Turquie: Nadire Mater va être jugée pour avoir donné la parole à des soldats
Embargo: 23 août 2000 à 11h
Amnesty International demande la libération d’une journaliste
Lausanne, 22 août 2000 (APIC) Dans un rapport publié le 23 août, Amnesty International demande que les charges retenues contre Nadire Mater soient immédiatement abandonnées. La journaliste turque de «Reporters sans Frontières» sera jugée dès le 24 août, pour «insulte et diffamation de l’armée turque». Elle a publié des témoignages de recrues ayant effectué leur service militaire dans les régions kurdes.
Au terme de son procès, qui débute le 24 août, Nadire Mater encourt une peine de plusieurs années de prison et son éditeur risque de recevoir une amende, affirme Amnesty International dans un communiqué transmis aujourd’hui à la presse. Le seul crime reproché à la journaliste est d’avoir publié un livre à partir d’entretiens avec des conscrits déployés dans le sud-est de la Turquie, une région habitée principalement par des Kurdes.
«Insulte et diffamation de l’armée turque»
Nadire Mater est accusée d’avoir «gravement insulté et diffamé l’armée turque» en publiant «Mehmedin Kitab» (le livre de Mehmet, ce terme désignant les soldats turcs). Dans son livre, la journaliste a donné la parole à des protagonistes du conflit avec les Kurdes en leur laissant notamment exprimer leurs sentiments.
La journaliste a mené 42 entretiens avec des jeunes soldats ayant effectué leur service militaire dans une région soumise à l’état d’urgence entre 1984 et 1998, et avec deux membres de leurs familles. Dans le choix de ses interlocuteurs, elle s’est particulièrement attachée à donner la parole aux groupes ethniques, politiques, religieux et culturels, ainsi qu’à des partisans et des opposants au conflit.
Coupable d’avoir fait état de violences
Le gouvernement turque reproche à la journaliste d’avoir fait état d’intimidations délibérées de militaires face aux civils, d’avoir dénoncé des violations des droits de l’homme et des crimes de guerre, et d’avoir fait état de violences extrêmes commises par des soldats à l’encontre des militants du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan). Dans son ouvrage, Nadire Mater a également évoqué les brutalités exercées à l’intérieur de l’armée par les anciens sur les plus jeunes, ainsi que des cas de consommation et de trafic de drogue.
Prisonnière d’opinion
Amnesty International a demandé aujourd’hui que les charges retenues contre la journaliste de «Reporters sans Frontières» soient immédiatement abandonnées. Si cette dernière était jugée coupable, l’organisation du lutte pour les droits de l’homme la considérera comme une prisonnière d’opinion. Nadire Mater n’a fait qu’user de son droit d’expression et d’opinion. Sa condamnation serait contraire à la convention internationale des droits de l’homme, selon Amnesty International.
En juin 1999 le livre, qui en était à sa quatrième édition, a été interdit par un tribunal suite à une requête de l’état-major de l’armée turque. Nadire Mater a été inculpée le 9 août de la même année, peu avant que le Parlement turc adopte une loi sur l’ajournement des peines dans les cas de délits commis à travers les médias.
«Tous les civils à la gendarmerie!»
Parmi les extraits du livre retenus dans l’acte d’accusation, figure celui où l’auteur, relatant les propos d’un conscrit, raconte des violences exercées par un commandant dans une gendarmerie:
«Un supérieur nous a ordonné: «Tous les civils que vous pourrez trouver pendant que vous fouillerez la région devront être conduits à la gendarmerie la plus proche. Mais vous ne les interrogerez pas.»
Bien sûr, nous en avons trouvés, et parmi eux, beaucoup d’enfants. Je me souviens, il y en avait un de huit ou dix ans, des mains calleuses, un sac sur le dos avec un morceau de pain, rien d’autre. C’était un berger. Nous l’avons amené à la gendarmerie, et là, je l’ai vu de mes propres yeux: le commandant, je pourrais dire son nom, a giflé l’enfant. J’ai protesté: «Vous n’êtes pas censé le gifler!» Alors on m’a battu moi aussi. On m’a enfermé et je n’ai été relâché qu’au bout de trois jours. J’ai dit au comandant que j’allais me plaindre, mais il m’a rétorqué: «Le reste de ton service ne va pas être facile, je vais te rendre la vie insupportable.» (apic/com/bb)



