Des Universités sans théologie chrétienne contribuent à développer une société sans théologie chrétienne

Fribourg: Conférence de Shafique Keshavjee «Quelle théologie pour l’Université?»

Fribourg, 28 octobre 2010 (Apic) Plus de 50 personnes ont participé à la conférence-débat donnée par le pasteur Shafique Keshavjee, professeur démissionnaire de la Faculté Autonome de Théologie de l’Université de Genève, mercredi 27 octobre, à l’Université Miséricorde. La question soulevée: «Quelle théologie pour l’Université?» a passionné le public, sans toutefois susciter un véritable débat.

Dans son introduction, le pasteur cite le Père dominicain Benoît-Dominique de la Soujeole pour qui, «la prière est ce qui différencie la théologie de la science des religions». Le ton est donné. Shafique Keshavjee relève qu’au moment de leur création, les Universités de Lausanne, Genève, Neuchâtel et Fribourg avaient toutes un attachement à l’Eglise.

4 lieux de la théologie

Le pasteur distingue 4 lieux de la théologie: la théologie ecclésiale (s’élabore au sein de l’Eglise et est à son service), la théologie académique (rattachée à l’Université, elle est en débat avec tous les savoirs disponibles), la théologie publique (conçue au sein des différents espaces de la société et au service d’une plus grande convivialité de ces espaces) et la théologie spirituelle ou mystique (élaborée au sein d’une intimité personnelle et communautaire, elle féconde et se laisse féconder par les trois autres formes). Si chaque lieu a une spécificité, il doit cependant tenir compte des autres. Car «l’articulation différenciée de ces 4 lieux assure une fécondité de production théologique», affirme Shafique Keshavjee.

2 visages de la théologie

D’un côté, Carl-A. Keller, ancien professeur d’Ancien Testament et de Science des religions à Lausanne, réfléchit aux liens entre la théologie, la science des religions et la vie universitaire. Pour lui, Dieu est le Sujet qui interpelle: «la théologie est invitée à redevenir une véritable ’connaissance de Dieu’, une connaissance où Dieu n’est pas seulement objet mais sujet (…)».

De l’autre, Pierre Gisel, professeur ordinaire d’Histoire des théologies, des institutions et des imaginaires chrétiens à Lausanne, pour qui «l’objet de la théologie n’est ni Dieu, ni la croyance, mais le monde et l’humain (…)» ou encore, «la question directrice de la théologie est à penser et à élaborer comme une question de tous: elle ne sera pas chrétienne» (La théologie, 2007).

En quelques années, on assiste ainsi à un processus de déchristianisation de la théologie.

Trois institutions de la théologie

Shafique Keshavjee analyse trois institutions à partir du discours de leurs doyens. La Faculté de théologie et de sciences des religions de Lausanne n’est plus une Faculté de théologie chrétienne, selon le pasteur. Pour étayer sa thèse, il s’appuie sur le discours du doyen actuel Pierre Gisel: «La Faculté n’est plus organisée autour du christianisme et des réflexions théologiques qui en sous-tendaient l’histoire et les réinventions incessantes. Elle est délibérément articulée à la scène religieuse, dont le christianisme est certes partie prenante (…)» (Factualités, 10 août 2010, p. 1). La Faculté est caractérisée par un décentrement du christianisme, dont le nouveau centre est principalement une ’théologie déthéologisée’, une théologie qui se fait histoire ou ’sciences des religions’.

La Faculté autonome de théologie protestante de Genève est à distance du christianisme (comme Lausanne), tout en restant préoccupée de théologie chrétienne (comme Neuchâtel). «Nul besoin d’être croyant pour faire de la théologie. Mais nul besoin non plus de mettre entre parenthèses ses convictions religieuses (…). Le croisement et la confrontation des opinions et des convictions sont le levier indispensable qui nourrit et maintient vivante notre réflexion» (Andreas Dettwiler, doyen, août 2009).

Enfin à Fribourg, la Faculté est au clair sur son identité: «la tâche principale de la Faculté est l’enseignement et la recherche sur le Dieu incarné…» (Mariano Delagdo, doyen, automne 2010).

Une mise en perspective

Si autrefois, le lien entre l’Eglise et la société/l’Etat était fort, il connaît aujourd’hui une mutation. La société occidentale, sécularisée et ’polythéiste’, est saturée de théologies/’théiologies’ (discours sur Dieu/le Divin). De nouvelles questions se posent: comment privilégier l’équivalence des convictions (religieuses ou non) devant le Mystère? Faut-il opter pour une Faculté de théologie (qui comporte une dimension d’engagement et de connaissance de l’intérieur) ou pour une approche ’sciences des religions’ (avec une visée de neutralité)?

Pour faire face à la sécularisation de la société, certaines Facultés ont privilégié l’histoire et se sont alliées aux sciences des religions. Mais ce calcul, loin de répondre au problème de la crise de la théologie, ne fait que l’accentuer, estime le pasteur.

Supprimer l’identité chrétienne, c’est oublier que, si la théologie chrétienne est une théologie parmi d’autres, elle est – à la différence des autres – au fondement des Universités occidentales (Bologne, Paris, Oxford…). Aussi, le processus de déchristianisation des Facultés de Suisse romande marginalise la présence de la théologie chrétienne dans la société.

Quel devrait être le profil futur de la chair de théologie des religions à Genève?

Shafique Keshavjee: Ce n’est pas à celui qui part de se prononcer sur celui qui va venir. Le cahier des charges est bon, je m’en réjouis. Le collège des professeurs n’a pas osé demander que le candidat soit de tradition réformée. Or, c’est souvent ceux du dedans qui ont le plus d’esprit critique.

Pourquoi quittez-vous votre poste à l’Université de Genève?

Shafique Keshavjee: Il s’agit d’un choix personnel, lié aussi à des questions de fond, comme : quel type de théologie fait-on? J’ai toujours travaillé en équipe, où l’on se fait confiance mutuellement. Or, quand on a toujours des soupçons sur son travail et que l’on est regardé de travers, la motivation n’est plus.

Deux assistants ont également donné leur démission, estimant suicidaire d’évoluer dans cet état d’esprit.

Je souhaite toutefois que ce qui ne se fait plus en théologie pour la formation des pasteurs – ma préoccupation principale –, se fasse ailleurs.

Existe-t-il un décalage entre ce que l’Université propose et l’attente des étudiants?

Shafique Keshavjee: Ce décalage est réel, car l’Université offre un décentrement, qui est nécessaire dans une formation de théologie chrétienne. Mais ce décentrement doit conduire vers un nouveau recentrement sur la foi chrétienne, sans quoi, il ne s’agit plus de théologie chrétienne. Il faut par conséquent être clair dans la formulation de ce que l’on offre.

L’Etat fait souvent des pressions d’ordre général, comme parler de spiritualité mais plus de Dieu?

Shafique Keshavjee: La spiritualité est aujourd’hui à la mode, au contraire de la religion. A Genève, on dit «ne pas être là pour répondre aux questions spirituelles mais pour enseigner des savoirs». Certes, il faut écouter. Mais si un aumônier ne témoigne pas du Christ, il ne fait plus son travail. Il y a 2’000 ans, nous avons reçu une responsabilité, qui perdure et que nous avons à transmettre.

Il existe une pression des lobbies. Comment contrecarrer ces tendances?

Shafique Keshavjee: La pression est réelle. Mais il est de notre responsabilité de maintenir des contacts avec les Recteurs et les politiciens, en leur montrant que l’on perd quelque chose en supprimant la théologie chrétienne. Reconnaître les diversités, c’est offrir alors une meilleure concertation (apic/ggc).

28 octobre 2010 | 17:42
par webmaster@kath.ch
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