50’000 hindous vivent en Suisse, mais tous ne conçoivent pas leur foi de la même manière
Deux faces de l’hindouisme en Suisse
Bienne, 23 mars 2014 (Apic) Sakitha Kugathas et Ushanthini Muthiah-Nadarasa sont deux jeunes Biennoises d’origine sri-lankaise séparées par un fossé, celui de la manière d’appréhender leur foi hindouiste. Portrait croisé de deux représentantes d’une religion très minoritaire en Suisse.
Politiciennes, elles militent toutes deux à gauche de l’échiquier politique et sont sri-lankaises d’ethnie tamoule. Elles appartiennent à la même génération et ont rejoint la Suisse dans les années 1980-1990 pour fuir la guerre civile ensanglantant le Sri Lanka. Elles résident dans le Seeland, où elles exercent toutes deux une activité professionnelle.
Au-delà de ces dénominateurs communs, Sakitha et Ushanthini vivent leur foi hindouiste dans un océan de différences. Sakitha Kugathas, 31 ans, est membre du comité du Parti socialiste romand de Bienne depuis 2010, et est candidate au Grand Conseil lors des cantonales bernoises du 30 mars prochain. Ushanthini Muthiah-Nadarasa, 34 ans, est élue socialiste depuis 2007 au Conseil de ville (législatif) de Nidau, commune limitrophe de la capitale seelandaise.
Chez les Tamouls, les mariages mixtes sont encore stigmatisés
Sakitha Kugathas, détentrice d’un bachelor en informatique, traverse une phase de remise en cause, selon ses propres termes. «Jusqu’au gymnase, j’ai été fidèle aux principes de l’hindouisme sur le terrain du végétarisme, du respect des rituels et de la participation aux fêtes, explique la jeune femme, arrivée à Bienne à l’âge de 5 ans. Mais mon style de vie a peu à peu fait de moi une non-pratiquante, même si je continue de bannir de mon alimentation le bœuf, animal sacré. J’ai quitté le cocon familial pour m’installer seule dans un appartement et m’apprête à épouser un Suisse dans un contexte où la communauté tamoule, par peur de perdre son identité, stigmatise encore lourdement les mariages mixtes.»
Derrière ces mots semblent sourdre une forme de rébellion, une prise de distance, une rupture peut-être, avec les normes religieuses et culturelles héritées de la socialisation tamoule et hindouiste. «Je suis en quête du sens profond de l’hindouisme par-delà la tradition. Je me refuse à suivre bêtement les principes de cette religion, d’autant plus qu’elle n’interdit rien, qu’elle incite au contraire à tenter diverses expériences de vie pour mettre à l’épreuve leur pertinence», clame celle qui travaille à l’heure actuelle dans un laboratoire médical en ville de Berne.
Et d’estimer qu’au cœur de l’hindouisme figurent, somme toute, une attitude de respect à l’égard des personnes et de l’environnement ainsi que des enseignements capables d’aider les gens à vivre sainement. Cette version sécularisée, moderniste de l’hindouisme, laisse Ushanthini Muthiah-Nadarasa de marbre, et c’est un euphémisme.
Pour cette mère de deux enfants, à la fois femme au foyer et employée de commerce, qui vit à Nidau depuis 21 ans, le brahmanisme suppose avant tout obéissance à la tradition, application stricte de la morale et intense participation à la vie communautaire.
«Je me conforme aux règles du végétarisme en mangeant le plus souvent du riz avec des légumes et, surtout, en excluant le bœuf. Je prie tous les matins au réveil et me rends une fois par mois au temple de Granges pour la puja, la cérémonie d’offrandes et d’adoration, et lorsque des fêtes y sont organisées (lire le reportage en encadré). Je participe en outre aux différentes célébrations tamoules avec costumes traditionnels», énumère la conseillère de ville, les yeux étincelant de fierté.
Les notions de pureté et d’impureté rythment l’existence des fidèles
Dans une religion où les notions de pureté et d’impureté rythment l’existence des fidèles, Ushanthini Muthiah-Nadarasa avoue pratiquer régulièrement des ablutions rituelles: «Au retour du travail, mon premier geste consiste à me laver le visage, afin d’évacuer le stress de la journée, les mauvais résidus qui se sont accumulés au fil des heures.»
Si elle se dit ouverte aux autres confessions, si elle affirme cultiver l’esprit de tolérance, la politicienne de Nidau se montre plus que réservée en matière de brassage culturel. «Chez les Tamouls de confession hindouiste, les parents choisissent dans la communauté d’origine l’épouse de leur fils. J’accepte toutefois les mariages mixtes, entre une Tamoule et un Européen par exemple, tout en regrettant ce type d’union, car, à mes yeux, il est difficile de cimenter à long terme deux cultures qui évoluent aux antipodes.» Cette mentalité transparaît également dans certains pans de la vie sociale: «En principe, les Tamouls n’envoient jamais les jeunes filles en camps de ski: les risques d’abus sexuels, ou plus généralement de relations sexuelles, sont trop élevés», souligne avec force Ushanthini Muthiah-Nadarasa. EDAL
Encadré
Ganesharanjan Thaigarajah a le geste leste et délicat, dans un décor flamboyant, presque rococo, de scènes mythologiques, d’autels et de colonnes aux couleurs scintillantes. Le brahmane asperge de lait, puis d’eau, les statues des divinités hindouistes vénérées au temple shivaïte (dédié à Shiva) Durgai Amman, près de la gare de Granges (SO), à une dizaine de kilomètres de Bienne.
Ces ablutions rituelles, Ganesharanjan Thaigarajah les accomplit avec une ferveur simple et assidue depuis l’inauguration de ce lieu de culte, en 1997. Devant tant de beauté, on peine à croire qu’en ces murs était logé jadis un atelier d’horlogerie. Le brahmane, originaire de Jaffna, au nord du Sri Lanka, n’en a cure. Il attend les fidèles pour l’une des célébrations les plus importantes de l’hindouisme, la puja ou cérémonie d’offrandes et d’adoration.
«La puja a lieu les mardis et les vendredis vers 19h30, précise-t-il. Nous accueillons des personnes dans un rayon de 20 kilomètres autour de Granges, de Bienne et de Soleure notamment. Quelque 700 fidèles, des Tamouls en majorité, fréquentent à longueur d’année Durgai Amman, pas seulement pour les cultes, mais aussi pour les naissances, les mariages et différentes fêtes.»
Par petits groupes, les premiers arrivants se déchaussent, puis pénètrent dans le temple en silence, l’air à la fois grave et serein. Ce vendredi soir, outre quelques enfants disciplinés, les fidèles sont une vingtaine, hommes et femmes en proportion égale. Certains sont venus en famille, à l’instar de Ragunathan Suba, un Sri-Lankais de Soleure qui a rejoint Granges en compagnie de son père. «Je me rends au temple trois fois par mois. J’y cherche l’apaisement de l’âme. Après le culte, je me sens mieux», glisse l’athlétique jeune homme âgé de 26 ans. «Les hindouistes s’adressent aux dieux par la prière et la méditation, afin de leur demander une bonne santé physique, mentale et financière», enchaîne Sandro Kumar, lequel réside à Granges.
C’est dans cet état d’esprit que les fidèles se munissent de plateaux gorgés de bananes, de citrons et de noix de coco pour les déposer avec délicatesse, en guise d’offrandes aux divinités, sur l’imposant autel au cœur du temple. Ce cérémonial, réglé comme un ballet sur fond de musique religieuse, est fascinant de poésie et d’esthétisme. Il prend aux tripes au moment des chants de louange qu’adressent les croyants devant les autels, sous la conduite du brahmane, aux principaux dieux des lieux, à savoir Shiva, son épouse Parvati et leurs fils Murugan et Ganesha.
«L’hindouisme se résume en deux mots: amour et respect. Il implique également une exigence d’hygiène. Avant de venir au temple, tout fidèle est tenu de se laver, pour laver son âme en quelque sorte», lâche en toute simplicité Ganesharanjan Thaigarajah au terme de cette puja d’une impressionnante puissance émotionnelle. EDAL
Encadré
La Suisse compte quelque 50’000 fidèles de l’hindouisme: 5000 sont d’origine indienne et 45’000 d’origine sri-lankaise et d’ethnie tamoule. Selon le professeur en sciences des religions Martin Baumann, qui enseigne à l’Université de Lucerne, l’immense majorité des hindous tamouls appartiennent aux courants du shivaïsme (du dieu Shiva) et du shaktisme (de la déesse Shakti, la Mère divine). Ils vivent pour la plupart en Suisse alémanique, notamment dans les cantons de Berne, Zurich, Bâle, Lucerne et Soleure. On estime à un petit millier le nombre d’hindouiste établis à Bienne et dans le Seeland.
Une vingtaine de temples hindous
Une vingtaine de temples hindous ont été érigés en Suisse depuis 1986. Espaces de culte, mais également de rencontres, ils sont situés dans des entrepôts, des anciens ateliers ou des usines transformées. En mars 2013, toutefois, un véritable temple hindou, construit selon l’architecture classique des lieux de culte du sud de l’Inde, a été inauguré à Trimbach, dans le canton de Soleure.
Dans ses grandes lignes, l’hindouisme repose sur les valeurs suivantes: respect envers les dieux par l’intermédiaire de rituels, obéissance aux devoirs de la famille et de la caste. Cette religion accorde également une importance fondamentale aux notions de pureté/impureté, de karma (résultats de l’action de chaque individu), d’âme, de renaissance et de cycle infini des naissances. (apic/edal/be)
Des photos de ce reportage sont disponibles auprès de l’apic au prix de 80.– la première, 60 les suivantes. (apic/be)



