Drancy: Les évêques de France demandent pardon aux juifs
«Le silence était une faute»
Paris, 30 septembre 1997 (APIC) «Si parmi les chrétiens, clercs, religieux ou laïcs, les actes de courage n’ont pas manqué pour la défense des personnes, nous devons reconnaître que l’indifférence l’a largement emporté sur l’indignation et que, devant la persécution des juifs, en particulier devant les mesures antisémites multiformes édictées par les autorités de Vichy, le silence a été la règle et les paroles en faveur des victimes, l’exception.» C’est en ces termes que les évêques de France se sont exprimés dans leur «déclaration de repentance», prononcée le 30 septembre à Drancy en région parisienne, en présence des plus hauts représentants de la communauté juive du pays.
La déclaration a été lue par Mgr Olivier de Berranger, évêque de Saint-Denis, devant le mémorial dressé à la mémoire des juifs, que les rafles de l’époque amenaient à Drancy avant le départ pour Auschwitz. Plusieurs évêques français, dont le cardinal Jean-Marie Lustiger, archevêque de Paris et Mgr Louis-Marie Billé, président de la Conférence épiscopale, entouraient l’évêque du lieu. Une dizaine de personnalités juives étaient également présentes, dont le grand Rabbin de France Joseph Sitruk et son prédécesseur René-Samuel Sirat, le grand Rabbin de Paris David Messas, le président du Conseil Représentatif des Institutions juives de France (C.R.I.F.), Henri Hajdenberg, ainsi que les anciens présidents de ce Conseil, dont Jean Kahn, également président du Consistoire central.
Le terreau de l’antisémitisme
L’approche du 3e millénaire est, selon les évêques de France, une occasion majeure pour l’Eglise «de soumettre sa propre histoire […] à une lecture critique, sans hésiter à reconnaître les péchés commis par ses fils et à demander pardon à Dieu et aux hommes». Une des causes majeures de la tragédie subie par les juifs, selon la déclaration épiscopale, fut «l’antisémitisme» souvent répandu dans les mentalités puis durci en «antisémitisme d’Etat».
Cet «antisémitisme» a bénéficié, reconnaissent les évêques, des priorités de la hiérarchie, d’abord soucieuse de «protéger ses fidèles» et «ses institutions», mais inconsciente d’un «immense drame planétaire». Bien qu’opposée par principe au racisme et à l’antisémitisme, «dans leur majorité, les autorités spirituelles, empêtrées dans un loyalisme et une docilité allant bien au-delà de l’obéissance traditionnelle au pouvoir établi, sont restées cantonnées dans une attitude de conformisme, de prudence et d’abstention».
Il y eut certes de multiples gestes de solidarité, mais ils ne suffisent pas, selon les évêques, à «honorer les exigences de la justice et le respect des droits de la personne humaine». Aussi faut-il se demander pourquoi «des intérêts ecclésiaux entendus d’une manière excessivement restrictive l’ont emporté sur les commandements de la conscience». Une des réponses à explorer, indique la déclaration des évêques, réside dans les «lieux communs antijuifs» qui, depuis «la séparation originelle» entre le judaïsme et le christianisme il y a 2000 ans, ont trouvé dans l’incompréhension de quoi nourrir «une animosité et une hostilité multiséculaire entre les chrétiens et les juifs». Cela, certes, n’explique pas toute l’horreur du nazisme. Mais dans la mesure o| les responsables de l’Eglise «ont si longtemps laissé se développer l’enseignement du mépris», ils «portent une grave responsabilité», soulignent les évêques.
«Nous confessons cette faute, concluent les évêques. Nous implorons le pardon de Dieu et demandons au peuple juif d’entendre cette parole de repentance. Cet acte de mémoire nous appelle à une vigilance accrue en faveur de l’homme dans le présent et pour l’avenir.»
Du mépris… à l’estime
La déclaration lue par Mgr Berranger a été suivie d’une déclaration juive, lue par Henri Hajdenberg du nom du C.R.I.F. Celle-ci prend acte de la reconnaissance «courageuse» par l’Eglise de France de sa faute, alors que «sa parole pouvait par son retentissement faire barrage à l’irréparable». Elle souligne aussi l’affirmation par l’épiscopat de «son éminente responsabilité morale dans le combat contre l’antisémitisme, le racisme, la xénophobie, le mépris de l’Autre».
«C’est bien sur le terreau de l’antijudaïsme chrétien qu’a fleuri la plante vénéneuse de la haine des juifs», a relevé H. Hajdenberg. La déclaration juive n’ignore pas que des chrétiens ont récusé le régime de Vichy et ont tendu la main aux juifs, «en sauvant des milliers dont un très grand nombre d’enfants». Mais elle prend acte d’une déclaration épiscopale «sans compromis quant aux conséquences de l’enseignement du mépris qui a forgé les mentalités et fait le lit de l’antisémitisme», et «sans concession quant aux responsabilités de l’Eglise de France dans le processus qui, étape par étape, a mené les Juifs vivant en France du bannissement à la spoliation, du fichage à l’arrestation, de Drancy à Auschwitz».
Avec Jules Isaac, beaucoup appellent de leurs voeux le passage de «l’enseignement du mépris» à «l’enseignement de l’estime». De ce point de vue, selon le président du C.R.I.F., la déclaration de l’épiscopat français a une «portée historique». Elle «fraye des chemins nouveaux dans le champs des relations entre chrétiens et juifs. Elle laisse espérer un dialogue plus fraternel, une reconnaissance pleine et entière de la légitimité de la foi de l’Autre. Tout en restant chacun fidèle à ses propres croyances, à ses propres traditions, respectons-nous, respectons les autres, ouvrons-nous au pluralisme dans la plus grande tolérance.» (apic/cip/snop/mp)



