Durant la sombre période des totalitarismes fasciste et nazi, l’Eglise catholique en Suisse n’a pas toujours été à la hauteur. «Elle est demeurée bien trop passive et timorée», reconnaissait le 14 avril 2000 la Conférence des évêques suisses. Une étude hi
L’étude de près de 700 pages, intitulée «Le catholicisme suisse de 1933 à 1945. Une culture confessionnelle entre repli sur soi et solidarité», a été réalisée par 15 chercheurs, dont de nombreux jeunes historiens. Elle se veut nuancée: pas question de tirer à boulets rouges sur la défense nationale spirituelle et le «Réduit national», de détruire les anciens mythes pour leur substituer des nouveaux. Pas question non plus pour les jeunes historiens de donner dans l’anachronisme en réglant des comptes avec la «génération de la mob» qui a fait le service actif.
Si dans l’ensemble les évêques suisses «n’ont pas remis en cause la sagesse du Conseil fédéral» en matière de politique restrictive d’accueil des réfugiés, on découvre que l’antijudaïsme très répandu à l’époque dans les milieux religieux n’a pas empêché l’engagement en faveur des réfugiés juifs chez ceux qui entraient en contact direct avec leur misère. «Sous cet aspect, ce sont les régions frontalières, surtout en Suisse romande, qui ont fait preuve de la plus grande compassion humaine et chrétienne», a rappelé mardi à Lausanne l’historien Victor Conzemius, de Lucerne.
«Ni accuser, ni excuser, mais expliquer»
Le professeur Conzemius a souligné que l’approche de l’historien ne voulait «ni accuser, ni excuser, mais expliquer». Présentant à la presse l’important travail de recherche historique réalisé sous sa houlette par une équipe de 15 chercheurs, il a souligné qu’il ne s’agissait en aucun cas d’un «Rapport Bergier catholique». Victor Conzemius a étudié à Fribourg, mais il a vécu dans son pays, le Luxembourg, sous occupation allemande. Il a ainsi été très tôt sensibilisé aux totalitarisme et à l’antisémitisme: il a été le témoin impuissant de la déportation d’une famille juive voisine.
Le professeur émérite de la Faculté de Lucerne a relevé que la question de la culpabilité – refoulement des réfugiés et des juifs aux frontières, relations économiques douteuses avec l’Allemagne nazie et fonds juifs en déshérence – n’est pas le domaine des historiens, plutôt des théologiens.
«Ce n’est aucunement de l’indifférence morale, a-t-il poursuivi, mais il s’agit d’essayer de comprendre les causes et les motivations, de savoir pourquoi l’on n’a pas eu le courage d’aller plus loin dans l’accueil des juifs et des réfugiés…; savoir pourquoi nous étions aussi bloqués; pourquoi nous ne sommes pas intervenus plus énergiquement auprès des autorités fédérales; pourquoi catholiques et protestants ne sont-ils pas arrivés à collaborer plus étroitement alors que les deux confessions chrétiennes étaient également menacées par les régimes totalitaires dans des circonstances bien plus graves que le Kulturkampf au XIXème siècle ?»
Une première
C’est la première recherche un tant soit peu rigoureuse entreprise sur l’attitude du catholicisme suisse face aux totalitarismes, a rappelé le Père Pierre Emonet SJ, rédacteur en chef de la revue jésuite «Choisir» à Genève, et membre de la «Commission d’accompagnement» du travail de recherche. Il a relevé qu’un Romand sera peut-être déçu, car sur les 25 contributions des historiens, seules 4 sont rédigées en allemand et 2 en italien. Il a regretté que cette précieuse recherche, qui s’est intéressée aux trois régions linguistiques du pays, ne soit pas disponible en traduction française. «Le regret est d’autant plus justifié que la Suisse romande peut se glorifier d’avoir eu quelques personnalités perspicaces et courageuses, qui ont résisté de façon particulièrement notable aux totalitarismes dans une Suisse et dans une Eglise qui étaient à l’époque un peu trop timides».
Cette «Suisse résistante», Pierre Emonet la voit chez l’abbé et futur cardinal Charles Journet, pourfendeur de tous les totalitarismes, chez les abbés Gross et Membrez (Porrentruy), chez le Père Favre, Missionnaire de Saint-François de Sales, fusillé par les Allemands. A lire le produit de cet immense pavé de près de 700 pages, on s’aperçoit que les historiens mandatés en 1997 par la Conférence centrale catholique romaine de Suisse (CCCRS/RKZ), n’ont pas écrit dans l’urgence. Ils ont pu ainsi ééchapper aux pressions et au climat presque irrationnel né de l’éclatement de l’affaire des fonds juifs en déshérence et de l’introspection sur le rôle de la Suisse durant la Deuxième Guerre mondiale.
«L’heure est toujours à la vigilance et au courage!»
Tirant les leçons de l’histoire, l’abbé Jean-Marie Pasquier, de Lausanne, membre de la «Commission d’accompagnement» de la recherche, a mentionné une question actuelle, celle des sans-papiers qui occupent nos églises: «où se trouve aujourd’hui le catholicisme ? chez ces petits curés solidaires des sans-papiers qui font face à la dureté impitoyable de la loi, chez les évêques qui ont osé des paroles courageuses, puis se sont repliés sur les positions de la conseillère fédérale Ruth Metzler… L’heure est toujours à la vigilance et au courage!» . (apic/be)




