Le Père Jacques Mourad témoigne du calvaire du peuple syrien (Photo:  Jacques Berset)
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Le Père Jacques Mourad témoigne du calvaire du peuple syrien (Photo: Jacques Berset)

Le Père Jacques Mourad témoigne à Fribourg de l'enfer syrien

17.12.2015 par Jacques Berset, cath.ch

“Je vais rentrer prochainement en Syrie. Je n’ai pas peur, je suis dans les mains de Dieu!” Celui qui parle ainsi, c’est le Père Jacques Mourad, un prêtre syrien de passage à Fribourg les 16 et 17 décembre 2015.

Il répondait à l’invitation de Roberto Simona, responsable en Romandie et au Tessin de l’œuvre d’entraide catholique “Aide à l’Eglise en Détresse” (AED).

Ce prêtre syro-catholique, un “survivant”, est parvenu à s’échapper le 10 octobre dernier des griffes des djihadistes de Daech, le soi-disant “Etat Islamique”. Sept ou huit hommes masqués l’avaient capturé en compagnie du diacre Boutros le 21 mai dans sa chambre au cœur du couvent de Mar Elian (Saint Julien), dont il était le prieur, dans la ville syrienne de Qaryatayn, dans le désert entre Homs et Palmyre.

Mar Elian accueillait tant des chrétiens que des musulmans

Alors que les premiers signes d’une infiltration de Daech dans la ville étaient déjà perceptibles mais que la situation paraissait stable, Roberto Simona avait rendu visite au Père Mourad, dans son monastère, quelques jours avant son enlèvement. Il accueillait à Mar Elian tant des chrétiens que des musulmans, dont de nombreux réfugiés sunnites des villages alentours, rasés lors des combats avec l’armée gouvernementale.

Ce sont d’ailleurs de jeunes musulmans de Qaryatayn qui l’ont aidé à s’enfuir, et qui ont permis que sur les 250 chrétiens prisonniers dans cette ville bombardée et désormais quasiment déserte, quelque 220 ont finalement pu s’évader. Une dizaine sont encore emprisonnés par les djihadistes, d’autres ont été décapités ou assassinés par balles, et quatre sont décédés de mort naturelle.

Sauvé grâce à l’aide humanitaire apportée aux musulmans

“J’ai été sauvé grâce à l’aide humanitaire que nous apportions aux musulmans et aux chrétiens sans distinction, confie-t-il à cath.ch. Nous avions construit et animé durant 15 ans un centre de dialogue islamo-chrétien à Mar Elian. Nous fournissions de l’aide aux habitants et aux réfugiés musulmans de Qaryatayn, dont la population, en raison de la guerre, avait doublé, passant de 30’000 à près de 60’000. C’est cette proximité avec les musulmans – nous aidions notamment à reconstruire leurs villages bombardés – qui a profondément dérangé Daech. Ils m’ont enlevé pour cela, ne supportant pas que des chrétiens aident des musulmans, car pour eux, nous sommes presque des animaux, en tout cas des ‘kouffars‘, des mécréants. Ils ont rasé le monastère de Mar Elian, un monument du Ve siècle, que nous avions restauré”.

Le Père Mourad y avait organisé des fouilles archéologiques sous la supervision de spécialistes syriens et avec le concours d’archéologues de l’Université anglaise de York.

“Vers la fin de 2014, nous avions mis sur pied un comité de réconciliation, et une médiation avait eu lieu entre le régime et l’Armée Syrienne Libre (ASL), ce qui avait permis à des jeunes qui avaient rejoint l’insurrection en 2013 de retourner en ville et de retrouver leur famille sans qu’ils soient poursuivis”.

“Dieu ne m’avait pas abandonné, je l’ai senti proche de moi”

Mais rapidement, des jeunes déjà intégrés à Daech sont rentrés, introduisant clandestinement de l’armement dans la ville. Le 21 mai, les hommes armés ont fait irruption dans le monastère, ont capturé le prêtre et son ami Boutros, volé l’ordinateur et la voiture du couvent. Après quatre jours retenus prisonniers dans la voiture, les deux otages sont transférés à Raqqa, “capitale” du prétendu “Etat islamique”, où ils seront détenus pendant 84 jours dans une salle de bains. Durant cette période, leurs geôliers tentent de les convaincre de se convertir à l’islam, “une religion de paix et de miséricorde”, en les menaçant de décapitation s’ils ne se soumettaient pas. Les otages ont toujours refusé.

“Ils étaient très agressifs, nous insultaient, nous traitaient mal, essayaient de nous faire peur. Ils en sont restés aux menaces verbales, mais j’ai senti le fil du couteau sur mon cou. Ce n’était qu’un simulacre d’exécution, mais c’était très éprouvant, une dure expérience de souffrance. Mais j’avais la grâce de Dieu qui m’a soutenu et qui m’a donné la paix. La prière à la Vierge Marie, la récitation du chapelet durant la journée, m’ont donné la force de résister et de m’abandonner à la volonté de Dieu. Je l’ai senti proche de moi, il ne m’avait pas abandonné!”

Un Saoudien, “émir” de Daech

Un “émir” de Daech, un Saoudien, est venu le chercher à Raqqa, car les chrétiens de Qaryatayn, que les djihadistes avaient emprisonnés dans un grand hangar à Palmyre, réclamaient leur prêtre. “Ce fut un grand choc de voir devant mes yeux ces chrétiens prisonniers, des femmes, des enfants, des vieillards…” Puis après environ trois semaines, les otages sont ramenés le 1er septembre à Qaryatayn, “libres”, mais avec interdiction de quitter le village. Ils avaient dû signer un contrat religieux collectif qui les mettait comme “dhimmis” sous la “protection” de Daech.

Ils ont été “libérés” sur ordre d’Al-Bagdadi, le chef du “califat” islamique que veut imposer Daech dans toute la région moyen-orientale. Ils étaient épargnés, car, contrairement aux chrétiens assyriens d’Hassaké, au nord-est de la Syrie, ils n’avaient pas porté les armes contre “l’Etat islamique”. Al-Bagdadi avait imposé cet acte de soumission avec douze conditions, concernant notamment le paiement d’une taxe spéciale (“jizya”) dont doivent s’acquitter les non-musulmans, des prescriptions vestimentaires, l’interdiction pour les femmes de sortir seules, etc. “Nous pouvions même pratiquer nos rites discrètement, à condition que cela ne scandalise pas les musulmans”.

Les djihadistes ont brûlé les livres, les habits sacerdotaux, même les jeux des enfants!

Mais renvoyés dans leur ville désormais détruite par les bombardements – sans eau, sans électricité, sans pain… – les chrétiens étaient face à un grave dilemme. Certains, dont les maisons étaient encore en bon état, voulaient rester, et les autres ont commencé à s’évader. Comme les bombardements ont continué, les gens devaient se cacher dans les sous-sols des rares maisons construites en dur. Les djihadistes ont détruit les 2 églises et le monastère. Ils voulaient utiliser une église comme école pour enseigner la charia, la loi islamique, et ils ont brûlé tous les livres, les habits sacerdotaux, même les jeux des enfants!

Dans la ville restaient les chrétiens, sous surveillance, quelques musulmans, ainsi que des djihadistes. Le Père Mourad souligne que ces derniers faisaient volontiers preuve de sadisme, en particulier pour terroriser les gens. “Ils voulaient décapiter sur la place de la ville un soldat alaouite capturé, mais l’apparition d’un avion a précipité leur action: ils l’ont simplement abattu. Ils ont également tué un civil de ma paroisse, sans aucune autre raison que de nous faire peur. La semaine précédente, ils avaient exécuté deux musulmans”.

Une rançon de 500’000 dollars

A l’heure actuelle, Daech retient toujours six chrétiens en otages. Ses hommes ont pris également quatre femmes et un bébé de neuf mois. “Au début, ils exigeaient une rançon de 500’000 dollars, impossible à payer. Nous cherchons l’argent, car ils demandent maintenant 125’000 dollars…” La vie étant devenue impossible dans la ville, Qaryatayn s’est désormais vidée des habitants qui restaient. JB


Encadré

Les chefs de Daech,  en bonne partie des étrangers

Les chefs de Daech en Syrie sont en bonne partie des étrangers: des Saoudiens, des Tunisiens, des Irakiens, etc., confie le Père Jacques Mourad. S’il affirme ne pas être un “politicien”, il ne comprend pas que les Occidentaux se rangent aux côtés de pays comme l’Arabie Saoudite, le Qatar ou la Turquie, qui soutiennent les djihadistes.

“Les souffrances du peuple syrien, des musulmans comme des chrétiens, sont de la responsabilité directe des pays occidentaux, qui regardent les Syriens mourir sans rien faire. Cela me met en colère! Toutes les parties qui utilisent des armes sont responsables de ce désastre. Aujourd’hui, il n’y a aucune région de Syrie qui connaît la paix. Le monde et l’ONU regardent sans réagir la destruction de ce pays qui avait une histoire, des richesses culturelles et archéologiques merveilleuses… Pourquoi a-t-on laissé détruire les monuments de Palmyre ?”

Fêter Noël, malgré tout !

Malgré le manque de tout, les chrétiens de Syrie vont tenter de fêter Noël, même si aucune trêve des combats n’a été envisagée. “Nous allons fêter la naissance du Sauveur parce que nous avons la foi et l’espérance. On prépare de belles activités pour les familles, des cadeaux pour les enfants, de l’argent pour les familles pauvres. Ce que fait le pape François est un grand encouragement pour nous, il appelle à une vraie révolution qui nous donne de l’espoir!”


Encadré

Toujours sans nouvelles des religieux enlevés

Le Père Jacques Mourad fut moine au monastère de Mar Moussa, fondé par le Père jésuite italien Paolo Dall’Oglio, disparu à Raqqa, fief de Daech, en juillet 2013. Il demande que l’on continue à prier pour les évêques orthodoxes – Mgr Boulos Yazigi et Mgr Yohanna Ibrahim – enlevés par les djihadistes le 22 avril 2013 près d’Alep. Auparavant, le 9 février 2013, deux prêtres, le Père Michel Kayyal, arménien catholique, et le Père Maher Mahfouz, grec-orthodoxe, avaient été séquestrés par des djihadistes.

Aucune nouvelle sur le sort de ces religieux n’a été publiée depuis lors. Interrogé par cath.ch sur le sort de son ami Paolo, le Père Mourad confirme que depuis la date de sa disparition, aucune information n’a filtré, ni à Raqqa ni ailleurs en Syrie. (cath.ch-apic/be)

 

 

 

 

Le Père Jacques Mourad à la cathédrale Saint-Nicolas de Fribourg en décembre 2015 (Photo: Jacques Berset)
Le Père Jacques Mourad à la cathédrale Saint-Nicolas de Fribourg en décembre 2015 (Photo: Jacques Berset)
Le Père Jacques Mourad récite le Notre Père en araméen, la langue du Christ, à la cathédrale Saint-Nicolas de Fribourg (Photo:  Jacques Berset)
Le Père Jacques Mourad récite le Notre Père en araméen, la langue du Christ, à la cathédrale Saint-Nicolas de Fribourg (Photo: Jacques Berset)
Le Père Jacques Mourad à la cathédrale Saint-Nicolas de Fribourg (Photo:  Jacques Berset)
Le Père Jacques Mourad à la cathédrale Saint-Nicolas de Fribourg (Photo: Jacques Berset)

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