7ème et dernière partie: avec le professeur Adrian Holderegger
Eglise: L’encyclique Humanae Vitae a 40 ans
Etre attentif et tirer des leçons
Fribourg, 29 mai 2008 (Apic) Les femmes en particulier posent aujourd’hui des questions tout à fait nouvelles sur la place de la sexualité. Le professeur de théologie morale et d’éthique de l’Université de Fribourg, Adrian Holderegger, voit beaucoup de mutations dans les questions morales et souhaite que l’Eglise soit assez attentive à cela et en tire des leçons.
Apic: Depuis sa parution, il y a quarante ans, l’Encyclique Humanae Vitae a fait couler beaucoup d’encre et a été l’objet de nombreuses critiques. Quels sont selon vous les aspects positifs d’Humanae Vitae?
Adrian Holderegger: L’idée fondamentale de l’encyclique a été de placer au-dessus de la sexualité comme transmission de la vie le sens de l’amour et de la conception personnelle et holistique de la sexualité. C’est en un certain sens le développement des acquis du deuxième Concile de Vatican, mais aussi un refus clair de certaines dérives de la tradition qui subordonnaient toutes les autres dimensions de la sexualité (érotique, échange, corporéité, etc.) à un objectif pour ainsi dire premier de la sexualité, la transmission de la vie. La situation a changé avec l’encyclique. Elle n’a toutefois pas mis en oeuvre cette idée fondamentale de manière significative, en n’autorisant pas la libre réalisation de la sexualité – incluant dans son interdiction tout ce qui est artificiel – et en interdisant ainsi aussi la libre planification des naissances dans la responsabilité personnelle des couples.
Apic: A l’ère du sida, des couples infertiles et des progrès de la médecine dans le domaine de la procréation assistée, la question de l’éthique sexuelle se pose autrement qu’il y a quarante ans. L’Eglise doit-elle revoir ses positions à ce sujet?
Adrian Holderegger: En premier lieu, il s’agit pour l’Eglise, la théologie et la proclamation de l’Evangile, de transmettre de manière vivante ses meilleures traditions en regard d’une sexualité vécue décemment. Ces traditions comportent des critères directeurs comme respect du corps, respect de l’autre et de l’intimité, qui peuvent contribuer à une conception critique et décente de la pratique sexuelle. Il faut formuler cela en langage actuel. On y gagne davantage que si l’on en reste aux vieilles questions casuistiques (qui, quand, avec qui). Il faut cependant un langage clair et précis en ce qui concerne l’utilisation du préservatif en raison du sida. Il faut espérer que la commission pontificale, actuellement au travail à ce sujet, donne une réponse claire.
Apic: Un chrétien moyen est-il actuellement capable de vivre selon les prescriptions d’Humanae Vitae?
Adrian Holderegger: Si vous songez ici à l’interdiction de la procréation artificielle, il faut remarquer que dans les années 1970 les différentes conférences épiscopales avaient déjà délégué la question à la responsabilité personnelle des couples. L’exigence est ainsi plus élevée, car les multiples possibilités de conceptions (choix des méthode, disponibilité) représentent un plus grand défi du point de vue de l’invulnérabilité et du respect de l’autre. La plus grande liberté ou disponibilité engendre aussi la vulnérabilité.
Cela exige évidemment plus d’attention, de sensibilité et de responsabilité, ce qui peut être en tout cas un gain pour les relations de couple.
Apic: L’image de la femme donnée dans l’Encyclique se heurte à l’incompréhension de beaucoup de personnes. On peut y voir une certaine idée de la soumission de la femme à l’homme: ” que chacun aime son épouse comme lui-même et que l’épouse respecte son mari (37) «. Pour beaucoup, les femmes sont les principales victimes de l’encyclique. Partagez-vous cette analyse?
Adrian Holderegger: Les thèmes de «la notation féminine de l’amour et de la sexualité» n’étaient pas à l’époque aussi présents qu’aujourd’hui. A cet égard, l’encyclique partage les préjugés «androcentriques» de l’époque, orientés vers le sexe masculin. Les femmes posent aujourd’hui des questions tout à fait nouvelles sur la place de la sexualité (par exemple celle du lien entre sexualité et corporéité) et sur nos priorités dans les questions morales. Beaucoup de choses sont en discussion à ce sujet. Si le vieux principe théologique, selon lequel de nouvelles formes d’ordre peuvent surgir de l’expérience, est valable, il s’agit certainement ici d’être assez attentif et de tirer des leçons. Pour cela, il faut de la patience et de la retenue. De nouvelles convictions morales ne surgissent pas du jour au lendemain.
* Le Capucin Adrian Holderegger (* 1945) a étudié la théologie, la philosophie et la psychologie à Fribourg (Suisse), Bâle et Tübingen. Depuis 1982 il est professeur de théologie morale générale et d’éthique à la Faculté de théologie de l’Université de Fribourg (Suisse). L’auteur et éditeur de nombreux ouvrages et séries codirige l’Institut de théologie morale, ainsi que l’Institut pour l’éthique et les droits de l’homme. Adrian Holderegger est membre de la Commission fédérale d’éthique pour la recherche dans le domaine de la santé des cantons de Fribourg, Neuchâtel et Jura.
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