Neuchâtel: Le retrait d’un gros contributeur met les finances des Eglises en péril

De quoi vivent les Eglises neuchâteloises?

Neuchâtel, 30 novembre 2010 (Apic) Dans le canton de Neuchâtel, 20 à 30% des paroissiens réformés, catholiques romains et catholiques chrétiens paient la contribution ecclésiastique volontaire. Le trio des Eglises neuchâteloises reconnues investissent temps et énergie pour préserver une stabilité financière, devenue précaire avec le récent retrait de l’entreprise Philip Morris comme contributeur.

«Combien le plein de sens?» Le titre de la campagne annuelle 2010 réalisée par les trois Eglises neuchâteloises interpelle le passant dans les rues de Neuchâtel. En l’absence d’un impôt d’Eglise obligatoire (cf encadré) l’enjeu est de taille. «Nous vivons de la contribution ecclésiastique volontaire», souligne Bernard Jordan, administrateur de la Fédération catholique romaine neuchâteloise. En effet, près de 80% des revenus des communautés réformée et catholique romaine du canton provient de cette contribution.

Situation précaire

Avec un nombre de paroissiens équivalent (env. 65’000) chez les réformés et les catholiques romains, l’enveloppe budgétaire de l’Eglise réformée du canton de Neuchâtel (EREN) s’élèvait en 2009 à 9,5 millions, et à 4,5 millions pour la Fédération catholique romaine. Une différence directement liée aux montants de la contribution ecclésiastique perçus. Du côté réformé, 30% des ménages déclarés protestants ont payé leur contribution en 2009. A l’EREN, avant l’annonce de la perte d’un contributeur important (cf encadré «Coup dur!»), Gabriel Bader, président du Conseil synodal, parlait encore de stabilité bienvenue dans un contexte difficile.

Les catholiques romains constatent une stabilisation du versement de la contribution ecclésiastique des personnes physiques en 2009 comme en 2008. Toutefois, avec 22% des ménages, les catholiques romains paient moins souvent. Ils versent également moins, avec une moyenne de 11% du montant de la contribution proposée alors que la moitié des réformés versent plus du 90%. Et globalement, les comptes restent moins bons ces deux dernières années. Sur la durée, la Fédération catholique romaine affichent cependant un équilibre entre 1997 et 2007.

Les trois Eglises reconnues bénéficient également d’une subvention forfaitaire annuelle de l’Etat de 1,5 million, répartie en fonction des nombres de paroissiens déclarés et contributeurs. Pour les catholiques chrétiens du canton, petite communauté de 700 personnes, cette manne financière leur permet de survivre. «Un forfait de base de 45’000 francs est versé à chaque communauté avant d’appliquer la clé de répartition. Sans ce socle obtenu grâce à la reconnaissance de nos amis réformés et catholiques romains, nous ne pourrions pas tourner», indique Franz Murbach, vice-président de la paroisse cantonale.

Des réalités différentes

La grosse disparité entre les montants versés par les catholiques et les protestants à leur communauté est liée à une culture de la contribution ecclésiastique différente. «Historiquement, le canton de Neuchâtel est réformé. Nos paroissiens, issus de ce terreau, ont clairement cette culture de la contribution ecclésiastique volontaire», explique Gabriel Bader. L’Eglise réformée reste cependant inquiète face au vieillissement de sa population. «Les plus jeunes ont moins cette habitude et l’appartenance à la paroisse est également moins marqué.»

De son côté, la communauté catholique romaine s’est développée grâce à la migration. Italiens, Espagnols et Portugais ont progressivement gonflés les rangs sans toutefois augmenter d’autant les recettes de l’Eglise. «Le réflexe du paiement de la contribution ecclésiastique est peu présent. Nous constatons également qu’ils versent plus facilement quelque chose à leur mission linguistique de référence», précise l’administrateur. Quant aux catholiques chrétiens, la contribution ecclésiastique dépend principalement d’un ou deux contribuables généreux, ce qui, comme l’indique Franz Murbach, «est source d’instabilité pour l’avenir.»

Sur le terrain, l’écart des moyens propres à chaque communauté pour accomplir ses tâches est flagrant. «Mon homologue catholique romain a un poste à 100% et une secrétaire à 50% alors que je dispose d’un poste à 100% et d’un secrétariat de dix personnes à temps partiels», compare Ludovic Geiser, secrétaire général de l’EREN. L’œcuménisme permet de pallier partiellement ces disparités. Ainsi, qu’il s’agisse des aumôneries dans les hôpitaux ou les homes, des œuvres sociales, des questions interreligieuses ou de la récolte de fonds, nombre de projets sont réalisés conjointement par les trois Eglises. L’EREN assume néanmoins davantage d’engagements au sein de la collectivité.

Oser en parler

Si les Eglises comptent toutes sur le soutien de leurs fidèles pour poursuivre leurs missions, chacune aborde ce souci financier permanent de façon sensiblement différente. Particulièrement active dans ce domaine – campagne téléphonique, sensibilisation des pasteurs, démarchage auprès des entreprises, appels de fonds, etc. – l’EREN affirme sa volonté de stimuler le dialogue. «Pendant longtemps, on n’en parlait pas. Aujourd’hui, nous estimons qu’il est de notre responsabilité d’en parler et de ne pas faire comme si tout était gratuit», explique Ludovic Geiser. De plus, cette «particularité neuchâteloise» est, à leurs yeux, porteuse d’aspects positifs. «Le confort financier de nos collègues des autres cantons est enviable mais dans la réflexion, ils sont parfois dans l’impression que ’l’institution Eglise’ intéresse tout le monde alors qu’ici, nous sommes déjà dans une réflexion de repositionnement de l’Eglise dans la société», constate le président du Conseil synodal.

Soucieux d’approfondir la réflexion au sein de leur communauté, les catholiques chrétiens place cependant davantage leur motivation dans l’envie de construire un projet communautaire que dans la recherche d’un équilibre financier. Par ailleurs, l’appartenance à un diocèse les aide à relativiser. «Nous nous sentons reliés à quelque chose de plus grand que la seule préoccupation de notre communauté locale. Et nous savons que même pour les paroisses qui ont du fermer leurs portes, il reste la diaspora», explique Franz Murbach, sans souhaiter en arriver à cette extrême.

Le temps et l’énergie dépensés pour rechercher des ressources financières pourtant indispensables interpellent les catholiques romains sur les missions prioritaires de l’Eglise. « A l’heure actuelle, nous n’avons pas encore trouvé un consensus qui convienne à tout le monde », reconnaît Bernard Jordan. Aborder la question financière avec les fidèles reste délicat. «Le seul fait de donner un ’flyer’ avec un bulletin de versement est une démarche difficile pour certains prêtres qui ne considèrent pas forcément cette action comme leur priorité. Les dons de Dieu sont gratuits…». Par ailleurs, la Fédération catholique romaine souligne son souhait de lier la question du financement à la réalisation de projets concrets. En ce sens, un groupe de catholiques influents s’est engagé, par des promesses de dons, à soutenir des projets en cours dans les domaines de la formation, de la communication et de la jeunesse. (apic/cb/bb)

Encadré

Une séparation librement consentie

«Depuis la Constitution de 1848 jusqu’en 1942, l’Etat payait les curés et les pasteurs », rappelle Bernard Jordan. La séparation de l’Eglise et de l’Etat résulte de la fusion, en 1941, des deux Eglises protestantes : l’Eglise nationale et l’Eglise indépendante. Accepté par le peuple à une large majorité, elle va de paire avec l’octroi d’un subside de l’Etat une contribution ecclésiastique désormais volontaire. En 1937 déjà, lors d’une réunion sur invitation du Département des cultes avec des représentants des Eglises chrétiennes, la délégation catholique, prête à consentir à la séparation en vue, signalait toutefois qu’elle n’y était pas favorable. En 1942, trois concordats signés entre l’Etat et les Eglises réformée, catholique romaine et catholique chrétienne entérinent ce changement. Dans les années 50, face aux répercussions négatives sur les finances des Eglises, les réformés en accord avec les deux autres Eglises et le conseil d’Etat tentent de revenir en arrière en transformant la contribution ecclésiastique volontaire en impôt obligatoire. La modification constitutionnelle fut rejetée en votation populaire à une écrasante majorité en 1960. En 2001, un concordat unique est signé entre l’Etat et les trois Eglises reconnues. (apic/cb/bb)

Encadré

Coup dur !

L’entreprise Philip Morris, implantée à Neuchâtel, vient d’annoncer en novembre aux Eglises neuchâteloises qu’elle renonçait, dès cette année, à verser la contribution ecclésiastique, soit un montant de 1,5 million de francs. Les trois Eglises sont touchées par cette décision. «La contribution des personnes morales est répartie de la même manière que la subvention de l’Etat à moins que l’entreprise ne précise explicitement son souhait d’attribuer le montant à une communauté de préférence», précise Bernard Jordan. A lui seul, le soutien de cette entreprise représentait 10 à 20% du budget de fonctionnement des trois Eglises neuchâteloises. Selon le communiqué de presse diffusé par les Eglises, cette décision remet en question de manière immédiate la pérennité de nombreuses prestations. L’entreprise, dont le siège est à Lausanne, finance indirectement les Eglises vaudoises, canton dans lequel l’impôt ecclésiastique est obligatoire. Elle entend «mettre fin à une situation particulière à Neuchâtel». (apic/cb/bb)

30 novembre 2010 | 10:36
par webmaster@kath.ch
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