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Défaite arménienne au Haut-Karabakh: le catholicos appelle à l'unité

Face aux manifestations de colère dans les rues d’Erevan, capitale de l’Arménie, après l’accord de «cessez-le-feu total» pour mettre fin à la guerre dans le Haut-Karabakh, Karékine II, catholicos de tous les Arméniens, a lancé le 10 novembre 2020 un appel au calme, à la sagesse et à l’unité de la nation arménienne.

Suite à l’arrêt des hostilités, signé le 9 novembre 2020 sous l’égide de la Russie, 2’000 soldats d’un contingent de maintien de la paix de la Fédération de Russie est en train de se déployer le long de la ligne de contact entre l’armée de défense du Haut-Karabakh et les forces azerbaïdjanaises et le long du couloir de Latchine, artère vitale reliant la région sécessionniste à l’Arménie.

L’Arménie a payé un prix du sang élevé dans la bataille pour la survie du Haut-Karabakh | © armenpress

Karékine II évoque le martyre des défenseurs de l’Artsakh

Dans son message émis depuis le Saint-Siège d’Etchmiadzine, centre de l’Eglise apostolique arménienne et de son catholicos, près d’Erevan, Karékine II a exhorté la population arménienne, en très grande majorité chrétienne, «à ne pas céder aux manifestations inutiles des sentiments qui nous assaillent», à s’abstenir d’actes de violence et de fomenter le désordre.

Le chef de l’Eglise arménienne, dans une allocution solennelle au ton martial, a salué «le sacrifice de nos compatriotes arméniens qui ont combattu et combattent pour l’indépendance de l’Artsakh [nom donné au Haut-Karabakh par ses habitants, ndlr] pendant plus de trois décennies, fait le sacrifice de leur vie et glorifié les leurs par leur martyre durant les 44 derniers jours». Il a demandé à «l’arrière» de rester plus fort que jamais et «de ne pas mettre en danger les soldats qui continuent leur devoir sacré dans les tranchées sur les lignes de front».

Peur d’un nouveau génocide

Le 19 octobre 2020, dans le quotidien italien La Repubblica, Karékine II dénonçait «le bombardement aveugle» des civils, des églises, des monuments historiques du peuple arménien, en dépit de toutes les lois internationales. «Qu’est-ce donc sinon un génocide?», avait-il martelé. Il affirmait que les Azéris, armés par leurs parrains turcs, étaient prêts à expulser tous les Arméniens du Haut-Karabakh et à effacer toutes les traces historiques de leur présence sur ces terres ancestrales.

«Derrière cette opération, qui rappelle le génocide de notre peuple par l’Empire ottoman [en 1915, ndlr], il y a une fois de plus la main d’Ankara», avait-il asséné depuis Etchmiadzine. Et d’affirmer que «ce n’est qu’en reconnaissant l’indépendance autoproclamée du territoire contesté [l’Artsakh, ndlr] que l’on pourra éviter un éventuel nouvel holocauste».

Des communiqués de victoire qui ont fait illusion

Tout comme le peuple arménien, trop longtemps bercé d’illusions par des communiqués de victoire ne reflétant pas la réalité du terrain, Karékine II demande aux autorités, tant de l’Arménie que de l’Artsakh, «de fournir immédiatement des explications claires et complètes à notre peuple, dans notre patrie, en Artsakh et dans la diaspora».

Chouchi reconquise par les Arméniens en mai 1992 et à nouveau perdue en novembre 2020 | © Jacques Berset 2015

De son côté, le président azerbaïdjanais Ilham Aliev, ne cachant pas son «triomphe» face à la «capitulation des Arméniens», ne s’est pas départi de sa rhétorique guerrière, déclarant le 10 novembre à Bakou: «J’avais dit qu’on chasserait les Arméniens de nos terres comme des chiens. Nous l’avons fait!» De son côté, le président arménien Nikol Pachinian, affaibli par la contestation de la rue, qui le qualifie de «traître», a admis que «signer cet accord a été incroyablement douloureux, mais la décision s’imposait après une analyse en profondeur de la situation militaire».

43 jours de combats sanglants

Après 43 jours d’hostilités, qui ont débuté le 27 septembre 2020 et fait des milliers de morts – dont plus de 1’300 combattants arméniens, selon des chiffres provisoires en provenance de Stepanakert, capitale de la République autoproclamée de l’Artsakh –  les armes sont censées se taire depuis les premières heures du 10 novembre 2020. Les belligérants doivent s’arrêter sur les positions qu’elles occupent à l’heure du cessez-le-feu.

Le district d’Agdam pris en juillet 1993 par les forces armées de la République du Haut-Karabagh et vidé de sa population, doit être restitué à la République d’Azerbaïdjan avant le 20 novembre 2020. Le contingent de maintien de la paix de la Fédération de Russie est déployé parallèlement au retrait des forces armées arméniennes de ces régions. La durée de la présence du contingent de maintien de la paix de la Fédération de Russie est de cinq ans, qui peuvent être reconduits tacitement.

Restitution de territoires

La République d’Arménie doit restituer la région de Kelbajar à la République d’Azerbaïdjan d’ici le 15 novembre 2020 et la région de Latchine d’ici le 1er décembre 2020. Le couloir de Latchine, d’une largeur de 5 km, qui assurera la communication entre le Haut-Karabakh et l’Arménie et en même temps n’affectera pas la ville de Chouchi – prise par les forces azerbaïdjanaises le 9 novembre 2020 -, restera sous le contrôle des troupes de maintien de la paix de la Fédération de Russie.

Les personnes déplacées et les réfugiés doivent pouvoir retourner au Haut-Karabakh et dans les zones adjacentes qui avaient été vidées de leur population azérie, sous le contrôle du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés.

Chouchi, au coeur du Haut-Karabakh Cathédrale Saint-Sauveur – Ghazanchetsots en arménien – une des plus grandes églises du monde arménien | © Jacques Berset

La perte de Chouchi, surnommée la «Jérusalem du Nagorny Karabakh»

«Nous avons perdu la région de Fizouli, la région de Jabrayil, les régions de Kubatlu, Zangelan, Hadrout, principalement une partie de la région de Martouni, la région d’Askeran et, surtout, Chouchi«, a expliqué le 10 novembre 2020 Arayik Harutyunyan, président de la République d’Artsakh. Qui a reconnu que la partie arménienne avait subi de gros dégâts en raison des nouvelles technologies militaires et des nouveaux drones.

Ces armes redoutables, fournies par la Turquie et par Israël, ont été acquises grâce à la rente pétrolière dont dispose Bakou. Selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), entre 2006 et 2019, Israël a fourni à Bakou quelque 825 millions de dollars en armes.

Armes israéliennes livrées à Bakou

Depuis des mois, selon la presse israélienne, de gros-porteurs azerbaïdjanais de modèle Iliouchine Il-76 atterrissent sur la base militaire d’Ovda, dans le désert du Néguev, pour prendre livraison de chargements d’armements sophistiqués. Déjà en 2012, des rapports faisaient état de l’achat par l’Azerbaïdjan d’armes israéliennes pour un montant de 1,6 milliard de dollars.

Le drone tueur SkyStriker livré par Israël aux forces armées azerbaidjanaises et utilisé contre les Arméniens du Haut-Karabakh | © elbitsystems.com

S’adressant en matinée à la population, Arayik Harutyunyan a détaillé les raisons de la décision de mettre fin à la guerre. «Les combats avaient lieu aux abords de Stepanakert, à 2 ou 3 km. Si les hostilités s’étaient poursuivies à ce rythme, nous aurions perdu tout l’Artsakh en quelques jours, nous aurions eu beaucoup plus de victimes, car en déplaçant les hostilités quelque part vers l’arrière, nous aurions eu des conséquences irréversibles». Le président de l’enclave arménienne a souligné les conséquences qu’aurait eues la perte de la capitale Stepanakert pour les lignes de front des régions d’Askeran et de Martouni. Pour lui, il n’y avait pas d’autres solutions pour ne pas tout perdre. (cath.ch/armennews/ag/be)

Le catholicos de tous les Arméniens Karekine II au siège d'Etchmiadzine | © Jacques Berset
10 novembre 2020 | 17:25
par Jacques Berset
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