 janvier: «Il ne suffit pas de penser que, dans la grande unité nationale, il y a un espace libre pour ceux qui professent un culte déterminé, il y a aussi un espace pour ceux qui se sentent la responsabilité de contribuer à enrichir la culture, les valeurs éthiques et le caractère profondément humaniste et cubain de notre société.» En clair: l’Eglise a non seulement le droit d’exister – ce qui n’est pas nouveau -, elle a aussi un rôle culturel et éthique à jouer dans la société cubaine. (apic/imed/pr)

10 avril 2001 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 5  min.
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