Vives réactions en Suisse romande:

Décision de la SCR de jouer la tête de P. Mugny contre la subvention

La condamnation est unanime, hormis quelques silences

Genève, 17juin(APIC) Le personnel du quotidien genevois «Le Courrier»

s’oppose à la démission de son rédacteur en chef Patrice Mugny, dont la tête est réclamée par la Société catholique-romaine genevoise (SCR).

A l’unanimité des 19 personnes présentes samedi lors d’une séance, le

personnel du «Courrier» a rejeté la condition posée par la SCR, qui gère

les finances de l’Eglise catholique genevoise. Le personnel se dit «tout à

fait conscient que, au-delà de la personne du rédacteur en chef, c’est la

ligne du journal que la SCR veut changer, quitte à faire mourir le titre».

Le personnel réaffirme en outre son attachement à la ligne «sociale» du

journal».

La manoeuvre d’isoler le rédacteur en chef de ses collaborateurs par la

pratique d’un chantage, la démission de P. Mugny contre le versement sonnant, pour ne pas dire trébuchant, de la subvention de 250’000 francs, a

plus qu’échoué. A moins que ce ne soit davantage que la tête du «réd en

chef» que ne veuille la SCR. Rapport à un journal jugé trop à gauche. Proche de l’option sociale pourtant défendue par l’Eglise catholique.

La décision prise mercredi soir par la SCR de subordonner la subvention

accordée au «Courrier» au «départ» de P. Mugny a fait l’objet d’une levée

immédiate de boucliers . Tant de la part de la Fédération suisse des journalistes que de celle, notamment, de la «Nouvelle Association du «Courrier»

(NAC). Hormis quelques silences, la condamnation est unanime: «L’âme du

«Courrier» pour 30 deniers», titre «La Liberté» dans son commentaire. Un

avis que partage dans le même quotidien le Père jésuite Albert Longchamp:

«Messieurs les censeurs, nous nous dresserons devant vous, fiers au moins

de ne pas être vos mercenaires. Nous aimons l’Eglise, nous aussi. Et de

notre liberté, vous ne serez jamais les propriétaires».

L’indignation de F. Gross face à un «procédé staliniste de l’argent»

Ancien rédacteur en chef de «La Liberté», François Gross animait jeudi à

Genève la soirée d’Architrave, une société chargée de rassembler de l’argent pour «Le Courrier». Un rendez-vous fixé depuis longtemps déjà aux nombreux amis du «Courrier». François Gross a fait part lundi de son sentiment

à l’APIC: ” Une très forte indignation. J’appelle cela des procédés stalinistes de l’argent. On fait peser sur le rédacteur en chef Patrice Mugny un

poids colossal. Et c’est parfaitement contraire au respect de la personne

humaine que l’on a toujours à la bouche dans d’autres situations. Et lorsque cela se passe sur une étiquette de Société catholique-romaine, je trouve le procédé parfaitement scandaleux».

F. Gross s’insurge en outre contre l’usurpation de compétence prise en

la circonstance par la SCR, puisque, fait-il remarquer, il n’appartient pas

à la Société catholique-romaine de nommer ni de démissionner le rédacteur

en chef. «C’est juridiquement une autre instance qui doit le faire». Enfin,

autre motif d’indignation: des négociations fructueuses avaient eu lieu entre le «Courrier» et le Conseil exécutif de l’Eglise catholique genevoise.

Cette décision intervient alors qu’»un dialogue bien établi a donné des résultats positifs pour que «Le Courrier» pratique une certaine sensibilité à

l’opinion qui n’est pas celle de son rédacteur en chef et de son équipe rédactionnelle».

Le débat entre «Le Courrier» et certains membres de la SCR – la décision

de mercredi a été prise par 19 voix contre 11 – ne date pas d’hier. «Une

partie des démocrates-chrétiens genevois qui, dans leurs pratiques politiques et dans leurs prises de positions n’ont plus rien à voir avec l’enseignement social de l’Eglise, n’ont jamais supporté que «Le Courrier» porte

sur leur actitivé un jugement critique. Qu’il ne soit pas leur feuille de

paroisse», conclut F. Gross.

Pas de gants… mais le chapeau

Pour les observateurs, la SCR n’a pas pris de gants pour annoncer la mise en jeu de la tête de P. Mugny contre les 250’000 francs de subvention.

Elle ne pourra cependant se libérer du chapeau qui la rendrait responsable,

elle et personne d’autre, de la disparition d’un titre, dit-on d’ores et

déjà.

De l’inacceptable à l’hypocrite décision

Sous le titre «L’âme du «Courrier» pour 30 deniers», le rédacteur en

chef du quotidien fribourgeois «La Liberté», Roger de Diesbach, donne d’emblée le ton, en estimant «inacceptable», «irréalisable», «imbécile» et «hypocrite» la décision de la SCR.

«Inacceptable: on ne peut pas, écrit-il, acheter la ligne d’un journal

pour 250’000 francs l’an. Si la rédaction du «Courrier» devait approuver ce

chantage en laissant limoger son rédacteur en chef, elle ferait preuve

d’une grande lâcheté et, demain, son journal serait indigne de représenter

l’Eglise qui le soutient».

«Irréalisable: lorsqu’elle accepte de subventionner «Le Courrier» si

Mugny part, cette même Eglise fait un acte de guerre qui enterre toute tentative de conciliation. Or les catholiques genevois sont de toutes tendances politiques…»

«Imbécile: «en voulant abattre Mugny de cette manière sordide, relève

Roger de Diesbach, ils en font un martyr, un indispensable héros».

«Hypocrite», enfin: on se demande d’ailleurs si leur but final n’est pas

plutôt d’économiser 250’000 francs en tuant un journal qui ne reflète pas

leurs idées». Et de poser la question: «Et qui sont ces 19 voix de la Société catholique-romaine de Genève pour juger de la ligne du «Courrier»?

Qui représentent-ils?…»

«Lamentable»

Sous le titre «Lamentable», le Père Albert Longchamp, rédacteur en chef

de «L’Echo Illustré» appelle «un acte de lâcheté» le diktat de la SCR, qui

pourrait bien sonner l’hallali du «Courrier» sur un air de ponce-pilate.

Nous publions ci-dessous sa réaction:

«Qu’un rédacteur en chef commette des erreurs, qu’il cesse de plaire et

que son employeur décide de le licencier est de l’ordre du possible, et même du droit. Toute relation humaine peut se détériorer. On se sépare. Crise

dure, mais normale.

Dans l’affaire du «Courrier», rien de tel. La Société catholique romaine

de Genève n’est pas l’employeur de Patrice Mugny, ni l’éditeur du journal.

Organe financier de la communauté catholique genevoise, et gérante de fonds

qui ne lui appartiennent nullement, la SCR pouvait – c’était son droit refuser de continuer à aligner ses subventions à un quotidien dont elle

estimait qu’il ne remplissait plus sa mission d’organe catholique. Mais en

prenant les membres de la NAC (Nouvelle association du «Courrier»), éditeur

légal du quotidien, en otage de sa manoeuvre d’éviction de Patrice Mugny,

la SCR se disrédite et scandalise le public.

En se barricadant derrière l’anonymat d’une procédure «démocratique»,

c’est-à-dire le vote de la SCR, un certain nombre de personnages ont trouvé

le moyen de fourguer la sale besogne à la rédaction du «Courrier», à la NAC

et à son président. Se déchargeant sur eux d’un choix cornélien – ou bien

garder Mugny, ou bien percevoir la subvention – la SCR échappe ainsi au

couperet juridique: ce n’est pas elle qui renvoie le rédacteur en chef,

puisqu’elle n’a pas autorité pour le faire. Les autorités catholiques, y

compris l’évêque, n’auront pas, quant à elles, la honte d’assumer la déclaration de mort d’un journal que les catholiques genevois (avec l’aide généreuse, ces dernières décennies, de l’Oeuvre Saint-Paul à Fribourg) soutenaient depuis plus d’un siècle.

Tout le monde peut ainsi se laver les mains. Le coupable, c’est Patrice

Mugny. Et lui seul. Et les exécuteurs seront les amis. Bien joué! Juridiquement, le coup est inattaquable. Humainement, il est lamentable. On force une équipe de jeunes journalistes, et ceux qui ont tout tenté, pendant

des années, pour tenir à bout de bras «Le Courrier», à tirer à vue sur le

mouton noir.

Qu’ils sachent, ceux qui ont voté l’exécution: une voix gênante va se

taire; le «Courrier», probablement, va disparaître. Elles croiront, ces

âmes pures, avoir commis une bonne action. Mais d’autres dérangeront leur

tiède quiétude. Car, nous, journalistes et catholiques comme vous, autant

que vous, Messieurs les censeurs, nous nous dresserons devant vous, fiers

au moins de n’être pas vos mercenaires. Nous aimons l’Eglise, nous aussi.

Et de notre liberté, vous ne serez jamais les propriétaires». (apic/pr)

17 juin 1996 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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