Disparition d'Academic Press Fribourg: la théologie africaine en mal d'éditeurs

La collection «Théologie africaine» est en mal d’éditeurs après la disparition d’Academic Press Fribourg, annoncée à la veille de Noël. C’est une grande perte pour l’Université et le rayonnement intellectuel de Fribourg, confie à cath.ch l’abbé Bénézet Bujo, ancien professeur de théologie morale et d’éthique sociale ainsi que de théologie africaine à l’Université de Fribourg.

Deux manuscrits traitant de théologie africaine, issus de l’alma mater fribourgeoise, cherchent désormais un éditeur. Contactées pour une éventuelle reprise de la collection «Théologie africaine» d’Academic Press, les Editions Saint-Augustin, à Saint-Maurice, sont «en pleine réflexion» et en étudient la faisabilité, confirme la directrice générale Dominique-Anne Puenzieux.

Inquiétude pour l’avenir de la théologie africaine

Le professeur Bujo, prêtre du diocèse de Bunia, au nord-est de la République démocratique du Congo (RDC), fut le premier professeur invité pour lancer l’enseignement de la «Theologie interkulturell» à l’Université Goethe de Francfort. Ce spécialiste reconnu de la «théologie africaine», a également introduit cette matière à l’Université de Fribourg. Il affirme haut et fort qu’il existe bel et bien une manière africaine de croire au Dieu de Jésus Christ.

Le prêtre congolais s’inquiète désormais pour l’avenir: «avec la disparition de cette maison d’édition, la pensée africaine est amputée… On va essayer toutefois de maintenir la flamme à l’Université de Fribourg, avec les professeurs Thierry Collaud, François-Xavier Amherdt et Philippe Lefebvre. Les ouvrages de la collection ‘Théologie africaine’ sont notamment disponibles à la Librairie Philosophique J. Vrin, à Paris, mais sont aussi distribués en Afrique. On les trouve dans certains séminaires, pour la formation des futurs prêtres. L’Université de Fribourg, sa Faculté de théologie et son département de philosophie sont très connus en Afrique francophone, et Fribourg a une longue tradition d’accueil des étudiants africains».

Nécessité d’éditer en Suisse

Pour l’abbé Bujo, il est indispensable que les ouvrages de la collection «Théologie africaine» soient édités en Suisse, car sur place, dans les pays africains, il y a toujours le risque que ces livres n’obtiennent pas le nihil obstat des évêques locaux. «Un certain nombre d’entre eux,  en particulier ceux ayant étudié à Rome, se basent dans leur pastorale surtout sur le droit canon. Ils sont réticents à promouvoir la théologie africaine. Qui connaît encore ces grandes figures de l’épiscopat africain, comme le Camerounais Jean Zoa, ancien archevêque de Yaoundé, le cardinal Maurice Michael Otunga, ancien archevêque de Nairobi, au Kenya, le cardinal Hyacinthe Thiandoum, ancien archevêque de Dakar, au Sénégal, et le cardinal Joseph Albert Malula, ancien archevêque de Kinshasa, au Zaïre ?»

Et le professeur Bujo de se demander qui connaît encore la lettre apostolique de Paul VI ‘Africae terrarum», qui encourage en 1967 déjà les Africains à être eux-mêmes dans leur culture. Deux ans plus tard, à Kampala, s’adressant aux évêques africains lors de la clôture du symposium des évêques d’Afrique et de Madagascar (SCEAM), Paul VI leur dit: «Nous n’avons d’autre désir que de promouvoir ce que vous êtes: chrétiens et Africains… L’expression, c’est-à-dire le langage, la façon de manifester l’unique foi, peut être multiple et par conséquent originale, conforme à la langue, au style, au tempérament, au génie, à la culture de qui professe cette unique foi. Sous cet aspect, un pluralisme est légitime, même souhaitable.

En ce sens, vous pouvez et vous devez avoir un christianisme africain!» Pour l’abbé Bujo, il faut faire connaître la pensée africaine, qui s’enracine dans la vie.

Les ‘adomamans’ au Togo

«Le premier ouvrage que nous voulions éditer, note le professeur Bujo, est celui de la religieuse togolaise Léocadie-Aurélie Billy, des Sœurs de la Providence de Saint-Paul (PSP), qui a fait son doctorat en théologie morale à l’Université de Fribourg en 2014. Le manuscrit de sa thèse, qui a été raccourcie, est arrivé à Fribourg en novembre 2017. L’ouvrage traite de la problématique de la grossesse des adolescentes et veut valoriser les ‘adomamans’, forcées à abandonner l’école pour se consacrer à leur bébé. Certaines ont recours à l’avortement pour éviter de sortir définitivement de leur cursus scolaire». Sœur Léocadie a créé sur place un centre pour accueillir ces filles-mères et leur permettre un avenir.

Le deuxième manuscrit qui aurait dû être édité après validation par le comité de sélection de la collection «Théologie africaine» est un ouvrage du professeur Bujo, dont le thème est «La vision africaine du monde comme point de départ de l’enseignement social de l’Eglise».  Il y développe sa vision de l’homme et de l’univers. Il relève, que selon la conception africaine de la personne, le principe fondamental de l’agir humain est la vie.

Enseignement basé sur l’Evangile

«L’enseignement social de l’Eglise doit se baser sur l’Evangile. On peut ainsi développer un enseignement social sans utiliser le concept de droit naturel. L’Africain ne comprend pas ce qu’est par exemple le péché originel qui est justement basé sur le concept de la nature. Pour lui, le principe fondamental est la vie: on se donne la vie mutuellement, on s’engendre mutuellement. Il faut partir de la relation interpersonnelle: ce n’est pas ›je pense, donc je suis’, mais nous existons par la relation aux autres, et par là, on doit s’engendrer mutuellement. Cela touche jusqu’au monde invisible, le monde des ancêtres et des non-encore-nés, en plus du cosmos dans sa totalité».

L’abbé Bujo, dans ses publications, cherche à formuler un discours théologique véritablement africain à partir de l’héritage religieux africain et en dialogue avec l’héritage chrétien universel. Spécialiste reconnu de la «théologie africaine», expert invité par Benoît XVI à Rome au Synode sur l’Eucharistie en 2005 et au Synode sur l’Afrique en 2009, le professeur Bujo poursuit depuis des années son travail d’explication de la foi chrétienne du point de vue de la culture de l’Afrique noire. Bénézet Bujo fut professeur ordinaire de théologie morale et d’éthique sociale à l’Université de Fribourg de 1989 à 2010. JB

 


Publications d’Academic Press

Après la publication par Academic Press de trois volumes sur la théologie africaine au XXIe siècle (en 2002, 2005 et 2013), la collection «Théologie africaine» a été fondée en 2015. Elle a déjà publié trois ouvrages:

  • Le Credo de l’Eglise en dialogue avec les cultures – Existe-t-il une manière africaine de croire au Dieu de Jésus Christ ?, par Bénézet Bujo (2016)
  • La place des non-encore-nés dans la communauté africaine – Contribution à la conception chrétienne de la personne, par Adalric Felix Fidèle Jatsa (2016)
  • Le sacrement de mariage face aux mutations socio-culturelles – Pour renouer avec les valeurs négro-africaines, par Dieudonné Adubang’o Ucoun (2017)

(*) Dépendant du groupe Saint Paul SA, les éditions bilingues Academic Press Fribourg  publiaient des ouvrages académiques (théologie, sciences bibliques, philosophie, éthique), et depuis 2015 la collection «Théologie africaine». Le comité directeur chargé de sélectionner et d’approuver les travaux à paraître dans cette collection est composé des professeurs Thierry Collaud et François-Xavier Amherdt, et du professeur émérite Bénézet Bujo. (cath.ch/be)

 

 

 

Fribourg Le professeur Bénézet Bujo, spécialiste reconnu de la théologie africaine | © Jacques Berset
14 février 2018 | 08:09
par Jacques Berset
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