Marcel Proust est un des auteurs français cités par le pape François | domaine public
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De Proust à Cocteau, les références françaises du pape François

Pas moins de huit auteurs français sont évoquées dans la récente Lettre du pape François sur le rôle de la littérature dans la formation. Ce texte très personnel dévoile les sources littéraires de Jorge Mario Bergoglio, qui a beaucoup lu en français dans le cadre de sa formation de jésuite.

Lettre du pape François sur le rôle de la littérature dans la formation, publiée le 4 août 2024, était initialement dédié à la formation des prêtres, mais elle peut aussi se destiner à un public plus large, des professeurs de lettres aux catéchistes en passant par les amateurs de littérature. L’agence I.MEDIA propose un panorama des principales figures chères au pape argentin.

Pierre Corneille (1606-1684)

Le célèbre dramaturge et poète français n’est pas nommément cité dans la lettre du pape François, mais l’Argentin mentionne sa célèbre pièce Le Cid qu’il avait laborieusement essayé de faire lire à ses élèves lorsqu’il était professeur de lettres à Santa Fe, entre 1964 et 1965. « J’enseignais les deux dernières années du lycée et je devais veiller à ce que mes élèves étudient Le Cid. Mais les jeunes n’aimaient pas ça. Ils demandaient à lire García Lorca. J’ai donc décidé qu’ils étudieraient Le Cid à la maison et que, pendant les cours, je traiterais d’auteurs que les jeunes préféraient », raconte le pape, expliquant que la lecture ne doit pas être contrainte.

Cette anecdote montre que Corneille faisait partie du cursus classique des lycéens aussi en Argentine, même s’il n’était pas forcément bien compris. Certaines répliques du Cid sont entrées dans le langage courant en France, comme l’expression « À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire », ou le concept de « dilemme cornélien », pour évoquer la situation d’une personne confrontée à des choix moraux difficiles. En ce sens, dans le cadre de la formation des prêtres, le théâtre s’intègre pleinement dans ce « gymnase du discernement » qu’offre la littérature au sens large, selon le pape François.

Marcel Proust (1871-1922)

Le pape cite une expression de Proust dans À la recherche du temps perdu, quand il écrit que les romans libèrent « en nous, pendant une heure, tous les bonheurs et tous les malheurs possibles dont nous mettrions dans la vie des années à connaître quelques-uns, et dont les plus intenses ne nous seraient jamais révélés parce que la lenteur avec laquelle ils se produisent nous en ôte la perception ».

Le pape s’en réfère aussi à Marcel Proust en expliquant que la littérature est comme « un télescope braqué sur les êtres et les choses, indispensable pour mettre en évidence la grande distance que le quotidien creuse entre notre perception et la totalité de l’expérience humaine ».

De mère juive et de père catholique, Marcel Proust fut baptisé catholique et eut des funérailles à l’église, mais son courrier a révélé qu’il se définissait plutôt comme non-croyant. Sa gouvernante Céleste Albaret, qui ne s’éteindra qu’en 1984, fut une témoin intime des tourments spirituels de Proust, dont elle témoigna dans des interviews dans les années 1960-70.

Guillaume de Saint-Thierry (1085-1148)

Ce moine bénédictin fut l’abbé du monastère de Saint-Thierry, près de Reims, à partir de 1121, puis renonça à sa charge après le chapitre général de son ordre tenu en 1132 à Saint-Médard, près de Soissons. Il fut l’auteur de plusieurs traités spirituels qui ont marqué la vie monastique au Moyen-Âge. Le pape François mentionne son concept de « ruminatio », c’est-à-dire l’idée d’une lente « digestion » des textes pour s’en imprégner et en tirer le sens. 

Jean-Joseph Surin (1600-1665)

C’est aussi sur cette idée de « digestion » que le pape mentionne la figure de ce jésuite français du XVIIe siècle, dont la doctrine mystique fut controversée, au point de se retrouver marginalisé au sein de la Compagnie de Jésus et de traverser une grave période de dépression. 

En 1637, le père Jean-Joseph Surin fut un acteur clé de «l’affaire des démons de Loudun» qui eut alors un retentissement national dans le contexte de la Contre-Réforme. Après que des phénomènes paranormaux aient été signalés, Richelieu ordonna une enquête sur une possession démoniaque présumée des religieuses ursulines.

Rompant avec toutes les méthodes de torture alors en vigueur et se situant au contraire dans une logique d’écoute patiente des religieuses accusées de possession, le Père Surin procéda avec succès à l’exorcisme de la mère Jeanne des Anges, prieure du couvent des Ursulines. Son attitude fut réinterprétée, plus de trois siècles plus tard par Michel de Certeau, comme un signe avant-gardiste de la psychanalyse.

Michel de Certeau (1925-1986)

Ce jésuite français atypique, ordonné en 1956 et cofondateur la même année de la revue Christus, fut une figure majeure de la vie intellectuelle en France en tant que philosophe et historien, traçant notamment un pont entre l’Eglise et le monde de la psychanalyse.

Ce proche de Jacques Lacan fut notamment enseignant à l’université de Californie. Le jeune Jorge Mario Bergoglio l’a beaucoup lu durant sa formation de jésuite, et l’avait déjà mentionné à plusieurs reprises, disant apprécier sa pensée créative. Dans cette Lettre sur la littérature, le pape évoque sa notion de «physiologie de la lecture digestive». 

Jean Cocteau (1889-1963)

Cet artiste aux talents éclectiques, qui fut à la fois poète, peintre, dessinateur ou encore cinéaste, est mentionné par le pape à travers une citation de sa correspondance avec Jacques Maritain, qui fut rendue publique après sa mort. Leur correspondance fut considérée comme un signe du rapprochement de Jean Cocteau avec le catholicisme.

« La littérature est impossible, il faut en sortir, et il est inutile d’essayer de s’échapper par la littérature, car seuls l’amour et la foi nous permettent de sortir de nous-mêmes », écrivait Cocteau dans une sorte d’élan mystique, que, paradoxalement, le pape François récuse. « Sortons-nous vraiment de nous-mêmes si les souffrances et les joies des autres ne brûlent pas dans nos cœurs ? Je préfère me rappeler qu’en tant que chrétien, rien de ce qui est humain ne m’est indifférent », écrit le pontife.

Jacques Maritain (1882-1973)

Le philosophe converti qui structura la pensée d’une grande partie des catholiques du XXe siècle est cité dans la lettre du pape François, mais seulement comme destinataire de la missive de Cocteau. Celui qui fut ambassadeur de France près le Saint-Siège de 1945 à 1948 fut surtout par la suite un très proche ami de Paul VI, qui, alors jeune prélat, avait traduit l’un de ses livres en italien dans les années 1920. 

Maritain était aussi très lu en Amérique latine, et a soutenu le développement de la démocratie chrétienne notamment au Chili dans les années 1960, une période qui correspond aux études de Jorge Mario Bergoglio. Dans son entretien de 2016 avec La Croix, le pape François avait mentionné Jacques Maritain parmi les «grands penseurs» français, avec Jean Guitton, Maurice Blondel ou encore Emmanuel Levinas. 

Paul Celan (1920-1970)

Ce dernier cas est particulier, puisque bien qu’il ait fini sa vie avec la nationalité française, le poète Paul Celan – qui était roumain d’origine et était né dans une localité située dans l’Ukraine actuelle – fut avant tout un auteur de langue allemande. Profondément tourmenté par la Shoah qui avait coûté la vie à ses parents, il se suicida en se jetant dans la Seine dans la nuit du 19 au 20 avril 1970. Le pape mentionne ce poète dans la conclusion de sa lettre, avec cette citation : «Celui qui apprend vraiment à voir s’approche de l’invisible».

Un panorama éclectique des sources littéraires du pape François

Parmi les auteurs non-français mais de culture francophone évoqués dans cette lettre, le pape se réfère notamment au jésuite québécois René Latourelle (1918-2017), auteur d’un important Dictionnaire de théologie fondamentale publié en 1990.

Les autres figures littéraires évoquées sont l’écrivain argentin Jorge Luis Borges (1899-1986) – qu’il a personnellement connu -, les Britanniques T.S. Eliot (1888-1965) et C.S. Lewis (1898-1963) et le jésuite allemand Karl Rahner (1904-1984). Selon ce théologien, « la parole poétique invoque la parole de Dieu » et elle « donne sur l’infini, mais elle ne peut pas nous donner cet infini, ni porter ou cacher en elle Celui qui est l’Infini », rappelle le pape François.

Ses autres références sont essentiellement la Bible, les écrits de Basile de Césarée (329-379), les Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola, les textes du Concile Vatican II et ceux des pontificats de Paul VI et de Jean-Paul II ou encore sa propre exhortation apostolique Evangelii Gaudium. Plusieurs notes de bas de page renvoient aux réflexions de son confrère jésuite italien Antonio Spadaro, directeur de la revue Civilta Cattolica qui ont notamment inspiré son développement, très original, sur les sources antiques du discours de saint Paul à l’Aréopage. (cath.ch/imedia/cv/mp)

Marcel Proust est un des auteurs français cités par le pape François | domaine public
8 août 2024 | 10:12
par I.MEDIA
Temps de lecture : env. 6  min.
formation (51), Littérature (55), Livre (120), Séminaire (45)
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