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2 ans après l'incendie, que faut-il restaurer de Notre-Dame de Paris?

Presque deux ans après l’incendie qui a ravagé Notre-Dame de Paris le 15 avril 2019, la phase de sauvegarde du bâtiment s’achève. Les travaux de restauration vont pouvoir débuter. Le dominicain Charles Desjobert, architecte du patrimoine, s’interroge sur le sens et le but d’un tel chantier.   

Notre-Dame de Paris est une icône du patrimoine et en même temps un totem de l’industrie touristique ainsi que le cœur battant de la vie liturgique d’un diocèse. Ce qui explique l’émotion de la population française mais aussi mondiale face à la destruction de ce symbole patrimonial, a rappelé Charles Desjoberts, lors d’une conférence en ligne le 23 mars 2021.

Notre-Dame de Paris le 3 juillet 2020. Suite à l’incendie d’avril 2019, les travaux de restauration se poursuivent | © Bernard Hallet

Depuis deux ans, la question de la restauration a beaucoup tourné dans les esprits. Faut-il rebâtir à l’identique ou pas? Faut-il créer quelque chose de contemporain?

On voit bien que les propositions de flèches contemporaines lancées en quelques jours ou quelques semaines après l’incendie n’ont pas reçu d’écho, ni du public, ni des architectes, «parce qu’elles n’avaient pas pris le temps d’un travail de fond», note l’architecte du patrimoine. Pour lui, il faut d’abord rappeler, qu’en France, la restauration est l’objet d’une vraie science, depuis près de deux cents ans.

Pas de jardin suspendu ni de piscine

Les propositions de jardin suspendu, de flèche écologique, voire de piscine, démontrent combien l’architecture est tributaire des modes. Elles ont fini ainsi par décrédibiliser toute attitude de création contemporaine pour cette flèche. Cette architecture spectacle, qui se joue en quelques images, sans s’appuyer sur une recherche approfondie, ne peut pas convaincre pour un édifice tel que Notre-Dame de Paris. «Une attitude de restauration demande plus que quelques heures de travail et un coup de pub», déplore le dominicain.

Un diagnostic comme pour une personne malade

Le 15 avril 2019, un terrible incendie ravageait Notre-Dame de Paris | Twitter

«Lorsqu’un édifice a été endommagé, il faut comme pour un malade, poser un diagnostic, en regardant les symptômes et en étudiant ses antécédents», argumente l’architecte. Pour Notre-Dame il s’agit de comprendre quelles sont les ‘pathologies’ que l’édifice a connues depuis 800 ans. C’est une vieille dame sur qui il faut intervenir sans la fragiliser davantage, poursuit Charles Desjobert.

La première étape a été celle de la sauvegarde du bâtiment. Un édifice gothique est dynamique, au sens où les charges qui s’exercent sont verticalisées par une série de moyens techniques afin d’assurer sa stabilité. Les arcs-boutants viennent compenser le poids de la voûte et de la toiture. Sans toiture et avec une voûte endommagée, le risque d’effondrement était important. Il a donc fallu en priorité soutenir tous les arcs-boutant par des cintres en bois. Après deux ans, cette phase de sauvegarde est en voie d’achèvement, après le démontage de l’échafaudage qui enserrait l’édifice.

De fait, l’intérieur de la cathédrale a été assez largement préservé, car la voûte ne s’est effondrée que partiellement, sous l’effet de la chute de la flèche. Si l’on a commencé au XIe siècle à ériger des voûtes au-dessus de la nef des églises, c’était déjà pour les protéger, notamment des incendies explique l’architecte.

La naissance du patrimoine

Une des premières photo de Notre-Dame vers 1840. La cathédrale n’a pas de flèche | DR

Après l’incendie, la cathédrale se présente à nous un peu dans l’état qu’a connu Victor Hugo quand il écrit Notre-Dame de Paris, en 1831, c’est-à-dire avant les restaurations de Viollet-le-Duc. Sans flèche, sans pinacles, sans gargouilles et autres éléments de décor, raconte Charles Desjobert.

C’est précisément dans ces années 1830 qu’émergent la notion de patrimoine et la question de sa restauration. Pour Victor Hugo, trois sortes des ravages attaquent l’architecture gothique: l’oeuvre du temps, l’œuvre des révolutions et l’œuvre des modes dictées par les académies.

La cathédrale est alors en assez mauvais état. Beaucoup d’éléments sont dégradés, comme pour un grand nombre des quelque 40’000 édifices religieux que la Révolution avait désaffectés. Tout le système qui avait permis leur maintien et leur entretien au cours des siècles précédents a disparu.

Il faut donc trouver les moyens d’assurer la conservation de ce patrimoine en péril.  Par son roman Notre-Dame de Paris Victor Hugo y contribuera puissamment. L’auteur y relève notamment que les grands monuments sont moins le geste d’individus que des œuvres sociales d’une nation.

Un récit partagé

Il souligne ainsi un aspect très important: le patrimoine est un édifice qui se charge d’un récit partagé, d’une histoire commune. Il doit être dans ce sens un livre ouvert, insiste Charles Desjobert. Sous l’Ancien régime, la permanence est liée à la fonction et le bâti évolue sous cet usage. Au XIXe siècle, lorsque la fonction de la plupart des bâtiments médiévaux a disparu, on s’attache alors à la forme et à l’esthétique pour faire perdurer ce récit. Avec par exemple pour Viollet-le-Duc, la recherche des formes pures, originales. Le XXe siècle lui développera une vision plus archéologique avec son intérêt pour la matière et la volonté de le conserver au maximum.

La charte de Venise

Une restauration comporte toujours des risques. Actuellement, les restaurateurs fondent leur activité sur la charte de Venise de 1964. Elle stipule, entre autres, que la restauration se fonde sur le respect de la substance ancienne et de documents authentiques. Elle s’arrête là où commence l’hypothèse. Elle est toujours accompagnée d’une étude archéologique et historique du monument. «On peut y trouver des arguments à la fois pour et contre l’idée d’une réfection à l’identique ou la possibilité d’apports contemporains», commente Charles Desjobert.

Notre-Dame de Paris, gravure du XVIIe siècle

Pour Notre-Dame, on constate que, dès l’origine, la cathédrale sera en perpétuelle transformation. Elle est d’abord construite sur le site d’édifices antérieurs. Elle se place à côté de l’ancienne cathédrale carolingienne de manière à pouvoir l’utiliser encore pendant le temps de la construction. L’édification commence par le chœur pour aller vers la façade. Le chœur est érigé assez rapidement, de 1163 à 1182. Il est alors fermé par un mur et on commence à y célébrer.

Au cours de la construction, on change de concept par exemple en réduisant le nombre de niveaux d’élévations de quatre à trois. Cela, sous l’influence d’autres constructions européennes contemporaines, telles que Saint-Denis, Sens ou Chartres.

Au XVIIIe siècle Notre-Dame est aménagée au goût du jour

La flèche est construite entre 1220 et 1230, au moment où l’on raccorde les deux parties de l’édifice, la nef et le chœur. Cette flèche faiblit au cours du temps. Une partie s’effondre en 1606. Elle est finalement démontée à la fin du XVIIIe siècle.

Au XVIII siècle, une importante transformation intérieure vise à cacher la structure gothique en la revêtant d’éléments classiques à la mode à l’époque avec des marbres, des tentures, des décors peints, du mobilier, des grilles, etc, explique l’architecte.

Viollet-le-duc veut réaliser le concept des créateurs médiévaux

La flèche de Notre-Dame de Paris en 1863, photo de Ch. Marville | domaine public

L’architecte Eugène Viollet-le-Duc reçoit en 1844, à l’âge de trente ans, la mission de restaurer Notre-Dame de Paris. Il y consacrera vingt ans de sa vie. Pour lui restaurer un édifice n’est pas le réparer ou le refaire, mais le rétablir dans un état complet qui peut n’avoir jamais existé. Il veut rejoindre l’idéal qu’en avaient ses concepteurs originaux. Le patrimoine est ainsi composé d’archétypes qui constituent les diverses architectures romanes, gothiques, baroques, etc. Il s’appuie pour cela sur une analyse approfondie des bâtiments. Il n’hésitera pas ensuite à enlever le décor du XVIIIe siècle à l’intérieur de l’édifice, raconte l’architecte. (cath.ch/mp)

La maquette de la charpente de la cathédrale Notre-Dame de Paris | ch. Desjobert

Reconstruction à l’identique
Dans le cadre de la restauration actuelle, la vision des architectes du patrimoine pour une reconstruction à l’identique a fini par s’imposer. Charles Desjobert reprend les arguments de Benjamin Mouton, ancien architecte en chef des monuments historiques.
-L’invisible aussi a de la valeur. Une restauration surtout pour un édifice gothique ne peut pas jouer sur une ‘duplicité’ qui respecterait l’apparence extérieure, mais dont la structure serait autre.
-D’autre part, le feu n’interdit pas le bois et la charpente de Notre-Dame avait survécu 800 ans pendant une période où l’on utilisait beaucoup plus la flamme ouverte comme source de lumière ou de chaleur.
-Une toiture lourde s’impose pour verticaliser les charges statiques. Le chême et le plomb par leur densité répondent à cette exigence. La charpente est parfaitement documentée. On peut la reconstruire en étant fidèle à 100%, sans avoir à ne faire aucune hypothèse. MP

Le dominicain Frère Charles Desjobert est architecte du patrimoine
| capture d’écran Youtube

Charles Desjobert
Le frère Charles Desjobert est dominicain, il est aussi architecte du patrimoine, diplômé en 2020 de l’École de Chaillot. Créée en 1887, cette école délivre des formations post-diplômes sur un domaine qui s’étend des monuments et centres historiques jusqu’au patrimoine ordinaire. Elle forme les architectes du patrimoine, spécialisés dans la conservation et la restauration architecturales, urbaines et paysagères.
A l’école de Chaillot, Charles Desjobet a travaillé spécifiquement sur la charpente de Notre-Dame de Paris avec les compagnons du devoir notamment sur une maquette au 20e. Le frère Charles Desjobert vit actuellement au couvent dominicain de La Tourrette construit, près de Lyon, par Le Corbusier. MP

Notre-Dame de Paris, dont l'échafaudage endommagé par l'incendie d'avril 2019 est en cours de démontage, sera rebâtie à l'identique | © Bernard Hallet
24 mars 2021 | 17:35
par Maurice Page
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