«De tout temps, le Pérou a délaissé les populations des régions périphériques»
Rencontre avec Mgr Kay Martin Schmalhausen, évêque de la prélature d’Ayaviri
Ayaviri/Fribourg, 24 juin 2014 (Apic) La lutte armée qui a ensanglanté le Pérou dans les années 1980 à 2000, le terrorisme du «Sentier Lumineux» et la répression brutale qui s’est alors abattue sur les communautés villageoises de l’Altiplano ont suscité la méfiance dans une bonne partie de la population. «Il manque deux générations à la messe. Y viennent les vieux et les jeunes, mais les 35-60 ans sont absents… Ils ont perdu confiance!» Mgr Kay Martin Schmalhausen Panizo, en charge depuis le printemps 2006 de la prélature d’Ayaviri, dans le Sud-Andin, l’admet: les populations de ces régions souffrent de siècles d’»abandon scandaleux».
Invité en Suisse à la mi-juin par l’œuvre d’entraide catholique «Aide à l’Eglise en Détresse» (AED) à Lucerne, Mgr Schmalhausen a décrit à l’Apic la difficile situation de l’Eglise sur l’Altiplano péruvien. La République péruvienne, extrêmement centralisée, n’a pas été capable de se substituer aux colonisateurs espagnols: «de tout temps, elle a délaissé les populations des régions périphériques», déplore-t-il. La prélature d’Ayaviri, qui comprend les provinces de Melgar, Carabaya et Sandia, s’étend sur une superficie de 32’000 km2, soit un peu plus que la Belgique, pour une population de quelque 250’000 âmes, à 95% catholiques. L’altitude de ce vaste territoire du département de Puno, ville située sur les rives du lac Titicaca, varie de 500 m à 5’200 m. Sa population est largement indigène, majoritairement quechua, ainsi qu’aymara. AED met à disposition chaque année près de 1,1 million de francs suisses pour soutenir des projets de l’Eglise au Pérou.
Apic: Avant d’être nommé à près de 4’000 m d’altitude, vous avez travaillé comme prêtre dans le port de Callao, près de Lima…
Mgr Schmalhausen: J’ai effectivement travaillé durant 13 ans dans le quartier de Bocanegra, à Callao, développant un travail pastoral avec les jeunes et les gens de la rue, dans les bidonvilles, près de l’aéroport international «Jorge Chavez». A l’époque, c’était une zone affectée par le terrorisme. «Sentier Lumineux» contrôlait le quartier avant que l’armée n’y installe un point d’appui. Nous subissions des menaces, parce que nous avions obtenu un terrain pour y ériger une chapelle. Les gens ont envahi le terrain en 1994 ou en 1995, parce qu’ils ne voulaient pas que l’on fonde une paroisse. La présence de l’Eglise n’était pas bienvenue dans le secteur.
Apic: L’Eglise venait pourtant en aide aux pauvres à Bocanegra…
Mgr Schmalhausen: Bien sûr! Les gens souffraient de faim, l’inflation avait atteint 10’000 %! Les mesures néolibérales prises par le président Alberto Fujimori, le «fujichoc», pour juguler l’inflation, avaient durement frappé les pauvres. Sur l’initiative de Mgr Ricardo Durand Florez, archevêque de Callao, l’Eglise avait mis sur pied 80 «ollas comunitarias» (casseroles communautaires), avec des mères de famille qui préparaient les repas pour les habitants appauvris. J’ai travaillé dans cette zone jusqu’en 2003, avant d’être appelé à l’Université catholique San Pablo, à Arequipa, où j’ai enseigné l’éthique. J’y dirigeais aussi l’Institut pour le mariage et la famille, lorsque j’ai été nommé à Ayaviri par le pape Benoît XVI.
Apic: La situation était tendue quand vous êtes arrivé dans cette prélature des hauts plateaux, notamment avec l’occupation des terres par des communautés indigènes…
Mgr Schmalhausen: C’était un terrain très problématique. Dans le problème de l’occupation des terres, l’Eglise jouait ici non pas un rôle de médiation, mais de confrontation. Il y avait de la confusion entre la culture, la réalité sociale… avec une vision de la théologie de la libération marxisante. Mgr Juan Godayol Colom, le prélat précédent, était absent, malade depuis trois ans. Les gens l’avaient détruit psychologiquement. Mon arrivée a été difficile avec le clergé et deux communautés religieuses. J’avais la réputation d’un ultraconservateur. La situation était très polarisée. C’est vrai que c’est l’un des endroits les plus pauvres du Pérou. Aujourd’hui, nous essayons de faire sortir cette population de la misère.
Apic: La population est très pauvre dans cette région.
Mgr Schmalhausen: Les nécessités sont grandes, en effet. Dans les provinces de Melgar, Carabaya et Sandia, 85 % de la population vit dans la pauvreté, voire l’extrême pauvreté. L’espérance de vie n’est que de 64 ans. L’analphabétisme touche le 53 % de la population de plus de 15 ans. Dans toute la prélature, il n’y a que deux instituts supérieurs, qui enseignent dans le domaine de la santé, de l’informatique, du tourisme, de l’agriculture et de l’élevage.
Apic: Parlez-vous le quechua, la langue de la majorité des indigènes de la prélature?
Mgr Schmalhausen: Non, je ne parle pas quechua, mais mes prêtres oui, et nous avons du matériel catéchétique et biblique bilingue castillan-quechua. On utilise peu l’aymara, sauf dans les zones frontalières avec la Bolivie. Des 17 prêtres et des deux diacres qui travaillent au plan pastoral, 7 parlent le quechua. 16 religieuses travaillent également dans la prélature. C’est peu pour un territoire si grand, avec des routes dangereuses.
Apic: Nombre de vos fidèles partent travailler dans les mines d’or, dans la montagne, à 5’000 m d’altitude. Avez-vous des prêtres pour les accompagner ?
Mgr Schmalhausen: 40 à 50’000 personnes travaillent dans des mines illégales dans le département de Puno, comme par exemple dans la province de San Antonio de Putina. Les plus hautes mines d’or de La Rinconada montent jusqu’à 5’100 m d’altitude. La situation y est très dure: c’est l’endroit le plus haut du monde où vivent des êtres humains de façon permanente. Il fait – 25, – 30 degrés la nuit, et les baraques ne sont pas chauffées. Les indices de criminalité y sont très élevés, et la prostitution, notamment infantile, y fait des ravages. Un jeune prêtre colombien y est resté deux ans, de 2009 à 2010, mais c’était trop dur… Il ne pouvait plus supporter cette vie.
Apic: Le pape François ne demande-t-il pas que l’on rejoigne les pauvres dans les périphéries ?
Mgr Schmalhausen: C’est un défi, mais un évêque doit rester prudent et avisé. Je ne peux pas me permettre le luxe de perdre un prêtre. De plus, le martyre ne pouvant être qu’un choix personnel, je ne peux pas obliger un prêtre à aller vivre dans un endroit aussi déshumanisant!
Encadré
Mgr Kay Martin Schmalhausen est né à Lima en 1964, de père allemand et de mère péruvienne. Il a vécu les premières années de sa vie à Munich, avant de retourner avec sa mère au Pérou en 1975. Membre de «Sodalicio de Vida Cristiana» (en latin «Sodalitium Christianae Vitae» SCV), une «société de vie apostolique» née au Pérou en 1985, Mgr Schmalhausen, ordonné prêtre en 1989, a été nommé en 2006 évêque de la prélature d’Ayaviri par le pape Benoît XVI. Il a été ordonné évêque dans la cathédrale de Lima le 23 avril 2006, succédant sur le siège d’Ayaviri à Mgr Juan Godayol Colom, un religieux salésien espagnol. JB
Vidéo de Mgr Kay Martin Schmalhausen disponible sur youtube (uniquement en allemand) http://www.youtube.com/watch?v=zIqxzfx0bVo



