Messe du mercredi des Cendres 2025, à Fribourg | © Raphaël Zbinden
Suisse

Des cendres à la résurrection, un chemin qui traverse la Bible

Ce mercredi 18 février 2026, comme à chaque entrée officielle en Carême, les fidèles ressortiront de l’église avec une croix de cendre dessinée sur le front. Une coutume qui remonte aux premiers temps du christianisme et qui trouve ses racines symboliques dans la Bible, rappelle la bibliste Barbara Francey.

Théologienne chargée de formation au sein de l’Église catholique dans le canton de Fribourg, et membre de l’Animation biblique catholique de Suisse romande (ABC), Barbara Francey est une bonne connaisseuse de l’hébreu. Le mot cendres, observe-t-elle, apparaît maintes fois dans les différents livres de la Bible.

La théologienne Barbara Francey | © Grégory Roth

Que symbolisaient les cendres chez les Hébreux?
Barbara Francey: Les cendres proviennent de la combustion d’une chose, ainsi réduite à rien (les rameaux bénis distribués lors du dimanche des Rameaux, en ce qui concerne celles qui sont utilisées le mercredi des Cendres, ndlr). Dans l’Ancien Testament, elles symbolisent fondamentalement la mort et l’anéantissement. Elles peuvent exprimer une volonté de conversion impliquant le renoncement à un agir mortifère (violence, mal).

Pour les personnes qui ont été en contact avec un cadavre, un rite spécifique de purification est prévu avec des cendres de vache rousse. Dans un contexte de perte, d’atteinte à la personne, de deuil, les cendres permettent de manifester une douleur immense que les mots ne peuvent exprimer. Les cendres symbolisent la fragilité de la condition humaine.

Quelles évocations des cendres trouve-t-on dans l’Ancien Testament?
Abraham est le premier à utiliser cette image en Genèse 18,27, lorsqu’il parlemente avec Dieu pour éviter la destruction de Sodome. «Je ne suis que poussière et cendre» reconnaît-il, autrement dit, un homme mortel, qui ne pèse pas lourd face à Dieu mais qui croit à la puissance de son intercession. Daniel est lui aussi convaincu que la prière, accompagnée du jeûne et de gestes symboliques («sac et cendre»), signes d’humilité, sera entendue de Dieu qui aura compassion de son peuple (Daniel 9,3s.).

Job utilise l’expression «poussière et cendre» pour dire son être souffrant, lui qui a tout perdu (Job 30,19). Du reste, il s’est installé sur les cendres (2,8). Tamar, fille de David, se couvre la tête de cendres après avoir été violée par son demi-frère (2 Samuel 13,19).

Dans le livre de Jonas, la parole du prophète provoque un retournement chez les Ninivites, peuple ennemi d’Israël. Le roi s’assied sur de la cendre. Il proclame un décret appelant les habitants à jeûner et à prier, mais surtout à revenir de leur mauvais chemin (Jonas 3,6-8).

Isaïe insiste sur le fait que la pratique religieuse (jeûner, s’étendre sur le sac et la cendre) doit s’accompagner d’actes concrets, comme le partage avec l’affamé (Isaïe 58,5-7). Il dessine un horizon messianique lumineux: ceux qui ont été humiliés recevront un diadème et non pas de la cendre, ils seront dans la joie et non plus dans le deuil (61,3). Malachie, à travers l’image de la cendre, indique le sort des méchants, anéantis (3,21). Quant au Siracide (ou livre de Ben Sira le Sage, ndlr), il dénonce l’orgueil, incompatible avec la finitude de l’être humain (10,9).

Et dans le Nouveau Testament? Quel sens Jésus donne-t-il aux cendres?
Jésus ne mentionne les cendres qu’à une seule occasion, dans deux passages parallèles (Matthieu 11,21; Luc 10,13). Devant la difficulté à croire de deux villes de Galilée, Chorazin et Bethsaïde, alors même qu’elles sont témoins de miracles, il affirme que, dans la même situation, Tyr et Sidon, où les habitants vénéraient des divinités païennes, se seraient «vêtues de sacs et assises dans la cendre» en signe de conversion, s’ouvrant à la parole vivifiante de Jésus illustrée par les miracles. La dureté de ces propos, dans la ligne des prophètes de l’Ancien Testament, devait servir d’électro-choc pour briser les résistances.

«Le premier pas consiste à reconnaître la fragilité de nos existences.»

À quel aspect plus particulier de ces traditions se réfère le rite actuel qui marque le mercredi des Cendres, avec le dépôt de cendres sur le front des fidèles?
Le mercredi des Cendres marque l’entrée dans le Carême. Or celui-ci est orienté vers la fête de Pâques, célébration de la résurrection de Jésus Christ. Le geste de tracer un signe de croix sur le front avec les cendres ou de les déposer sur la tête est accompagné, comme tout rite chrétien, d’une parole à choix: «Tu es poussière et tu redeviendras poussière» ou «Convertissez-vous et croyez à l’Évangile».

Pour entrer dans la plénitude de vie offerte en Jésus, le premier pas consiste à reconnaître la fragilité de nos existences et la capacité de pécher. Cette prise de conscience est supportable dans la mesure où nous la vivons dans la confiance, l’espérance, la foi en la résurrection du Christ, victoire de l’amour sur la mort.

Les cendres symbolisent la mort du vieil homme dont parle l’apôtre Paul, le désir de conversion, qui consiste à faire le choix de la vie, et de la vie avec Dieu. Avec ses implications concrètes au quotidien.

Comment comprenez-vous le nouvel engouement pour la célébration du mercredi des Cendres?
L’être humain a besoin de célébrations, de rites pour marquer le temps qui s’écoule inexorablement. C’est l’occasion d’être relié à d’autres. Dans le contexte religieux, cela favorise la communion avec Dieu.  La célébration du mercredi des Cendres propose un rituel qui implique le corps et y laisse une trace visible. Nous avons besoin de signes concrets qui témoignent d’une foi, d’une appartenance. Il semble aussi que la soif de croire, de développer une intériorité augmente, en particulier chez les jeunes.

Personnellement, ce rite vous touche-t-il?
Toucher n’est pas exactement le bon mot. La vie ancrée en Dieu ne se limite pas au ressenti. On peut avoir des expériences sensibles fortes, mais la foi existe même sans cela. Cette démarche de recevoir les cendres fait sens pour moi. Elle s’articule avec une journée de jeûne et de prière, qui donne le ton pour le temps de Carême. Aujourd’hui, certains parlent de sobriété joyeuse, bénéfique d’un point de vue écologique. Le mercredi des Cendres ouvre un chemin de lucidité sur soi, dans la foi au Sauveur, autrement dit un chemin d’humilité, de dépouillement pour se concentrer sur l’essentiel. (cath.ch/lb)

*Propos recueillis par écrit.

Messe du mercredi des Cendres 2025, à Fribourg | © Raphaël Zbinden
17 février 2026 | 17:00
par Lucienne Bittar
Temps de lecture : env. 4  min.
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