Suisse

Dix ans après la levée de l'excommunication, où en sont les rapports entre Rome et Ecône?

Dix ans après la levée des excommunications frappant les quatre évêques de la Fraternité sacerdotale saint Pie X (FSSPX), ou en est le dégel annoncé entre les intégristes de Mgr Lefebvre et Rome? Si de part et d’autre les positions semblent figées, les traditionalistes bénéficient aujourd’hui d’une certaine reconnaissance de facto.

Par un décret de la Congrégation des évêques du 21 janvier 2009, le pape Benoît XVI levait l’excommunication qui pesait depuis 1988 sur les quatre évêques de la Fraternité sacerdotale saint Pie X (FSSPX). Bernard Fellay, Bernard Tissier de Mallerais, Richard Williamson et Alfonso de Galarreta avaient auparavant assuré le pape par écrit de leur loyauté et de leur obéissance.

En 2007, Benoît XVI avait déjà fait une importante concession aux traditionalistes, en accordant à tous les prêtres la possibilité de célébrer partout la messe selon l’ancien rite fixé dans le missel de 1962.

Pour beaucoup, cette levée de l’excommunication ouvrait la voie de la réconciliation et de réintégration des intégristes dans le giron de l’Eglise. Mais c’était sans compter sur l’un des quatre évêques, le Britannique Richard Williamson qui avait nié publiquement l’existence des chambres à gaz. Une vague internationale d’indignation a déferlé: le pape pardonnait à un négationniste et le ramenait dans l’Eglise! Face au tollé Benoît XVI était obligé de s’excuser publiquement. Finalement Williamson est exclu de la FSSPX en 2012. Il fonde sa propre chapelle, ordonne un nouvel évêque et est à nouveau excommunié.

L’évêque intégriste Mgr Bernard Fellay, lors d’une ordination à Ecône | © Jacques Berset

Malgré ce point de départ catastrophique, un dialogue formel s’établit entre la FSSPX et le Vatican dès l’automne 2009. En automne 2011, le Vatican présente à la Fraternité un «préambule doctrinal» comme condition préalable à la réconciliation. Il s’agit en particulier de reconnaître le Concile Vatican II. Mais la FFSPX ne parvient pas à se résoudre à signer ce protocole. En mars 2012, le Vatican constate l’échec de la démarche.

Le pape François rebat les cartes

Un an plus tard, l’élection du pape François rebat les cartes de manière inattendue. Si le jésuite argentin n’a pas les sympathies de Benoît XVI pour la tradition, il est un homme pragmatique ouvert à la diversité au sein de l’Eglise. On raconte aussi que comme archevêque de Buenos Aires, il avait de bons contacts avec la branche argentine de la FSSPX. Alors que le dialogue piétine au plan formel, le pape, dans un souci de realpolitik, concède une reconnaissance de facto aux prêtres de la Fraternité.

En 2015, il accorde au supérieur général de la FSSPX le droit de juger en première instance. Pour l’Année Sainte de la Miséricorde, en 2016, il leur accorde le droit d’entendre licitement les confessions. Toujours en 2016, il reçoit Mgr Fellay à la Maison Ste Marthe. En 2017, Rome recommande aux diocèses de reconnaître les mariages célébrés au sein de la FSSPX.

Selon la rumeur romaine, le pape envisagerait même aujourd’hui de supprimer la Commission Ecclesia Dei chargée du rapport avec les traditionalistes. La structure créée pour ramener les dissidents dans le bercail romain n’aurait plus lieu d’être. La FSSPX pourrait ainsi traiter directement avec la Congrégation pour la doctrine de la foi et les autres organes de la curie. Ce qui équivaudrait pour elle à une forme de reconnaissance.

Une Fraternité contrainte à se remettre en question

En réaction à ces mains tendues, du côté de la Fraternité, deux ailes s’affrontent. Ceux qui refusent toute normalisation avec Rome et ceux qui penchent pour un accord pratique. Si Mgr Fellay a toujours défendu la seconde option, son successeur Davide Pagliarani, élu en juillet 2018, passe pour un tenant de l’aile dure. Il se rend néanmoins, en novembre 2018, en visite à la Congrégation pour la doctrine de la Foi.

Huit nouveaux prêtres et onze diacres à Ecône en 2016 | FSSPX

De nouvelles discussions doctrinales sont-elles utiles et souhaitables? Faut-il continuer à attendre que Rome condamne le Concile Vatican II, ou peut-on se contenter de garanties et d’une certaine liberté d’action? L’idée d’une prélature personnelle est-elle encore envisageable? Peut-on se satisfaire d’un statut ‘par morceaux’? Dans un jour pas si lointain, la FSSPX devra renouveler ses évêques, le pape les lui accordera-t-il? Autant de questions sur lesquelles, la Fraternité ne semble pas être capable de trancher entre la volonté de défendre le statu quo et ses impératifs d’ordre idéologique.

Face aux dissensions internes, obtenir, à court ou à moyen terme, une reconnaissance canonique de Rome, sous la forme d’une prélature personnelle, ne peut certainement pas être un objectif.

La FSSPX a perdu son rôle de leader

La Fraternité Saint Pie X est aussi confrontée à un autre défi. Naguère, elle était le fer de lance de la résistance au modernisme. Aujourd’hui, elle a perdu ce rôle de leader. Les concessions des papes en faveur des revendications traditionalistes lui ont coupé l’herbe sous les pieds. Les institutions traditionalistes ralliées à Rome lui ‘piquent’ ses prêtres et ses fidèles. La célébration dans chaque diocèse de la messe selon le rite tridentin extraordinaire ne lui permet plus de se poster en martyre.

Dans le clergé et chez les fidèles, le climat n’est plus aussi hostile à la tradition. Obtenir une église pour un mariage ou un pèlerinage ne pose plus de difficultés majeures. Les critiques contre les «errances» romaines ne sont plus son apanage exclusif, lorsque même des cardinaux s’y mettent. L’enjeu pour la FSSPX est donc de trouver un nouveau positionnement. Soit elle s’enferre dans une logique sectaire des purs contre les infidèles, soit elle se contente du marché de niche que l’Eglise voudra bien lui laisser.


Une présence marquée en Suisse

La Fraternité sacerdotale saint Pie X est étroitement liée à la Suisse. Peu après sa fondation en 1970 à Fribourg, elle établit son premier séminaire à Ecône, dans le Valais central. Des générations de séminaristes y seront formés et ordonnés. Son fondateur Mgr Lefebvre y est enterré. A tel point que le nom d’Ecône sert parfois à désigner l’ensemble du mouvement. En 1998, la FSSPX y construit une massive église néo-romane.

L’église de la FSSPX constuite en 1998 à Ecône, en Valais | DR

La Maison générale de la Fraternité sacerdotale, où réside le supérieur général, se trouve aussi en Suisse, à Menzingen, dans le canton de Zoug. Le prieuré du district suisse est basé à Rickenbach, dans le canton de Soleure. Les prêtres de la FSSPX desservent 27 lieux de culte en Suisse. La Fraternité compte en outre sept écoles et une maison de retraites spirituelles. (cath.ch/mp)

 

Chronologie

Depuis le Concile Vatican II, une minorité de traditionalistes se sont opposés à la modernisation de l’Eglise catholique. Retour sur les étapes importantes du conflit :

1962-1965: Le Concile Vatican II décide de moderniser l’Eglise catholique. Une minorité conservatrice rejette les réformes; elle critique notamment l’ouverture œcuménique, la déclaration sur la liberté religieuse ainsi que les innovations dans la liturgie.

1970: Mgr Marcel Lefebvre, participant au Concile, fonde la Fraternité sacerdotale Saint Pie X (FSSPX) et obtient une reconnaissance de l’évêque de Lausanne, Genève et Fribourg. L’évêque accuse l’Église romaine d’avoir détruit la tradition avec le Concile et la réforme liturgique. Il installe un séminaire pour la formation des prêtres à Ecône, en Valais.

1975: Le diocèse de LGF retire sa légitimité ecclésiale à la Fraternité. Mgr Lefebvre qui continue d’ordonner des prêtres est suspendu a divinis par le pape Paul VI.

Mgr Marcel Lefebvre en 1981 (photo wikimedia commons Dutch National Archives CC BY-SA 3.0 NL)

1984: Le pape Jean Paul II autorise, sous certaines conditions, la messe tridentine.

1988: Le cardinal Joseph Ratzinger, préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi, négocie un compromis avec Mgr Lefebvre qui se rétracte au dernier moment. Le 30 juin, Mgr Lefebvre ordonne quatre évêques malgré l’interdiction romaine. Cet acte lui vaut l’excommunication. Le pape fonde la commission «Ecclesia Dei» pour le dialogue avec les traditionalistes. Certains groupes, dont la fraternité sacerdotale Saint Pierre, qui refusent de suivre Mgr Lefebvre dans le schisme, sont réintégrés dans l’Église catholique.

1991: Décès de Mgr Lefebvre qui est enterré à Ecône.

1994: Mgr Bernard Fellay, évêque suisse consacré par Mgr Lefebvre, devient Supérieur général de la FSSPX. Il le restera jusqu’en 2018. Il prend des contacts avec la commission Ecclesia Dei.

2000: La FSSPX, avec à sa tête Mgr Fellay, organise un grand pèlerinage à Rome à l’occasion du jubilé,

Avril 2005: Mgr Fellay salue l’élection papale de Joseph Ratzinger comme une «lueur d’espoir». En août, il est reçu par Benoît XVI. Selon le Vatican, le «désir d’arriver à une communion parfaite» se manifeste dans la conversation.

Juillet 2007: Par le motu proprio Summorum pontificum Benoît XVI permet que les messes traditionnelles soient célébrées partout selon le rite de 1962. C’est ce qu’on appelle la forme extraordinaire du rite romain.

Décembre 2008: Mgr Fellay demande au nom des quatre évêques le retrait de l’excommunication. Il assure la reconnaissance de la primauté pontificale et l’acceptation des enseignements du pape.

21 janvier 2009: La Congrégation des évêques lève l’excommunication des quatre évêques lefebvristes. Presque simultanément, une violente polémique éclate autour de Mgr Richard Williamson qui nie l’existence de chambres à gaz. L’affaire éclabousse le Vatican et Benoît XVI.

Mars 2009: Benoît XVI écrit à tous les évêques de l’Église universelle. Il y admet les erreurs de la curie dans l’affaire Williamson. En même temps, il affirme son intention de réintégrer la Fraternité.

Juillet 2009: Benoît XVI invite la FSSPX à Rome pour des discussions sur les questions doctrinales. Les rencontres débutent en octobre.

Septembre 2011: Le Vatican présente un «Préambule doctrinal» aux dirigeants de la Fraternité pour signature.

Mars 2012: Rome rejette la réponse de la FSSPX jugée insuffisante.

Mars 2013: Election du pape François.

Septembre 2014: Le préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, le cardinal Gerhard Ludwig Müller, rencontre Mgr Fellay. Tous deux espèrent une réconciliation complète.

Octobre 2014: La Fraternité critique vivement le Synode des évêques sur la famille. Selon elle, les discussions de Rome ont ouvert «la porte de l’enfer».

Septembre 2015: Pour l’Année Sainte de la Miséricorde, le pape François permet à tous les fidèles de se confesser valablement et légitimement aux prêtres de la Fraternité. A la fin de l’Année Sainte, cette mesure est maintenue.

Avril 2016: Le pape François rencontre personnellement Mgr Fellay.

Eté 2016: Un négociateur du Vatican annonce que le supérieur général a accepté la proposition de devenir une «prélature personnelle» comme l’Opus Dei.

Janvier 2017: Mgr Fellay se prononce en faveur de la fin de la séparation d’avec Rome. Un accord est «en route». Selon lui, il n’est pas nécessaire d’attendre que la situation à l’intérieur de l’église soit «absolument satisfaisante».

Avril 2017: Le Vatican invite les évêques locaux à reconnaître les mariages célébrés par la communauté traditionaliste.

Juillet 2018: Le chapitre général de la FSSPX élit l’Italien Davide Pagliarani, 47 ans, comme nouveau supérieur général.

Novembre 2018: L’abbé Pagliarani est reçu au Vatican où il rencontre préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi. A l’issue de la rencontre, il constate «une divergence doctrinale irréductible» avec Rome.  (cath.ch/cic/mp)

L'abbé Davide Pagliarani, en centre, avec ses assistants, Mgr de Galarreta (à g.) et Christian Bouchacourt | © FSSPX
17 janvier 2019 | 17:00
par Maurice Page
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