Saint Nazaire repose dans l'église de Schwytz © Bobby C.Alkabes
Suisse
Saint Nazaire repose dans l'église de Schwytz © Bobby C.Alkabes

Des "reliques oubliées" qui interrogent notre regard sur la mort

13.11.2018 par Raphaël Zbinden

Saint Irénée, tout auréolé d’or, dans l’Eglise de Sursee (LU), semble nous interpeller de ses orbites creuses. Il est l’une des “reliques oubliées” de Suisse, mises à l’honneur dans un très riche ouvrage photographico-historique réalisé par la Vaudoise Carole Alkabes. Des dizaines de clichés de squelettes décorés et mis en scène. Autant de rappels d’une mort autrefois omniprésente, aujourd’hui très souvent occultée.

“Tout a commencé par mes réflexions sur la mort, sur ma propre mort”, confie Carole Alkabes. En tant que photographe, elle a naturellement voulu transcrire cette interrogation existentielle de façon visuelle.

Elle s’intéresse tout d’abord aux différentes expressions de la mort dans les cultures du monde. Ce n’est pourtant pas au Mexique ou aux Philippines qu’elle a la révélation de la forme que doit prendre sa recherche, mais à Wil, dans le canton de Saint-Gall. Dans l’église Saint-Nicolas, elle reste en effet bouche bée devant le squelette majestueux et guerrier de Saint-Pancrace. “En le voyant, j’ai ressenti une grandeur, une beauté. Cela m’a donné envie d’en savoir plus”. Elle découvre alors que la Suisse regorge de reliques du même type. Une richesse proche mais méconnue, qu’elle décide immédiatement de mettre en valeur.

Saint Pancrace, dans l’église Saint-Nicolas de Wil (SG) | © 2015 Bobby C. Alkabes

Sa recherche de ces reliques “macabres” et souvent “cachées” l’amène aux quatre coins de la Suisse. Aujourd’hui, il s’agit plus d’un patrimoine historico-religieux que d’un véritable objet de dévotion. “Il n’en a cependant pas toujours été ainsi, précise-t-elle. Ces martyrs tenaient à l’époque une place très importante dans la pratique religieuse. On demandait l’intercession de ces saints de façon régulière, pour des choses parfois aussi banales qu’une rage de dents”.

Des soutiens à la pratique religieuse

Entre deux visites dans un couvent ou un ossuaire, la photographe dévore des ouvrages sur le sujet. Elle apprend que ces dépouilles sont de prétendus martyrs chrétiens, tués à Rome entre les IIe et IIIe siècles. Plus de mille d’entre eux auraient été importés d’Italie par les autorités catholiques suisses entre le XVIe et la moitié du XIXe siècle.

Pour la réalisation de Martyrs, les reliques oubliées, Carole Alkabes visite ainsi plus de 250 sites, très divers. “On trouve de ces reliques dans des endroits assez inattendus, telles que de toutes petites chapelles perdues dans la montagne”.

Saint Irénée, dans l’Eglise de Sursee (LU) © Bobby C. Alkabes

Partout, la Vaudoise affirme avoir été très bien accueillie et avoir vécu de beaux moments de partage avec les prêtres, religieux et religieuses rencontrés. “J’avais peur de passer pour la ‘fouineuse’ de service. Mais en fait, j’ai constaté que les responsables des sites avaient vraiment à cœur de révéler ce patrimoine. Ils considèrent le plus souvent que ces reliques peuvent être d’importants soutiens de la pratique religieuse. Ce qui compte pour eux n’est pas l’authenticité de ces dépouilles, mais le symbole de fidélité dans la foi qu’elles représentent”. Car, si l’on est certain qu’il s’agit bien de personnes décédées entre le IIe et Ve siècle après Jésus-Christ, il est impossible de certifier qu’elles étaient bien chrétiennes et encore moins martyres.

Rendez-vous avec la mort

A travers son épopée dans l’iconographie religieuse catholique, la photographe a approfondi sa quête spirituelle. “Mais au-delà de toute appartenance religieuse”, souligne l’artiste.

La mort l’a d’une certaine façon “accompagnée” au long de son travail. Lors d’une recherche de site en Suisse alémanique, elle entre par erreur dans la chapelle mortuaire locale, où elle se retrouve en face de la dépouille d’une vieille dame. “C’était le premier cadavre que je voyais. J’ai d’abord eu un réflexe de recul. Mais finalement, je me suis avancée et j’ai commencé à observer le corps. Et la première réaction de rejet a fait place à une forme de sérénité”.

Saint Artemius, dans l’église de Neuenkirch (LU) © 2015 Bobby C. Alkabes

Un second événement, survenu après l’achèvement de son livre, l’a également rapprochée de la réalité de la mort. “Un jeune homme est venu au studio pour que je fasse son portrait. Il m’a dit qu’il était gravement malade et n’avait probablement pas plus d’une semaine à vivre. Il n’avait apparemment pas de famille et pensait que mon studio était un endroit adéquat pour mourir. Je lui ai tenu la main pendant deux heures, pensant effectivement qu’il allait décéder sur place. Finalement, il a quitté le studio et je ne sais pas ce qu’il est devenu. Mais ce fut une expérience très intense”. Elle voit dans l’enchaînement de ces événements “quelque chose de plus grand que moi, que je ne saurais nommer”.

Un tabou absolu

Carole Alkabes sait que son travail l’a fait avancer en sagesse et en connaissance face au grand inconnu de la mort. Et elle la regarde maintenant avec moins de crainte.

Carole Alkabes est photographe à Sainte-Croix (VD) | © Raphaël Zbinden

“Nous devons tous, d’une certaine façon, apprendre à mourir. Mais nous avons autour de nous, dans la société actuelle, si peu de repères. Aujourd’hui, nous sommes complètement terrifiés par la mort, qui est un tabou absolu.” Elle estime que ces gisants qui ont traversé les siècles peuvent aider à changer le regard des vivants sur cette réalité. Elle souhaite que son livre amène les gens à dialoguer, à s’interroger sur ce thème. “Car que serait l’homme sans cette peur, sans ce mystère de la mort? Je le sais maintenant: la mort rend la vie plus belle”. (cath.ch/rz)


Des légions de squelettes contre la Réforme

Les reliques de martyrs romains en Suisse ne sont pas toutes des squelettes. On trouve également de nombreux crânes, des os ou juste des fragments osseux, dans les divers sites religieux.

L’Eglise a commencé à les importer d’Italie à la fin du XVIe siècle. Le point de départ de ce phénomène est la redécouverte fortuite, en 1578, des catacombes de Rome. Dans les premiers siècles après Jésus-Christ, elles avaient servi de lieux de sépulture pour la population. Elles abritaient plus de 750’000 corps. L’Eglise de l’époque les a rapidement identifiés comme les restes des chrétiens massacrés lors des persécutions des IIe et IIIe siècles. On sait aujourd’hui que ces sépultures ne recevaient pas uniquement des chrétiens, mais également des païens et des juifs, dont les rites funéraires étaient similaires. Les excavateurs attitrés étaient cependant prompts à identifier les dépouilles comme des martyrs chrétiens. La simple découverte d’un “M” gravé à proximité était interprétée comme le début de “martyr”, alors que cela pouvait tout simplement être la première lettre de “Marcus” ou d’un autre prénom, explique Carole Alkabes.

“Fabrique” de saints

Les corps se faisaient alors donner, souvent par le pape, un nouveau nom de baptême. Et ils recevaient un certificat d’authenticité. Les recherches ont démontré que les ossements transférés en Suisse son effectivement ceux de personnes décédées entre le IIe et le Ve siècle. Rien ne permet cependant de confirmer leur statut de martyrs chrétiens.

L’Eglise vit rapidement dans ce phénomène un moyen de lutte idéologique contre une Réforme menaçante pour le catholicisme. “Si Rome pouvait abriter autant de saints, il ne pouvait que s’agir d’une ville sainte”, résume Carole Alkabes.

Un patrimoine tombé dans l’oubli

De nombreux squelettes furent ainsi achetés et transférés clandestinement, souvent par l’intermédiaire de la Garde suisse, au-delà des Alpes. Le phénomène concerna surtout les pays germanophones, plus touchés par les élans réformateurs. En Suisse, un bureau spécialement consacré à ce “trafic” fut ouvert dès la fin du XVIe siècle. Il perdura jusqu’en 1850.

Plus de mille dépouilles seraient ainsi passées d’Italie en Suisse. La plupart d’entre elles furent achetées par des institutions catholiques telles que des paroisses ou des monastères, pour être exposées à la dévotion des fidèles. Les squelettes furent habillés et ornés de précieux atours, couronnes, armures, épées ou fleurs. Ils furent aussi souvent mis en scène, dans des positions parfois surprenantes de dormeurs ou de combattants. Beaucoup tombèrent progressivement dans l’oubli, terminant dans des archives d’institutions ou des musées. On peut cependant encore en admirer dans certains lieux de culte du pays.

Le livre Martyrs, les reliques oubliées contient un répertoire des endroits où les reliques sont conservées.

Carole Alkabes donnera une conférence sur le sujet, le 15 novembre 2018, au château d’Yverdon-les-Bains.

RZ

 


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