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APIC – Interview

Fribourg:Publication en 6 volumes de la correspondance entre(010296)

le théologien Charles Journet et le philosophe Jacques Maritain

Une pensée pour notre temps et

pour demain, affirme Mgr Mamie

Jacques Berset, Agence APIC

Fribourg, 1erfévrier(APIC) «Ce n’est pas seulement une pensée pour notre

temps, c’est aussi une pensée pour demain», s’exclame Mgr Pierre Mamie, à

l’évocation de l’héritage spirituel et intellectuel laissé par deux grands

penseurs francophones, le philosophe Jacques Maritain et le théologien

Charles Journet. Une pensée dont les deux derniers papes n’ont eu de cesse

d’encourager la propagation, dans un monde désespérément à la recherche de

repères sûrs.

Publication le 1er février du premier volume de la correspondance entre

deux intellectuels catholiques qui allaient bientôt devenir des amis très

chers, partie prenante de toutes les grandes batailles spirituelles contemporaines, témoins de la conscience catholique et européenne de ce siècle.

Légataire universel du cardinal Journet à sa mort en 1975, l’ancien évêque de Lausanne, Genève et Fribourg a reçu la mission de Paul VI, puis de

Jean Paul II, de faire connaître cette pensée à un public le plus large

possible. «J’ai même volé tous les mois un peu de mon temps d’évêque pour

travailler à la publication de la correspondance entre Maritain et Journet… mais j’ai reçu ce mandat extrêmement précis de la part du pape, qui

n’a jamais cessé de s’enquérir de l’avancement des travaux», nous confie-til. D’ailleurs, le pape Paul VI avait une si grande amitié pour les deux

hommes qu’en nommant Journet cardinal, il voulait aussi honorer Maritain.

«A travers la personne de son grand ami, il voulait pour ainsi dire mettre

un laïc dans le Collège des cardinaux…».

En novembre dernier, Jean Paul II recevait Mgr Mamie en audience. Et

pour parler de quoi? «Sur les 25 minutes qu’il m’a accordées, le pape n’a

pratiquement parlé que de Maritain et du cardinal Journet, ’ces grands amis

de Dieu’». Le pape tient à ce que l’on publie la correspondance entre les

deux hommes, et que l’on se mette au travail pour publier les oeuvres complètes de Journet comme cela a été fait pour Maritain.

La Fondation Cardinal Journet à Fribourg a donc entrepris, depuis six

ans, de collecter toutes les lettres échangées durant plus de cinquante ans

entre le cardinal et le philosophe, de 1920 à 1973, soit un total de 1774

lettres actuellement répertoriées. A Fribourg, on possède tous les originaux de Maritain, tandis que le Centre Maritain à Kolbsheim, près de Strasbourg, a conservé tous les originaux du cardinal Journet.

APIC:On estime à quelque 150’000 francs le coût de cette publication…

Comment va-t-on la financer?

MgrMamie:Ce n’est pas très facile pour moi, qui ai la responsabilité de

trouver des «sponsors». Journet et Maritain n’intéressent pas beaucoup les

grandes banques et les grandes industries. Certaines entreprises, qui ont

pourtant de grands budgets culturels, ne s’intéressent pas aux choses religieuses. Encore que si je publiais un gros livre sur Drewermann, je n’aurais aucune peine à trouver de l’argent…

Quant aux ventes (le prix, en souscription, des 6 volumes est de 96

francs chacun!), il est difficile de les évaluer. Je ne sais pas si ce

livre aura un tel succès que les droits d’auteurs en couvriront les frais.

C’est pourtant une oeuvre tout à fait majeure pour l’histoire, en particulier pour la Suisse et la France; cette pensée est très importante, non

seulement pour l’Eglise de ces pays, mais pour l’Eglise toute entière.

APIC:Peut-on vraiment parler de pensée populaire, qui peut apporter quelque chose aux gens de tous les jours, et pas seulement aux intellectuels?

MgrMamie:Evidemment, il faut faire une distinction, car si l’on songe aux

trois gros volumes de «L’Eglise du Verbe Incarné», c’est au-dessus des possibilités de ’monsieur tout-le-monde’. Mais si des prêtres veulent bien

prendre cela comme base pour faire des commentaires, cela ira très bien. On

trouve aussi, que ce soit chez Journet ou chez Maritain, de petits ouvrages

– par ex. «Saint Nicolas de Flue», «Petit Catéchisme sur la Vierge Marie et

l’Eglise», «Les Sept Paroles du Christ en Croix» ou «L’entretien sur la

grâce» -, qui sont tout à fait nourrissants pour quelqu’un qui a une bonne

formation catéchétique.

Journet écrit aussi de façon très accessible. Il retournait chaque fin

de semaine à Genève pour y donner des prédications et des cours de théologie, où il utilisait un langage très direct. Il avait d’autre part, comme

professeur, le souci pédagogique de bien former les prêtres, de leur donner

des bases très solides tant dans les domaines de la philosophie que de la

théologie et de la métaphysique.

APIC:Le pape Paul VI connaissait l’abbé Journet, qui fut invité au Concile

Vatican II, mais Mgr Karol Wojtyla, pas encore cardinal, le connaissait-il

personnellement?

MgrMamie:Ils se sont rencontrés quelques fois, mais il le connaissait

moins que Paul VI, qui a certainement tout lu Maritain et tout lu Journet.

Le cardinal Wojtyla a lu une partie de l’oeuvre des deux penseurs. Il a

connu Journet au Concile puis est venu à Fribourg. Journet, qui a peu voyagé, connaissait pourtant la Pologne, pays qu’il aimait ardemment; il avait

été invité en 1937 et en 1957 pour donner des retraites et des conférences,

en particulier au Centre culturel et religieux de Laski.

Durant les débats conciliaires, ils ont eu des visions communes, que ce

soit sur l’Eglise et le monde ou sur la liberté religieuse, points qui ont

été si controversés avec les intégristes. C’est le traité sur l’Eglise «Lumen Gentium» qui a vraiment montré cette clarté de la pensée de Journet.

J’ai pu dire en souriant que «Lumen Gentium» ne m’avait rien appris,

j’avais déjà tout appris avant au séminaire, avec Journet… à quelques détails près. Le pape actuel partageait la même position; c’est en raison de

cette reconnaissance de la pensée de Journet qu’il m’a demandé explicitement, encore récemment, de me dépêcher de publier cette correspondance

avant de me mettre tout de suite au travail pour la publication de ses

oeuvres complètes. Il y a là un travail de dix ans!

APIC:Peut-on dire que l’on veut, par ce biais, relancer la pensée néo-thomiste?

MgrMamie:Pas du tout. Avant d’être des «théologiens», tous deux étaient

des mystiques, au bon sens du mot, des amis de Dieu, des «amants de la vérité». Ils n’aimaient pas du tout qu’on les qualifie de thomistes ou de

néo-thomistes, ils se voulaient simplement disciples de saint Thomas et de

saint Augustin.

Il est vrai que cette pensée rencontre une certaine attente aujourd’hui

chez les jeunes théologiens, dans les pays latins – Suisse latine, France,

Italie, Amérique latine – mais aussi au Japon ou en Pologne. Elle correspond à un besoin de l’Eglise d’aujourd’hui, qui veut retrouver des certitudes et des sécurités, mais pas à la manière des intégristes. Car c’est une

pensée très moderne, un regard pas du tout manichéen sur la société contemporaine, dans laquelle Journet et Maritain y voient de très grandes valeurs.

On découvre cette dimension dans toutes les relations qu’ils entretenaient avec les artistes et les écrivains. Ce n’est certes pas une pensée

nostalgique, et j’ose même dire qu’elle est prophétique, avec des réponses

pour notre temps, face à la montée des extrémismes ou la résurgence du nazisme et de l’antisémitisme.

Chez tous deux, le rôle du peuple juif a occupé une place très importante. Journet et Maritain ne sont pas pour rien dans le décret conciliaire

sur les juifs «Nostra aetate», notamment à travers le cardinal Bea. Mais il

y a toute une part de leur oeuvre qui n’est pas écrite… Il y a eu de nombreuses rencontres avec Paul VI, avec les Pères conciliaires. Ce n’est pas

dans les documents. L’un de mes soucis, que je partage avec le Père Georges

Cottier (dominicain, théologien de la Maison pontificale), est de me hâter

de recueillir les témoignages de ceux qui les ont côtoyés dans ce siècle.

APIC:Dans la condamnation de l’Action française, face à la montée du fascisme et du nazisme, les deux penseurs avaient une pensée qui détonnait

dans le milieu catholique de l’époque…

MgrMamie:Ayant été son élève, l’ayant ensuite accompagné, je dirais que

Journet avait quelque chose de prophétique. Que ce soit avec Maurras, Mussolini ou Franco, il percevait très vite à quoi cela aboutirait si on les

suivait dans la ligne qu’ils préconisaient. Alors que beaucoup d’autres

n’en voyaient pas les conséquences, ses analyses étaient en avance.

Ces deux penseurs sont des témoins du temps, non seulement de l’histoire

de l’Eglise, mais aussi de l’Histoire tout court. Dans le premier volume,

on assiste à la polémique entre le Saint-Siège et l’Action française. On

peut dire que c’est Journet qui a rendu attentif Maritain aux dangers de la

pensée de Charles Maurras, car Maritain, même si l’on ne peut pas dire

qu’il était vraiment séduit par Maurras, ne voyait pas forcément où cela

menait. Si l’abbé Journet et Maritain ne sont pas intervenus directement

auprès du pape, leurs polémiques dans des revues contre Maurras et ses amis

ont incontestablement éclairé le débat. On ne peut cependant pas dire

qu’ils ont influencé directement le pape Pie XI dans sa condamnation de

l’Action française en 1926.

A cette époque, dans les milieux ecclésiastiques, on était davantage

sensible aux dangers du communisme qu’à celui du fascisme et du nationalsocialisme. Journet et Maritain ont tout de suite vu la menace de ces deux

mouvements, ce qui a provoqué des controverses avec des personnalités catholiques, comme l’évêque diocésain de Lausanne, Genève et Fribourg de

l’époque, Mgr Marius Besson. On aura une même situation lors de la montée

du fanquisme. Très vite, les deux amis se sont opposés à Franco, comme à la

dictature de Salazar au Portugal. On les a alors accusés, lors de la guerre

civile espagnole, de soutenir les révolutionnaires et les républicains. Ils

étaient assez isolés au début.

Pendant la guerre, l’abbé Journet a été très rapidement renseigné sur

l’existence des camps de concentration. Il a eu des informations sur ce sujet en provenance directe de la Pologne, où il avait des amis, dès 1941/42.

Il parlait souvent de ces problèmes au séminaire, où j’étais son élève.

C’est aussi de cette époque que date ses relations avec les juifs: il participera à l’élaboration de la Déclaration de Seelisberg après la guerre.

L’extermination des juifs et les camps de concentration ont fortement interpellé Journet et Maritain sur le mystère du mal. Ils ont longuement réfléchi sur une explication possible d’Auschwitz:comment Dieu peut-il permettre de tels malheurs? Ils soulignent alors dans des ouvrages, avec

grande finesse, le rôle du démon dans l’histoire du monde, qui intervient à

des moments précis de l’histoire comme l’incendie du Reichstag, l’extermination des juifs ou l’assassinat du président Kennedy. (apic/be)

Encadré

«La correspondance entre Charles Journet et Jacques Maritain» est éditée en

6 volumes de 800 à 1’000 pages chacun par les Editions Universitaires de

Fribourg et les Editions Saint-Paul de Paris. Le premier volume vient

d’être achevé, tandis que les 5 autres devraient être disponibles ces quatre prochaines années. Le premier volume est tiré à 1’000 exemplaires. Aucune lettre de cette volumineuse correspondance – à certains moments, ils

s’écrivaient tous les jours! – n’a été laissée de côté. Seules quelques

dizaines de lignes concernant surtout des personnes privées encore en vie

n’ont pas été reproduites.

Dans le premier volume – 305 lettres qui concernent la période 1920-1929

– on assiste aux grands débats sur Maurras et l’Action française; dans le

deuxième volume (352 lettres, de 1930 à 1939), on aborde la guerre d’Ethiopie, la guerre d’Espagne et la déclaration de guerre. Le volume III (281

lettres de 1940-1949) est consacré à la seconde guerre mondiale, aux Maritain aux Etats-Unis, à J. Maritain ambassadeur de France au Vatican

(1945-1948) puis à son départ à Princeton.

Le volume IV (340 lettres), qui couvre les années 1950-58 concernent les

années à Princeton. Le volume V (250 lettres) évoque les années du Concile

et la création de l’abbé Journet comme cardinal. Le dernier volume (246

lettres) couvre l’après-Concile et la mort de Jacques Maritain. Cette publication, pour la Fondation Cardinal Journet, est source de problèmes financiers assez lourds à supporter. On estime à 150’000 francs le coût de

cette opération, malgré le fait que pratiquement tout le monde y collabore

de manière bénévole. (apic/be)

Embargo 1er février

22 janvier 1996 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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